Singapour: tous câblés!

Malini Rajendran, à Singapour

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© David Weisman/SIS, Paris



Le site du mois
www.unicef.org/bhutan

Le Bhoutan, petit royaume de 630 000 habitants niché au cœur de l’Himalaya oriental, a franchi un nouveau pas pour sortir de l’isolement qu’il s’était imposé: il s’est doté d’un site web, créé par le Fonds des Nations unies pour l’enfance (UNICEF). On y découvre que le Bhoutan n’est pas un territoire mythique figé. Longtemps fermé à toute influence extérieure, ce pays a commencé à s’ouvrir en 1961 puis s’est lancé dans ce que la Banque mondiale appelle une «stratégie de développement de grande envergure». Il a fait des progrès considérables en matière d’amélioration du niveau de vie de ses habitants.
Les autorités restent très soucieuses de préserver l’héritage culturel du pays et la richesse de ses ressources naturelles. Le Bhoutan s’est engagé bien avant le reste du monde dans la protection de l’environnement. Pour preuve, son domaine forestier est passé de 60% à 70 % du territoire au cours des 20 dernières années.
Le Bhoutan a rejoint les Nations unies en 1971 et s’est impliqué dans les activités de l’UNICEF trois ans plus tard, avec le lancement de son premier programme d’approvisionnement en eau. Depuis lors, l’Unicef a participé à divers projets en matière de santé, d’éducation, d’eau et d’hygiène.
Le site web, avec ses nombreuses photographies, animations musicales et vidéos, offre un aperçu du pays, de ses habitants et de leur vie de tous les jours. On découvre ainsi la vie d’un travailleur de la santé, d’un enseignant et d’un moine bouddhiste, pour ne citer que ces quelques exemples.









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© Janet Atkinson/SIS, Paris







Le cybermode de vie

Le «cybermode de vie» du milliardaire Bill Gates pourrait devenir le quotidien du Singapourien moyen dans quatre ou cinq ans, de l’avis même du fondateur de Microsoft. En visite dans l’île en 1998, Gates a prédit que ce nouveau style de vie allait se concrétiser à Singapour encore plus rapidement qu’aux Etats-Unis, grâce à l’initiative Singapore ONE.
Des rêveurs du National Computer Board ont déjà élaboré une simulation de cyberappartement: étendu sur son lit, Hassan, le fils aîné, échange par visioconférence des propos romantiques avec sa petite amie en Australie. Soudain, il se souvient que c’est son anniversaire. Quelques clics de souris et il lui commande un bouquet, qui lui sera remis dans moins d’une heure. Pendant ce temps, dans la cuisine, maman prépare le dîner tout en assistant par visioconférence à une réunion de planning avec son patron et ses collègues aux Etats-Unis. Pendant celle-ci, elle se rend compte qu’elle a oublié d’acheter quelque chose pour le repas. Elle clique sur sa souris, tout en écoutant avec une concentration apparemment sans faille le plan stratégique de sa collègue: les denrées seront devant sa porte dans deux heures.
Pendant ce temps, elle jette un œil sur son bébé qui dort paisiblement sur l’écran de surveillance en temps réel. Sur un autre écran, elle voit ses jeunes enfants Noraini et Nordin, en pleine interaction avec Discovery Channel, télécharger tout ce qu’ils rêvaient de savoir sur les éléphants. Dans le séjour, papa plie le linge en achetant et en vendant des actions sur Internet. Son écran à images multiples lui permet de communiquer en même temps avec son secrétariat au bureau. S’il reste aujourd’hui un rêve, le cyberappartement habité par des cybercitoyens super-efficaces pourrait bien, à en croire Bill Gates, devenir très prochainement réalité.








Ordinateurs sans frontières

Supposez que vous deviez décrypter un message codé avec une «clé 56 bits», aujourd’hui d’un usage courant. La démarche est simplissime: essayer toutes les solutions possibles jusqu’à trouver la bonne. Mais il y a un hic: elles sont au nombre de deux multiplié 56 fois par lui-même, soit un nombre dont l’écriture occuperait presqu’une ligne de cet encadré. Dès lors, deux possibilités: ou vous avez l’immense privilège d’avoir sous la main l’un des plus puissants ordinateurs du monde et votre problème sera très vite résolu; ou vous vous en remettez au vieil adage «l’union fait la force».
Quelques sites l’ont fait leur, dont www.distributed.net. Il a d’abord mis 40 jours pour réussir ce décryptage en «réunissant» les capacités dormantes des ordinateurs on ne peut plus ordinaires de quelque 22 000 participants volontaires. Comme tout internaute, ils n’utilisent pas leur machine à pleine capacité et à plein temps: le logiciel qu’ils sont en train de faire travailler — par exemple un traitement de texte — n’utilise qu’une partie du potentiel de l’ordinateur; tout passionnés qu’ils sont, ils peuvent avoir parfois envie de téléphoner à un ami ou d’aller se faire un café. Certains ont même accepté de laisser leur machine allumée même quand ils ne s’en servent pas. Ils y avaient introduit au préalable un petit logiciel gratuit. Par l’intermédiaire d’un modem, celui-ci fait connaître à un serveur central le degré de disponibilité de la machine qui reçoit alors, par le même canal, les éléments nécessaires pour traiter une infime partie de la gigantesque opération en cours de calcul.
La deuxième tentative de distributed.net pour réussir la même opération a pris moins de 24 heures. A leur tour, l’université de Berkeley en Californie, le radio-télélescope d’Arecibo à Porto Rico, et un club ufologiste américain espèrent mettre à contribution 110 000 internautes à travers le monde pour analyser des signaux reçus de l’univers afin d’y déceler... une vie extra-terrestre. Mais ce système de «calcul distribué» pourrait rendre d’autres services plus urgents…

L’île asiatique a fait le pari d’une société «câblée» pour transformer sa ressource principale – une population très instruite – en une nouvelle race de «cybercitoyens».

On les voyait partout: des ouvriers indiens portant des combinaisons orange fluo SCV (Singapore Cable Vision) qui s’échinaient, sous un soleil de plomb, à poser des câbles dans les quartiers résidentiels de la cité-Etat. L’île a été câblée en toute hâte à l’initiative du gouvernement: il a décidé que chaque habitant deviendrait un «cybercitoyens», connecté par câble via son modem à un réseau couvrant l’ensemble du territoire, 100 fois plus rapide que le RNIS (réseau numérique à intégration de services) qui donne actuellement accès à Internet.
L’idée paraîtrait grotesque dans un pays comme les Etats-Unis, le Brésil ou la Chine, mais Singapour n’a que 647,5 kilomètres carrés: câbler l’île n’est pas une tâche herculéenne. Baptisé Singapore ONE, le réseau national se propose d’offrir aux particuliers, aux entreprises et aux écoles un nouvel ensemble de services multimédias interactifs. D’après les pouvoirs publics, c’est la première fois dans le monde que l’on tente de fournir de tels services en temps réel et à grande échelle.
«Singapore ONE est bien plus qu’un réseau de communication», souligne le Premier ministre Goh Chok Tong. «Il va permettre aux Singapouriens de travailler efficacement dans un environnement “intelligent”. Ce système leur facilitera l’accès à l’information, va stimuler leurs affaires, étendre leurs activités personnelles et enrichir leur vie de famille».
L’Etat estime qu’un pays comme Singapour, pauvre en ressources naturelles, doit absolument s’équiper pour entrer dans l’ère de l’information. Sa détermination à se tailler une place sur le marché numérique mondial prend un relief particulier avec la crise financière asiatique. Alors que certains pays de la région renforcent leur contrôle sur les marchés, Singapour entreprend d’ouvrir davantage encore son économie à travers une série d’initiatives, dont ONE. Les autres Etats d’Asie sont attentifs: ils comptent tirer les leçons de l’expérience de Singapour pour faciliter leurs propre entrée dans l’âge de l’information.
Avec un PIB par habitant de 24 600 dollars, Singapour se classe parmi les 20 économies les plus riches du monde. Singapore ONE est un investissement crucial dans l’unique ressource du pays: ses habitants. L’Etat a dépensé 240 millions de dollars dans l’infrastructure de ONE, afin d’élever davantage le niveau de compétence d’une population déjà très instruite. Les services offerts sont nombreux: banque, vente, réservation de places de cinéma, vidéosurveillance, enseignement à distance, etc. Les diverses universités virtuelles et programmes scolaires proposent tout, des hautes études d’ingénierie aux cours multimédias interactifs pour enfants des écoles.
Quant à la télédistraction, elle est fournie à la demande – on peut voir, par exemple, sa cassette préférée ou son émission favorite. Entre amis, la visioconférence virtuelle remplace la conversation au téléphone. Les parents ne s’inquiètent plus de ce que font leurs enfants à la maison: grâce à une cybercaméra, ils voient ce qui se passe chez eux sur l’écran de leur ordinateur personnel au bureau.

Plus de 40 000 usagers
Les usagers du câble paient une redevance forfaitaire (subventionnée) d’environ 21 dollars par mois. Le réseau a commencé à fonctionner en juin 1997 pour une période d’essai d’un an. Le lancement commercial a eu lieu l’année suivante. Si seulement quelque 15 000 ménages sont raccordés, le nombre d’utilisateurs est en forte hausse, selon les responsables du National Computer Board (NBC), le principal organisme public engagé dans le projet. «Si on intègre tous ceux qui s’en servent dans les écoles, les centres sociaux et les bibliothèques, nous avons au minimum 40 000 usagers», estime Ng Kin Yee, directeur adjoint à la gestion des programmes et aux nouveaux médias. Il juge normal que des équipements d’infrastructure nouveaux aient au départ un succès limité. «Singapore ONE, ce n’est pas seulement une infrastructure. L’objectif est de créer progressivement des compétences, de sensibiliser les personnes âgées, les enfants et aussi leurs parents, qui avaient peut-être la phobie des ordinateurs».
L’Etat a commencé à jeter les bases de l’«alphabétisation informationnelle» de la population dans les années 80. Aujourd’hui, plus de 40% des ménages de l’île possèdent un ordinateur et, sur trois millions de Singapouriens, plus de 550 000 sont connectés à Internet. Le rapport sur la compétitivité mondiale, que publie chaque année en Suisse l’IMD (Institute for Management Development) classe d’ailleurs Singapour à la deuxième place dans le monde, après les Etats-Unis, pour «l’alphabétisation informationnelle».

Commerce électronique très avancé
A Singapour, le commerce électronique (les achats et ventes par Internet) est très avancée. Les téléachats peuvent être payés par cartes bancaires sécurisées et les banques recourent aux certificats numériques ou aux cartes à puce pour offrir une cyberbanque sûre. Un projet de loi est à l’étude pour fixer un cadre juridique aux transactions électroniques et pour encourager ainsi l’essor des téléachats.
«Mais les affaires sur Internet, ce n’est pas seulement le commerce, explique Howie Lau, directeur chez Hewlett Packard-Singapour. L’électronique ouvre aux entreprises d’immenses possibilités pour resserrer leurs liens avec leurs clients, leurs partenaires et leurs salariés, en connectant leurs circuits internes à Internet. Le système ONE est précieux lorsqu’il faut transmettre des informations en grande quantité ou très vite: échange de documents d’affaires avec ses partenaires, partage d’un savoir utile à tous au sein d’un groupe, synchronisation en temps réel de multimédias, possibilité offerte aux personnels itinérants d’accéder aux serveurs de fichiers et aux bases de données de leur entreprise».
Déjà, l’entreprise SingTel a lancé un réseau ATM (mode de transmission asynchrone) distinct, spécifiquement destiné aux transactions d’entreprise à entreprise, pour compléter Singapour ONE. Tandis que ONE se propose essentiellement de connecter les consommateurs aux entreprises et aux pouvoirs publics, le réseau ATM de SingTel relie les entreprises, les universités et l’Etat. Il sera connecté à Singapore ONE et lui fournira des liaisons internationales ultra-rapides.
Depuis son lancement en juin 1998, le reseau ATM de SingTel a établi des relations avec l’Australie, Hong Kong, le Japon et les Etats-Unis. Il est question de l’étendre à l’Europe et à d’autres grands centres de l’Asie-Pacifique.
Ng Kin Yee du National Computer Board estime que les deux systèmes peuvent fort bien se développer parallèlement, l’un n’excluant pas nécessairement l’autre. Actuellement, on compte, parmi les 200 fournisseurs de services de ONE, de très gros supermarchés, des magasins de mode, d’autres détaillants, des banques, des compagnies d’assurances et des librairies.

Réfléchir à l’échelle planétaire
«Le multimédia interactif offre d’infinies possibilités aux commerçants», affirme Bernard Yang, le directeur de Nanyang Optical, l’une des plus grandes chaînes de Singapour, qui a un site sur Singapore ONE. «Imaginez une téléspectatrice qui regarde une dramatique sur la TCS [la chaîne de télévision de Singapour]. Les montures que porte Zoe Tay lui plaisent [il s’agit d’une actrice très appréciée]. D’un simple clic, elle fait apparaître en haut l’icone Nanyang Optical sur Singapore ONE et peut alors acheter exactement la même paire: nous la lui livrons à domicile. (…) Vendre par Internet, cela veut dire aussi que je n’ai plus à payer des loyers exorbitants et un personnel coûteux. Tout ce qu’il me faut, c’est un bon concepteur de site et un gestionnaire, plus le coût de la liaison spécialisée. Si je parviens à vendre autant sur Internet qu’aujourd’hui dans mes magasins, alors je serais vraiment un homme heureux!».
La plupart des détaillants comme Nan-yang sont présents simultanément sur Internet et sur Singapore ONE. Les ventes sont meilleures sur Internet, parce que les utilisateurs sont plus nombreux. Mais Bernard Yang estime vital de se faire un nom sur le ONE: il prévoit qu’à l’avenir ce sera le grand vecteur de l’achat électronique à Singapour.
Les commerçants de l’île sur Internet sont invités à réfléchir à l’échelle planétaire. «Certains des sites de commerce électronique les plus performants, comme Amazon.com
1, font des affaires avec le monde entier. Donc, si quelqu’un a une bonne idée vendable à n’importe quel habitant de la planète, Singapour pourrait être un point de départ aussi judicieux que tout autre lieu», explique ainsi le consultant Jeroen Domensino. «On se soucie trop des problèmes de sécurité. Certains commencent à gagner gros sur Internet, que les problèmes de sécurité (l’escroquerie aux cartes de crédit, par exemple) soient ou non complètement réglés».

Choisir entre réel et virtuel
Parallèlement au développement du commerce électronique, les firmes productrices de logiciels multimédias font face aujourd’hui à une croissance exponentielle de la demande. «Si Hollywood faisait des films seulement pour les Etats-Unis, ce serait un marché limité. Nous voulons être le Hollywood du multimédia», déclare Michael Yap, directeur général adjoint du National Computer Board. Les ateliers de développement de logiciels espèrent que les contacts internationaux leur permettront de se faire connaître et de gagner de futurs marchés. «Mais nous devrons être rapides, prévient Ng Kin Yee. L’environnement informationnel évolue vite, c’est ce qui fait son charme. Il y aura toujours de nouvelles chances à saisir».
A petite échelle, même les producteurs de la chaîne de télévision locale anticipent une forte demande étrangère. «Pour l’exportation de notre culture dans d’autres pays, les perspectives sont très prometteuses, observe James Leong de TCS Multimédia. Nous aimerions beaucoup promouvoir nos produits sur Internet comme la TCS l’a fait pour la télévision [les séries télévisées produites à Singapour ont été diffusées en Australie et à Taiwan]». Actuellement, environ la moitié des usagers connectés à Singapore ONE sont abonnés au service ONE de la TCS, qui leur offre sitcoms, dramatiques, bulletins d’informations et documentaires télévisés faits à Singapour.
Tandis qu’enfants prodiges du logiciel et entrepreneurs intrépides de la petite cité-Etat redoublent d’efforts pour se faire un nom dans le cyberespace, beaucoup de sceptiques estiment qu’à Singapour même, ONE ne sera jamais un vrai succès, étant donné les habitudes propres à cette ville tropicale. On imagine mal des entretiens en visioconférence, avec ses patrons comme avec ses amis, détrôner dans les cœurs le café ou le Kopi-O (café noir préparé à la mode locale) siroté à l’étal du vendeur de rue du coin.
De même, la vidéo à la demande regardée sur un écran d’ordinateur de14 pouces risque fort de séduire infiniment moins le Singapourien moyen que le tout dernier disque laser ou disque compact vidéo sur l’écran de 31 pouces de la télévision stéréo familiale (joie et fierté de la plupart des foyers de Singapour). Et, dans cette métropole regorgeant de centres commerciaux, les achats réels et non virtuels resteront probablement le passe-temps le plus populaire, quels que soient l’interactivité du cybercentre commercial et l’attrait qu’il parviendra à exercer.
Consommateurs et entrepreneurs devront donc, de toute évidence, faire un choix. Certains opteront pour le virtuel, d’autres préféreront le réel. Les pouvoirs publics espèrent seulement qu’ils auront doté la population d’une culture suffisante pour que, au prochain millénaire, elle soit au moins en mesure de choisir.


1. Un site basé aux Etas-Unis, spécialisé dans la vente de livres, de compact-disques, de vidéos, etc.

Le Courrier de l'UNESCO