Les dangers de l’eau virtuelle

J.A. Allan, Professeur à l’Ecole des études orientales et africaines,
Université de Londres

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L’art d’irriguer les champs
de tomates en Israël.















Quel bonheur
de traverser la rivière d’été
les sandales à la main!

Buson
(1715-1783), Japon








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Récolte de blé en Syrie.
productivité, le su











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En Egypte, le fellah n’a guère d’autres choix que l’irrigation traditionnelle.

Pour partager l’eau dans les bassins fluviaux internationaux, le droit coutumier constitue une base plus saine que le marché.La guerre de l’eau aura bien lieu. Des années après avoir été formulée par des dirigeants comme le roi Hussein de Jordanie ou l’Egyptien Boutros Boutros Ghali, cette funeste prédiction est toujours d’actualité. Le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord furent les premières régions à manquer d’eau dans les années 70. Mais avant de cèder à la panique, examinons un élément crucial dans ce dossier: les dirigeants de la région sont parvenus à puiser dans une importante ressource en eau ignorée des hydrologues: l’eau virtuelle, celle que recèlent des denrées alimentaires comme le blé. Les dirigeants de pays qui n’avaient jamais manqué d’eau doivent faire preuve d’un courage surhumain pour annoncer que les réserves s’épuisent. Les chefs d’Etat préfèrent prétendre qu’elles sont «suffisantes». C’est un leurre.
Les réserves en eau douce sont certes suffisantes pour étancher la soif de la population — un mètre cube d’eau par an et par personne. Elles peuvent aussi couvrir les besoins domestiques et industriels courants, même si tous deux augmentent. Mais elles sont très loin de pouvoir satisfaire les besoins astronomiques de l’agriculture. Il faut au moins 1 000 mètres cubes d’eau de mauvaise qualité pour produire de quoi nourrir un individu par an.
Pour ne pas prendre de risques politiques, les dirigeants évoquent la solution commode de l’«eau virtuelle». Pour obtenir une tonne de blé, il faut 1 000 tonnes (mètres cubes) d’eau. Importer un million de tonnes de blé équivaut donc à importer un milliard de tonnes d’eau. Depuis la fin des années 80, le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord ont importé 40 millions de tonnes de céréales et de farine par an. En termes d’eau virtuelle, c’est plus que la quantité d’eau du Nil utilisée pour l’agriculture dans toute l’Egypte. Cette eau virtuelle est immédiatement disponible, et, en plus, elle ne coûte pas cher. Sur le marché actuel dominé par les Etats-Unis et l’Union européenne, le blé se vend à environ la moitié de son prix de revient.

Des pipelines d’eau dessalée
Le Moyen-Orient et le Maghreb semblent donc gagner sur tous les tableaux, en important un produit largement subventionné qui, de plus, fait économiser une ressource précieuse. Mais le fait de dépendre du commerce international pour une ressource aussi vitale n’est pas socialement acceptable et ne constitue pas non plus une bonne stratégie politique. Tous les pays veulent tendre vers leur auto-suffisance alimentaire. Ainsi, dans les Emirats arabes unis, des kilomètres de pipelines alimentent en eau dessalée les fermes les plus reculées du désert et on transporte de la terre d’un endroit à un autre pour construire de nouvelles exploitations agricoles.
Jusqu’en 1991, l’Arabie saoudite a utilisé d’importantes quantités d’eau fossile — extraordinairement pure mais non renouvelable — pour faire pousser du blé. En Libye, le «Grand Projet de rivière artificielle» consiste à pomper l’eau en profondeur au nord du pays et à la transporter par des conduites souterraines jusqu’aux abords de la Méditerranée, pour irriguer 200 000 hectares. Coût estimé: 25 milliards de dollars.
Ces exemples sont extrêmes. Mais en Egypte, où environ 90% du budget consacré à l’eau va à l’agriculture, 7,5 millions de tonnes de céréales, soit 7,5 milliards de mètres cubes d’eau virtuelle, ont été importés l’année dernière pour nourrir les 63 millions d’habitants de ce pays.
En minimisant le rôle de l’eau virtuelle, les pays concernés risquent de sous-évaluer le prix de l’eau, évitant ainsi de prendre les mesures impopulaires qui s’imposent. En Egypte, l’eau d’irrigation est presque gratuite, ce qui revient extrêmement cher. Utilisée dans l’industrie ou dans les services, la même eau pourrait rapporter 100 fois plus. Mais politiquement, la transition est délicate. Près de 40% de la population active travaille dans l’agriculture et la plupart des paysans ont moins de deux hectares chacun. On ne peut pas s’attendre à ce que, du jour au lendemain, ces gens acceptent de payer l’eau ou d’abandonner leur mode de vie actuel. Il faut du temps pour changer leur perception de l’eau et pour développer une économie diversifiée qui créerait de nouveaux emplois dans d’autres secteurs.
A ce titre, Israël constitue un exemple intéressant. Dans ce pays qui s’était engagé à faire fleurir le désert, les systèmes d’irrigation dont disposent les agriculteurs sont des plus efficaces. Au cours des 10 dernières années, le gouvernement a démontré qu’il était possible de réduire les quantités d’eau nécessaires aux cultures. C’est l’un des rares pays au monde à facturer une bonne partie de son coût de livraison (40%). Il faudrait toutefois doubler ou tripler son prix actuel pour couvrir son coût réel.
D’autres pays de la région, comme la Jordanie, la Tunisie ou le Maroc, commencent à adopter la même approche. Le commerce de l’eau virtuelle peut permettre de gagner du temps et de réduire les tensions sociales inhérentes à tout régime transitoire. Ou bien ce commerce peut servir à éluder un problème bien réel.

Quantité d’eau nécessaire à la production d’aliments en Afrique du Nord et au Moyen-Orient

Quantités estimées d’eau virtuelle contenues dans les produits alimentaires importés en Afrique du Nord et au Moyen-Orient (1994)

Produit Unité

Milliers de m3
d'eau par unité

Pays Importations nettes
en milliers de m3
Bovins tête

4

Algérie

12 397

Ovins et caprins tête

0,5

Bahrein

680

Céréales tonne

1,5

Egypte

18 171

Viande de boeuf tonne

20

République islamique d’Iran

11 519

Volaille tonne

6

Irak

2 180

Viande de mouton tonne

10

Jordanie

3 467

Citrons tonne

1

Koweit

2 784

Huile d'olive tonne

2

Jamahiriya arabe libyenne

3 237

Légumes tonne

1

Mauritanie

-2*

Racines et tubercules tonne

1

Maroc

2 419

Source: Fao, 1999

Arabie Saoudite

13 863

Syrie

1 014

Turquie

-3 468

Emirats arabes unis

3 362

Yemen

3 375


* Les chiffres négatifs indiquent que les exportations excèdent les importations. Ainsi, la Mauritanie est exportateur net de bétail et la Turquie de céréales et de bétail.

Source: Fao, 1999


Le Courrier de l'UNESCO