Illusions

Federico Mayor

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Partout, la montée de la précarité fait que la pauvreté devient pour ceux qu’elle épargnait jusque-là, non pas un monde lointain qu’ils n’aborderont jamais,
mais un monde si proche qu’il peut à tout moment les happer

On a salué, en 1989, la chute du Mur de Berlin à très juste titre: il marquait l’effondrement d’un système qui assurait certes une relative égalité mais refusait la liberté. Aujourd’hui, nous courons le très grand risque que n’implose le système qui gagne peu à peu la totalité de la planète: une sorte de fondamentalisme néo-libéral. En s’obnubilant sur la liberté, aussi vitale que soit cette dernière, il finit par passer l’égalité par pertes et profits. Et il ne faut pas entendre ici ce terme dans un sens statique, comptable, mais essentiellement dynamique, éthique: l’égalité ne s’exerce vraiment que dans la solidarité ou, pour reprendre la terminologie de la Révolution française, la fraternité.
D’un côté, un monde d’une immense richesse en possibilités et en ressources, mais aussi en savoirs et en expériences, constitué de sociétés plus libres et dynamiques qu’elles ne l’ont jamais été: le potentiel de mieux vivre et de mieux être est, pour tout un chacun, prodigieux. A l’opposé, des murs nouveaux, toujours plus hauts et plus épais, s’érigent entre les peuples et entre les différents groupes sociaux d’un même pays. Nous subissons donc un mal développement criant puisqu’il génère une bipolarisation où s’accumulent, à une extrêmité, la richesse, et à l’autre, la pauvreté.
Face à ce constat désastreux, les réactions les plus courantes procèdent trop souvent d’une double erreur. La première ne peut pas être qualifiée autrement que d’idéologique puisqu’elle ne relève pas de l’observation des faits mais de la doctrine. Elle postule en effet que l’ordre dominant des valeurs et des choses étant par définition plus que satisfaisant, la persistance, voire l’aggravation au moins relative de la pauvreté, ne serait qu’une scorie, un phénomène marginal et transitoire. Or le temps d’observation est suffisamment long pour démontrer le contraire, y compris dans des pays où cet ordre est établi depuis un bon siècle. Un seul chiffre suffit à l’attester: en un peu plus de 30 ans, alors que la production mondiale a été grosso modo multipliée par deux, l’écart entre les revenus des 20% de la population mondiale qui vit dans les pays les plus riches et des 20% vivant dans les pays les plus pauvres a plus que doublé, selon le PNUD.
La seconde erreur relève d’une autre forme d’aveuglement et d’illusion: imaginer que la question de la pauvreté pourrait se cantonner à un simple enjeu moral, comme si elle n’avait aucune incidence, sur tout autre plan, sur ceux qu’elle n’atteint pas. Mais la mondialisation se fait dans les deux sens: si, outre les capitaux et les marchandises, elle permet au Nord de diffuser ses valeurs et ses modèles au Sud, elle rend aussi le premier beaucoup plus vulnérable aux contre-coups des crises qui s’abattent sur le second. Et, au Nord même, le culte exacerbé de la compétivité mine les positions autrefois considérées comme les mieux établies. Partout, la montée de la précarité fait que la pauvreté devient, pour ceux qu’elle épargnait jusque là, non pas un monde lointain qu’ils n’aborderont jamais, mais un monde si proche qu’il peut à tout moment les happer.
Enfin, faute d’un développement socio-économique suffisant, l’essor remarquable de la démocratie depuis une trentaine d’années reste hautement fragile, au point que s’affirme le risque qu’il puisse s’inverser. Quand règnent la faim, la maladie, l’ignorance, la participation des citoyens aux décisions se révèle symbolique ou inexistante; les institutions démocratiques se réduisent à des coquilles vides, à des organisations de représentation purement formelle et dénuée de sens.
Les fractures sociales, fruits de distorsions économiques, nourrissent les inaboutissements de la démocratie qui, à leur tour, sont lourds de menaces sur la paix civile au sein des nations et sur la paix internationale, entre entre les nations. Il serait plus que temps de regarder en face ces faits d’évidence.

Le Courrier de l'UNESCO