2. Les uns contre les autres

Philippe Liotard, faculté des sports de Montpellier (France),
fondateur de la revue Quasimodo

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La tristesse s’abat sur Copacabana,
à Rio, après la défaite du Brésil face à la France, en finale de la dernière Coupe du monde de football.












Les Jeux olympiques d’Atlanta (1996) auront «un impact énorme et positif sur ce que les Américains dans tout le pays penseront être capables de faire.
Et Dieu sait que nous en avons besoin».

Bill Clinton


Tous ensemble derrière notre équipe — le nous national —, mais aussi tous ensemble contre l’équipe adverse: les affrontements internationaux unissent autant qu’ils divisent.

Le cri déchire la poitrine. Un cri bestial, à l’unisson des cris sortis en même temps de milliers de corps proches et de centaines de millions d’autres corps lointains. Emmanuel Petit vient d’envoyer le ballon au fond du but brésilien, quelques minutes avant que ne s’achève la finale de la Coupe du monde 1998. Ces cris accompagnent la brusque élévation des corps qui se dressent, bras tendus vers le ciel, puis qui cherchent d’autres corps. Les cris se mêlent comme les corps s’enlacent. Sur le terrain, dans les tribunes, mais aussi devant les écrans géants de Paris, Saint-Etienne, de milliers de villes et de petits villages, dans l’intimité des bars et des salons.
Les cris se prolongent tard dans la nuit, surgissant de visages hilares qui illuminent la plus grande manifestation de liesse populaire que la France ait connue depuis la Libération, en 1945.
Pourtant, au moment du but, d’autres cris ont été poussés. Expulsés des corps avec la même violence. Plus brefs, et, s’ils se sont prolongés, ce fut dans des sanglots. Cris de douleur, de rage, de colère, d’humiliation… mais aussi silence, stupeur, incrédulité, regards hagards, visages torturés…
Les cris, les pleurs et les manifestations physiques qui les accompagnent résultent d’un véritable tourbillon émotionnel. A la joie des Français s’oppose la peine des Brésiliens: l’équipe de France de football bat celle du Brésil 3 buts à 0. Cette finale a rassemblé et passionné deux milliards d’individus de par le monde, de sexe, d’âge, d’origines sociale, culturelle, ethnique, nationale, politique, idéologique ou religieuse on ne peut plus diverses. Toute la force symbolique du sport est là: réussir à transcender à ce point les clivages pour susciter une émotion si intense, si spontanément et si largement partagée. Mais comment expliquer qu’un spectacle aussi futile y parvienne?

Un spectacle populaire mis au service de l’idée nationale
Un tel engouement ne surprend plus personne. Pourtant, les grandes manifestations sportives internationales constituent des spectacles récents (1896: premiers Jeux olympiques, 1930: première Coupe du monde de football). Le sport était un passe-temps réservé à l’élite sociale des pays industrialisés à la fin du xixe siècle. En très peu de temps, entre 1920 et 1940, il connaît deux mutations radicales. De plus en plus largement relayé par les médias, il devient un spectacle populaire très prisé, habilement exploité par les pouvoirs politiques pour en faire une «affaire d’Etat». L’Italie fasciste puis l’Allemagne nazie seront les premières à en tirer profit. Mis au service de la propagande nazie, les Jeux olympiques de Berlin en 1936 marquent le début de l’ère du spectacle sportif actuel. Ils demeurent la référence pour comprendre comment se construit et s’entretient la fascination des foules par le spectacle: ils inaugurent le caractère massif et l’esthétisation du spectacle dont le prestige est attribué au pays organisateur.
Aussi les Etats totalitaires n’ont pas été les seuls à user des sports à des fins nationalistes. Depuis 1945 surtout, ils servent la politique des Etats nations dans le double registre de la visibilité internationale et de la construction d’une conscience identitaire nationale: des équipes nationales sont créées dans tout nouvel Etat1. A échéances régulières, au rythme du calendrier sportif, le nous national est convoqué derrière une équipe ou un champion. Les pouvoirs politiques, économiques ou médiatiques peuvent alors utiliser la force symbolique du sport pour rassembler citoyens, clients ou spectateurs autour de l’idée nationale.
Car la rencontre sportive nourrit le sentiment d’appartenir à une communauté: y prendre part, c’est rejoindre l’un des deux groupes de spectateurs qui se range du côté de l’une ou l’autre des deux équipes qui s’affrontent. Les émotions qui en résultent sont partagées par le groupe qui s’identifie à l’une des équipes. Les consciences identitaires se condensent, le temps du match, derrière l’équipe nationale, du village ou du quartier. Ce rassemblement passionné et partisan constitue l’essence même du spectacle sportif.
Celui-ci réunit des (télé)spectateurs dont le point commun (le seul parfois) est l’intérêt qu’ils prennent à une confrontation dont un seul concurrent sortira vainqueur. Telle est la logique hiérarchique propre au sport. Ainsi, le rassemblement qui se tient autour du spectacle sportif est toujours porteur de l’espoir de voir nos champions s’imposer sur les champions adverses. Car la compétition fonde ce nous collectif sur l’opposition aux autres. Il s’agit d’être ensemble contre. Voilà sa caractéristique majeure.
L’opposition nous/eux s’élabore notamment dans le récit qui prépare le spectacle et en invente les significations. L’anticipation de l’événement constitue en effet la phase incontournable du processus de rassemblement. Elle est aussi la moins consciente. Les discours qui se tiennent avant l’événement en assurent la signification. Le rassemblement se renforce au fur et à mesure qu’approche le jour du match. Durant deux ans, en France par exemple, la fête s’est ainsi construite. La répétition de slogans a réussi à convaincre que cette Coupe du monde était «une chance pour la France», sans préciser pourquoi. L’injonction à supporter les Bleus a alimenté tous les discours: politique, sportif, médiatique, publicitaire, et même littéraire. La victoire s’est préparée en même temps que la conscience nationale s’est instituée, rassemblant peu à peu les Français les plus opposés derrière l’espoir qu’elle survienne. Les manifestations «spontanées» de joie collective avaient été préparées depuis de longs mois. La profusion de discours a créé l’événement autant que l’événement les a produits.

Le nous victorieux est un nous écrasant
Enfin, les scènes de liesse populaire traduisent l’identification du public aux champions. En battant l’équipe du Brésil, les footballeurs français ont battu ceux qui passent pour les meilleurs joueurs du monde. Par une mystérieuse alchimie, tous les Français et leurs supporters deviennent les meilleurs du monde. Nous (les Français) sommes les Champions. We are the champions… of the world: ils le proclament en chœur. Meilleurs que les meilleurs qui ne sont plus évoqués qu’à travers l’humiliation infligée et répétée jusqu’au bout de la nuit: Et un et deux et trois, zéro. Un doigt, deux doigts, trois doigts se dressent comme pour enfoncer un peu plus le clou du plaisir pris à rappeler le score du match. La joie des uns résonne dans la peine des autres. Le nous victorieux est un nous écrasant. L’autre, défait, n’existe plus, ou seulement comme faire valoir.
En ayant réalisé une prestation qualifiée d’historique, l’équipe de France de football entraîne derrière elle le nous pluriel d’une France «Blacks, Blancs, Beurs». Mais le nous en question est un nous de circonstance. Il est avant tout éphémère, sa cohésion s’étiolant au rythme où s’affaiblissent les émotions. Puis d’autres nous se constitueront en fonction des programmations sportives...

Un imaginaire de domination virile
De plus, cette liesse qui peut sembler fort sympathique véhicule également les crispations identitaires s’exacerbant dans le prétexte de l’affrontement sportif. Il ne faut pas chercher ailleurs l’origine des violences que génère le spectacle sportif: il désigne sans ambiguïté l’ennemi du nous menacé ou humilié. Ce sont les autres qui condensent les haines collectives par leur engagement derrière l’équipe adverse.
L’affrontement sportif génère et organise les passions selon le couple hiérarchique gagnants/perdants. Mais, en outre, les joueurs supportés sont parés de toutes les vertus et des attributs de la «puissance masculine». Leurs adversaires et le public qui les soutient sont, au contraire, affublés de tous les vices et des clichés sur le «sexe faible». Ainsi, la réalité du résultat sportif se combine avec un imaginaire de domination virile. Le spectacle sportif symbolise alors la lutte permanente entre les groupes humains, bien plus que leur mythique fraternité. Il faut donc peu de choses pour que, de festif et spectaculaire, il se mue en affrontements réels où, cette fois-ci, «tous les coups sont permis».


Pierre Arnaud, Alfred Wahl, Sports et relations internationales, Metz, Centre de recherche histoire et civilisation de l’Université de Metz, 1994.
Jean-Marie Brohm, 1936 Jeux olympiques à Berlin, Bruxelles, Editions Complexe, 1983.
Christian Bromberger, Le Match de football, Paris, Editions de la Maison des sciences de l’homme, 1995.
Collectif, «Nationalismes sportifs», Quasimodo, n° 3-4, Printemps 1997. Quasimodo BP 4157,
34092 Montpellier Cédex 5.
Evelyne Combeau-Mari, Sport et décolonisation, Paris, L’Harmattan, 1998.
Bernadette Deville-Danthu, Le Sport en noir et blanc. Du sport colonial au sport africain (1920-1965), Paris, L’Harmattan, 1997.
Norbert Elias, Eric Dunning, Sport et civilisation,
la violence maîtrisée, Paris, Fayard, 1994.
Stefano Pivato, Les Enjeux du sport, Paris, Casterman, 1994.