Hongrie: le coût d’un verre d’eau

Gabor Szabo, à Budapest

Veuille Osiris te présenter l’eau fraîche.

Inscription figurant sur un monument funéraire égyptien









La santé en bouteille

Eau: H2O. Deux atomes d’hydrogène et un atome d’oxygène, mais également du potassium, du fer, du sodium, du calcium, du magnésium, des bicarbonates… et parfois des bulles. Le marché mondial de l’eau en bouteille, dominé par les multinationales Nestlé et Danone, est un secteur en pleine croissance avec une consommation de plus de 80 milliards de litres par an.
Synonyme de santé et de qualité de vie, l’eau minérale a une définition, acceptée par le Codex Alimentarius de la FAO, qui sert de référence entre Etats. Elle stipule que les eaux minérales naturelles sont celles qui sont directement extraites du sol, mises en bouteille à proximité de la source, de composition stable et ayant subi un traitement minimal. Sont donc exclues les eaux minéralisées ou gazéifiées à posteriori, les eaux médicinales (souvent vendues en pharmacie et aux effets médicamenteux) ou les eaux simplement mises en bouteille.
Selon les chiffres du centre spécialisé Euromonitor, les ventes mondiales d’eau portant le label «minérale» ont augmenté de 25,5% entre 1993 et 1997, passant de 46,43 à 58,29 milliards de litres. Les plus grands amateurs sont les Italiens et les Français: Ils consomment en effet plus de 100 litres d’eau minérale par an et par habitant, soit le double des Espagnols (55 litres) et 20 fois plus que les Japonais (cinq litres).
La situation est bien différente dans de nombreux pays en voie de développement, où la consommation d’eau en bouteille (souvent vendue dans des bidons) est quasiment obligatoire en raison de la mauvaise qualité de l’eau des réseaux de distribution, lorsqu’ils existent. Le dernier rapport sur le développement humain du PNUD (Programme des Nations unies pour le développement) indique que si la totalité de la population mondiale avait accès à une eau potable et propre, deux millions de vies seraient sauvées chaque année.

La Hongrie plonge dans le maelström de la privatisation, mais ses nouvelles compagnies des eaux ne sont pas très bonnes nageuses.

L’aspect n’a pas changé. Le goût non plus. Même la mauvaise odeur de chlore est toujours là, familière. Ce verre d’eau apparemment ordinaire devient pourtant, pour les deux millions d’habitants de Budapest, un bien toujours plus précieux. De 1991 à 1999, les prix de l’eau ont triplé. Dans toute la Hongrie, les usagers ont vu leurs factures d’eau augmenter considérablement. Parfois, elle a été multiplié par cinq. Les compagnies des eaux ont été placées devant cette seule alternative: réduire les services ou augmenter les tarifs.
Quarante ans de mauvaise gestion socialiste ont rendu les Hongrois allergiques à tout centralisme. Entre 1991 et 1994, les services publics des eaux ont donc été transformés en sociétés par actions appartenant aux municipalités. Mais leurs responsabilités sont lourdes: ce sont en effet les élus locaux qui doivent augmenter les factures d’eau de leurs électeurs. Et les infrastructures dont ils ont hérité ont grand besoin d’investissements massifs. Le réseau dessert la quasi-totalité de la population hongroise, mais une très faible partie de cette eau est traitée après utilisation. A Budapest, par exemple, environ 70% des eaux usées sont déversées chaque année dans le Danube (environ 193 millions de mètres cubes en 1998), au grand dam des pays voisins en aval. Aux termes de la Convention de Sofia de 1994, la Hongrie a accepté de réduire cette pollution, mais où trouver les trois milliards de dollars d’investissements requis?

Le privé mieux que les fonctionnaires
Aussi les municipalités se tournent de plus en plus vers la privatisation. De 1994 à 1997, elles ont vendu 25% à 50% des actions de six compagnies des eaux municipales surtout à des investisseurs étrangers. Il y en a plus de 200, mais ces six-là desservent environ un quart de la population à l’échelle nationale.
A en juger par les premiers résultats, il faudra un certain temps avant que ces investissements ne se traduisent par une amélioration des réseaux d’adduction et de traitement des eaux. A Budapest, par exemple, les nouvelles recettes du réseau privatisé sont censées couvrir non seulement les frais d’exploitation mais aussi les réparations, notamment le remplacement chaque année de 10% des 4 400 kilomètres. Or seuls 30 kilomètres de canalisations ont été reparés l’an dernier.
Pourtant, la population reste persuadée que le privé va sûrement mieux faire que les fonctionnaires. De fait, la rentabilité du système des eaux a augmenté dans la capitale au cours des deux dernières années, depuis qu’une partie des actions ont été achetées, pour 91 millions de dollars, par un consortium franco-allemand appartenant à la Lyonnaise des Eaux (groupe Suez) et à Aqua (groupe RWE). Celui-ci gère le réseau tandis que la municipalité s’occupe des problèmes clés, comme les tarifs. L’an dernier, le consortium a réussi à réduire les coûts d’exploitation de 12 millions de dollars environ, essentiellement en restructurant et en licenciant. Les investisseurs ont encaissé 75% de l’argent ainsi économisé. Les 25% restants ont servi à maintenir les prix aussi bas que possible pour les usagers. Mais les tarifs de l’an dernier ont malgré tout augmenté de plus de 20%, contre 13% ou14% pour l’indice des prix à la consommation. Cette année, après de longues négociations, les investisseurs et la municipalité sont arrivées à un compromis: une hausse de13%, légèrement plus que le taux d’inflation prévu.
Résultat net: personne n’est content. Les investisseurs privés sont entrés dans le capital de sociétés qui continuent à perdre de l’argent. Les élus locaux craignent le coût politique des hausses de prix. Et les citoyens se pincent le nez sur des verres d’eau qui leur coûtent plus cher chaque année.

Le Courrier de l'UNESCO