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Ouragans économiques,
catastrophes naturelles, tempêtes politiques: des millions de personnes ont
été précipitées dans la pauvreté au cours des
années 90. Parallèlement, dans de nombreux pays, une partie importante
de la population a continué de vivre dans la misère, sans entrevoir
la moindre solution. Sur cette toile de fond, un tournant s’est produit: la lutte
contre la pauvreté n’est plus appréhendée de la même manière.
Pour l’éliminer, il ne suffit plus de s’en remettre uniquement au marché,
ni à l’Etat, ni à l’action des pauvres eux-mêmes, comme on le
pensait autrefois. Il faut réunir ces trois forces et livrer un assaut concerté.
Un New Deal est en somme proposé pour combattre la pauvreté. Est-ce
suffisant? Ce dossier examine les problèmes posés et les perspectives
offertes par cette triple offensive.
Dans
une cité HLM de l’ouest de Bucarest qui a connu des jours bien meilleurs,
Liliana prépare un ragoût pour le dîner. «Mais sans viande.
La viande, ce serait un luxe», constate cette enseignante du secondaire. Elle
appartenait autrefois à la classe moyenne. Aujourd’hui, à 41 ans, elle
estime avoir rejoint le groupe des «nouveaux pauvres» roumains, apparus
à la suite de l’effondrement de l’Etat dans l’ancien bloc de l’Est.
A l’autre bout du monde, à Djakarta, où voitures de luxe, marques prestigieuses
et ambitions effrénées symbolisaient il n’y a pas si longtemps le boom
de la croissance, la récente crise financière a déprimé
l’économie du jour au lendemain et fait basculer dans la pauvreté des
pans entiers de la société indonésienne. Au coeur de la résidence
pour classes moyennes de Bumi Serpong Damai par exemple, les enfants fouillent les
ordures pour récupérer des bouteilles usagées et de vieux journaux.
Les adultes emploient souvent des moyens plus radicaux. «Ils sont facilement
tentés par le vol», confie un vigile de la résidence.
Au même moment, au sud-est d’Haïti, dans le village de pêcheurs
de Cabique au bord de la mer des Antilles, une communauté entière s’enfonce
chaque jour un peu plus dans l’indigence. Avec la déforestation, les pluies
tropicales lessivent les sols et charrient à la mer des tonnes d’alluvions
qui étouffent les coraux où viennent se nourrir les poissons. Résultat:
les poissons — le gagne-pain du village — désertent les lieux pour chercher
leur pitance ailleurs. «Cela fait 10 ans que je n’ai rien fait, absolument
rien, parce qu’il n’y a rien à faire ici», lance Victor, 35 ans, ancien
militaire. Père de trois enfants, il vivote en participant aux récoltes
dans les environs.
Ailleurs, des millions d’autres personnes sont enfermées dans le cercle vicieux
d’une pauvreté qui se perpétue sans fin, de générations
en générations. Dans le village de Mimetala, à 30 kilomètres
de Yaoundé, la capitale du Cameroun, Marie Biloa, 80 ans, est incapable de
travailler depuis 15 ans, date de son accident de voiture. Une compagnie d’assurance
privée lui a versé une indemnité mais son gendre s’est enfui
avec l’argent. Depuis, elle est privée de tout moyen de subsistance: l’Etat
ne fournit aucune aide aux personnes âgées. Marie Biloa rêve de
reprendre son ancien métier — elle vendait des casse-croûtes dans la
rue —, mais elle ne possède pas les 18 dollars requis pour lancer ce petit
commerce et le reste de la famille ne peut l’aider. Sa fille a été
abandonnée par son mari. Son petit-fils de 20 ans est malade, sans qu’on sache
de quoi il souffre. La famille ne peut pas s’offrir le luxe de l’emmener à
l’hôpital pour y faire des analyses. Marie Biloa en est réduite à
vivre de la charité des villageois.
La pauvreté est comme une maladie entrée en rémission pour mieux
reprendre ses assauts. Au cours des dernières années, elle a resurgi
là où on la croyait vaincue. Les exemples roumain, indonésien
et haïtien le montrent: les causes profondes du phénomène sont
multiples. Elles vont du vide politique qui suit la chute d’un régime autoritaire
à l’effondrement des marchés financiers tenus hier encore pour le plus
sûr remède contre la pauvreté, en passant par les catastrophes
naturelles et la mauvaise gestion de l’environnement. Ces facteurs ont un impact
inouï. En Asie du Sud-Est, des dizaines de millions de personnes ont rejoint
les rangs des pauvres de la planète en l’espace d’à peine deux ans.
Dans l’ex-Union soviétique et en Europe de l’Est, 170 millions de personnes
ont subi le même sort au cours d’une décennie. Et pour une grande partie
de l’humanité, la pauvreté se perpétue depuis des lustres sans
aucune lueur d’espoir.
Comment la faire reculer? Durant les années 80, on a cru que le marché
jouerait un rôle de bienfaiteur pour les pauvres. Baptisée «consensus
de Washington », la théorie chère aux institutions multilatérales
de prêt basées dans la capitale américaine entrevoyait ainsi
les «retombées» de la croissance économique. Si l’on veillait
à ce que les marchés fonctionnent bien, les économies prospéreraient
et la richesse finirait par «retomber» sur les plus pauvres. Telle était
la théorie. Dans la pratique, le marché n’a pas tenu ses promesses.
Dans ce dossier, Rubens Recupero, secrétaire général de la CNUCED (Conférence des Nations unies sur le commerce
et le développement), évoque l’émergence d’un nouveau consensus
en matière de lutte contre la pauvreté (pages 20 à 22). Personne ne prétend détenir
de remède-miracle mais tout le monde admet, semble-t-il, qu’il est vital d’agir
simultanément à plusieurs niveaux: le marché, l’Etat et les
pauvres eux-mêmes doivent travailler de concert pour échafauder des
solutions.
La première partie de ce dossier, qui traite du marché, montre que
les flux commerciaux et financiers sont toujours considérés comme des
éléments essentiels dans le combat contre la pauvreté, mais
qu’ils ne sont pas la panacée. La crise financière en Asie du Sud-Est
(pages
23 et 24) a prouvé
que le fait de considérer la croissance comme la seule voie royale pour sortir
de la pauvreté peut avoir des effets pervers: on a négligé de
mettre en place un système de protection sociale capable d’aider les pauvres
en cas de récession.
A partir des exemples de la Tunisie, des Etats-Unis et de l’ancien bloc soviétique
(pages
27 à 31),
la seconde partie du dossier montre comment l’Etat peut contribuer efficacement à
la lutte contre la pauvreté et pourquoi il se révèle parfois
incapable d’avancer des solutions. Il en ressort que l’Etat a un rôle vital
à jouer mais qu’il doit savoir quand intervenir et à quel moment se
désengager.
Enfin, ces dernières années, experts, hommes politiques et ONG ont
mieux compris que les pauvres avaient leurs propres analyses et leurs propres compétences
pour sortir de la pauvreté. S’appuyer sur leurs aptitudes et leurs atouts
culturels s’est avéré bien plus important qu’on ne l’imaginait. Mais
les particularités culturelles locales peuvent aussi constituer des entraves
à l’amélioration du sort des pauvres (pages 32 à 36).
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