Ayacucho, la ville qui vit naître
le Sentier lumineux et fut le théâtre, il y a près de 20 ans,
de ses premières actions, vit entre roses et épines, entre la célébration
de la défaite militaire de ce groupe terroriste et la réalité
d’une «paix armée». Des partisans de ce mouvement sanglant agissent
toujours clandestinement dans les provinces et districts voisins.
Egalement connue sous le nom de Huamanga, que lui donnèrent les Espagnols
lors de sa fondation, le 29 janvier 1539, Ayacucho est une ville de 100 000 habitants,
haut perchée (à 2 752 mètres d’altitude dans la cordillère
des Andes occidentales). C’est aussi une ville métisse. Toutes les classes
sociales parlent la langue quechua et vivent dans la tradition indienne. L’élite
locale a su perpétuer l’ancienne culture bilingue, alors que dans d’autres
régions du pays, les langues indiennes sont celles des pauvres.
Berceau de la culture wari (extraordinaire empire pré-inca), Ayacucho affiche
son héritage métis à travers un folklore musical riche, mêlant
les sonorités andines de la danse huaino à une forte influence romantique
aux consonances espagnoles.
Cette musique anime la ville, dont les 37 églises (officiellement 33, en référence
à l’âge du Christ) célèbrent avec éclat la semaine
sainte d’Ayacucho, où s’allient ferveur chrétienne et tradition indigène.
La plus grande fête de Huamanga, connue dans tout le pays, est restée
discrète pendant plusieurs années: on craignait les attentats ou les
embuscades; le couvre-feu interdisait les processions nocturnes. Cette fête
n’a retrouvé sa splendeur qu’en 1993, après l’arrestation du chef du
Sentier lumineux, Abimaël Guzmán, le 12 septembre 1992.
D’importants vestiges de l’histoire du Pérou et du continent subsistent aux
alentours de la ville, comme la pampa de Quinua: le site de la bataille d’Ayacucho,
qui a consacré l’indépendance de l’Amérique latine vis-à-vis
de l’Espagne, commence aujourd’hui à oublier son passé guerrier pour
se consacrer aux joutes culturelles. El Encuentro de Teatro est un événement
auquel participent des troupes théâtrales du monde entier.
Cependant, ni l’ambiance festive retrouvée des grandes célébrations,
ni le retour à la quasi normalité de la vie urbaine ne peuvent cacher
les blessures laissées par des années de terreur et de violence. Ce
passé a profondément marqué une partie de la jeunesse qui, organisée
en bandes, est à l’origine d’un nouveau problème social. Généralement
constituées d’adolescents ayant côtoyé de près le terrorisme
et ayant perdu un membre de leur famille par sa faute (rares sont les familles de
Huamanga qui n’ont pas de mort à pleurer), ces bandes attaquent, volent et
vont même parfois jusqu’à tuer. On en recense actuellement plusieurs
dizaines dans la ville d’Ayacucho.
S’ajoute aussi la situation précaire des personnes déplacées
du fait de la violence terroriste. Elles ont littéralement envahi la ville
et préfèrent y rester plutôt que de retourner dans leurs villages,
les conditions de leur retour étant trop incertaines. Le département
d’Ayacucho a été, de loin, le plus frappé de tout le Pérou
par le fléau du Sentier lumineux. Le bilan s’écrit tragiquement: plus
de 10 000 personnes assassinées, 3 000 disparus et 170 000 personnes déplacées,
qui représentent 35% de la population de la ville.
Berceau de multiples cultures, ville de contrastes, d’églises coloniales,
de vieilles ruelles, de matins ensoleillés, d’après-midi ombragés
et de nuits de danses huaino et de bière, Ayacucho se remet lentement de son
passé. La récupération exige du temps. Elle requiert aussi la
reconstruction de son tissu social. La traditionnelle solidarité au sein des
communautés andines y aidera.
Les années du couvre-feu, où personne ne s’aventurait dans la rue après
huit heures du soir et où les commerçants et les restaurateurs fermaient
leurs portes à double tour, ont beau appartenir au passé, l’état
d’urgence est toujours en vigueur dans la province de Huamanga, comme dans quatre
des onze autres provinces qui forment le département. Concrètement,
certaines garanties constitutionnelles sont suspendues et l’armée a toute
liberté pour procéder à des perquisitions dans des édifices
publics et privés.
Lorsqu’on se promène dans les rues tranquilles d’Ayacucho sous un ciel dégagé,
on a l’impression qu’aucun nuage ne peut venir assombrir le retour à la paix.
Cependant, ce vœu ne deviendra vraiment réalité que lorsque la population
pourra de nouveau exercer ses droits fondamentaux et que des mesures seront enfin
effectivement appliquées pour endiguer la pauvreté et la marginalisation. |
Carte du Pérou
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Au Pérou, le
berceau du Sentier lumineux a renoué avec ses fêtes d’antan. Mais 20
années de guerre civile laissent des traces.
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Pérou: le coût de la «sale
guerre»
Professeur de philosophie à l’université d’Ayacucho, Abimaël
Guzmán, fondateur du Sentier Lumineux (dissidence du parti communiste péruvien),
avait lancé sa «guerre populaire prolongée» par un acte
symbolique en mai 1980: à deux jours des élections, un commando avait
brûlé les urnes de Chuschi, village isolé du département.
Au sortir de 12 années de régime militaire, la misère paraissait
sans remède, l’anarchie règnait. Au tout début, les sentiéristes,
très organisés, avaient été bien reçus par la
population, à laquelle ils ont distribué des terres.Tout a dégénéré
lorsqu’ils ont commencé à assassiner les paysans «traîtres»
et les responsables d’organisations sociales, imposant un ordre totalitaire impitoyable
et sanguinaire, sur la base d’un discours prophétique abscons.
Les sentiéristes et leurs «ennemis» du Mouvement révolutionnaire
Tupac Amaru, l’autre groupe insurgé né en 1983, dont la fin de la prise
d’otages à l’ambassade du Japon en 1997 a signé l’arrêt de mort,
ont tous perdu la «sale guerre». Son bilan est très lourd: plus
de 26 000 morts, 4 000 disparus et 50 000 orphelins. Le gouvernement
évalue son coût économique à plus de 25 milliards de dollars,
l’équivalent de la dette extérieure du pays, dont le service absorbe
un tiers des devises provenant des exportations (pêche, cuivre, zinc, argent,
notamment).
Elu en 1990 et réélu en 1995, le président Alberto Fujimori
a lancé un vaste plan d’ajustement structurel et de libéralisation
de l’économie, tout en limitant les libertés depuis ce que la communauté
internationale a considéré comme son «coup d’Etat civil»
de 1992 (dissolution du parlement, suspension des garanties constitutionnelles, destitution
de plus de 500 magistrats). L’hyperinflation a été vaincue (passant
d’un taux de 2 700% en 1989 à 7% en 1998) et la croissance a battu des records
latino-américains en 1994 (13%). Elle a ralenti en 1998 (2%), surtout à
cause des pluies diluviennes d’El Niño et des répercussions de la crise
asiatique. Selon la Banque mondiale, 54% des 25 millions de Péruviens vivent
sous le seuil de pauvreté et le sous-emploi touche la moitié de la
population active.
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