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L’internationale des journaux de rue Sophie Boukhari |
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Partout dans le monde,
une nouvelle presse descend dans la rue. Mais ces journaux vendus en faveur des sans-abri
divergent sur le sens de leur mission. Chantal a «craqué» en 1996, après avoir raté un concours d’aide soignante. «J’avais l’intention d’en finir avec la vie. Un jour, j’ai rencontré une vieille connaissance et je lui ai ouvert mon cœur. Elle m’a secouée et m’a conseillé de vendre des journaux de rue.» Depuis, Chantal propose L’Itinérant aux passagers du métro parisien. Elle le paye l’équivalent d’un demi-dollar l’exemplaire et le revend le triple, en tirant 350 à 700 dollars par mois. Ce revenu vient s’ajouter au Revenu minimum d’insertion (environ 430 dollars), l’aide sociale dont elle bénéficie. Avant tout une occupation Comme Chantal, des milliers d’exclus vivent de la vente de journaux de rue dans les grandes villes des pays riches. Mais contrairement à elle, qui loue une petite chambre, la plupart sont sans domicile fixe (SDF). On en compte environ trois millions dans l’Union européenne, autant qu’aux Etats-Unis. Beaucoup boivent ou se droguent. A Stockholm, 40% d’entre eux souffrent de paranoïa, de schizophrénie ou de phobies, affirme Malin Speace, qui dirige Situation Sthlm. Ce mensuel de rue, le seul de son espèce en Suède, a été lancé en 1995. Il tire à 15 000 exemplaires et emploie 120 personnes sur les quelque 5 000 SDF de Stockholm. Pour eux, «vendre le journal est avant tout une occupation, explique M. Speace. Nous leur volons du temps, ce qui fait baisser leur consommation de drogues.» Le journal est aussi un sas entre «l’exclusion» et la vie en société. Deux spécialistes guident les vendeurs dans le dédale des services sociaux: programmes d’ONG, aides de l’Etat, cures de désintoxication, etc. «Il faut qu’ils se sentent libres de choisir.» L’utilité sociale de Situation Sthlm semble incontestable. Au pire, il permet aux sans-abri et aux chômeurs en situation difficile de rompre leur isolement. Au mieux, il les aident à trouver un logement, une formation ou un emploi. Depuis une dizaine d’années, les journaux de rue ne cessent de se multiplier. Le premier, Street News, est apparu à New York en 1989, rappelle Tim Harris, président de l’Association nord-américaine des journaux de rue. Il a été fondé, avec l’appui de sponsors privés, par le rocker Hutchinson Persons, partisan «d’une idéologie libertaire de droite», résume T. Harris. Puis le mouvement a essaimé à travers l’Amérique du Nord et l’Europe. Il se renforce partout, sauf en France. En vogue en 1993 lorsqu’ils sont apparus, les journaux de rue n’y ont plus le vent en poupe. Trop nombreux, se livrant une concurrence acharnée, de médiocre qualité, ils ont achevé de se discréditer lorsque Le Réverbère a été condamné pour antisémitisme. Ailleurs, plus de 150 titres existent dans une vingtaine de pays. Généralement consacrés aux questions sociales, ils sont financés par un cocktail de donations privées, de revenus publicitaires, de recettes des ventes et de subventions publiques. Une dizaine paraissent au Canada et une quarantaine aux Etats-Unis, où les têtes d’affiche – StreetWise (Chicago), Spare Change (Boston) et Real Change (Seattle) – vendent entre 20 000 et 120 000 exemplaires par mois. Mais la plupart, pauvres et sous-équipés, tirent à moins de 20 000 et parviennent à peine à équilibrer leurs comptes. En Europe, Tessa Swithinbank, l’éditrice internationale du journal britannique The Big Issue, en a répertorié 70 en 1997, dont la moitié en Allemagne. Comme en Amérique du Nord, les situations sont très contrastées: les tirages vont de 3 000 exemplaires par mois à près de 300 000 par semaine pour The Big Issue. Cet hebdomadaire à succès – le troisième favori des 15-24 ans britanniques – a été fondé à Londres en 1991 par John Bird, un ancien trotskyste issu de la classe ouvrière irlandaise, avec une aide de 50 000 dollars fournie par la chaîne de produits de beauté The Body Shop. Aujourd’hui, son chiffre d’affaires dépasse les 20 millions de dollars. Le groupe compte quatre éditions au Royaume-Uni et trois à l’étranger (Australie, Afrique du Sud et Etats-Unis). Selon Malin Speace, la presse de rue «commence même à gagner les pays du Sud». Le journal NOS a été lancé à Brasilia fin 1998. En Gambie, de jeunes marginaux préfèrent vendre Concern aux touristes plutôt que leur corps. Des projets s’ébauchent en Inde et au Japon. A l’échelle de la planète, «on estime à 30 millions le nombre d’exemplaires vendus par an et les chiffres ne cessent de grossir, résume Mel Young, directeur de l’édition écossaise du Big Issue. Mais le mouvement connaît certains désaccords.» Éthiquement correct Le principal porte sur la vocation de ces journaux: doivent-ils être les porte-parole d’organisations communautaires militantes ou des entreprises sociales rentables? The Big Issue milite pour la seconde formule. Pour John Bird, faire des bénéfices n’exclut pas de rester «éthiquement correct». Produire un magazine de qualité, fabriqué par des professionnels, est même la condition sine qua non de l’efficacité sociale. Le journal met en avant les deux à trois milliers de SDF qui vivent de sa distribution et les services offerts par sa fondation: aide au relogement, formation, etc. «The Big Issue est là pour faire du fric» mais «il aide considérablement les démunis», résume crûment L’Itinéraire de Montréal. De nombreux journaux de rue nord-américains sont encore plus virulents. La plupart sont gérés et écrits par les sans-abri eux-mêmes et militent pour sauvegarder cet espace d’expression, dans un pays où ils n’en ont guère. Ils condamnent le look accrocheur, la gestion et le contenu «commerciaux» du journal britannique et l’accusent de vouloir imposer son modèle. L’implantation du Big Issue à Los Angeles, où il paraît depuis avril 1998, a relancé la polémique. D’autant qu’elle risque de provoquer la disparition du fragile Making Change de Santa Monica (un quartier de la mégapole californienne). «Nous sommes très vulnérables, explique sa responsable, Jennifer Waggonner. Nous n’avons que 20 vendeurs et nos recettes couvrent à peine les frais d’impression.» Elle-même SDF, elle n’en a pas moins le sens des affaires. Elle négocie avec son rival une aide technique et le monopole de la distribution des deux journaux dans la partie ouest de la ville. Tim Harris se garde bien d’arbitrer cette guerre de territoire et ces conflits idéologiques. «Tout dépend de vos priorités. Si elles sont politiques, vous incluez les pauvres dans le processus de fabrication du journal et vous leur donnez une voix. Si elles sont économiques, vous créer un produit commercial dont vous réinvestissez les profits en faveur des sans-abri.» Comme lui, de nombreux responsables de la presse de rue ont opté pour une formule intermédiaire. A Saint-Pétersbourg par exemple, le bimensuel Na Dnye (en russe, Les Bas-Fonds, du nom de l’œuvre de Gorki) tente d’allier professionnalisme et combat politique. Quand la police déporte les sans-abri «Pour attirer les jeunes et remonter les ventes, qui ont chuté après la dévaluation du rouble, nous publions des informations sur les clubs en vogue, la musique et l’art», explique son fondateur, Valery Sokolov. Le journal réserve une page aux écrits des sans-abri et les deux tiers de ses colonnes aux problèmes sociaux. «En novembre 1998, nous avons révélé les pratiques de la police, qui déportait les sans-abri. Tous les mardis et les jeudis, elle les emmenait par groupes de 20 ou 30 à une quarantaine de km de la ville et les débarquait dans la forêt par moins 18°C.» A Saint-Pétersbourg, où vivent 50 000 SDF, 2 000 à 4 000 d’entre eux meurent chaque année. «Face à des réalités aussi effroyables, nos petites divisions paraissent ridicules, note Mel Young. Nous devons renforcer nos actions communes pour dénoncer les abus et constituer un observatoire mondial des droits des sans-abri.» |
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