La batte du cricket patriotique

Ramachandra Guha, sociologue, historien et chroniqueur basé à Bangalore (Inde). Il est l’auteur de plusieurs ouvrages sur l’histoire sociale et sur le cricket.

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Février 1999: la police indienne disperse les spectateurs, après des incidents lors d’un match de cricket opposant l’Inde et le Pakistan.











«Le sport sérieux
n’a rien à voir avec le fair play. Il est indissociable de la haine, la jalousie,
la forfanterie,
le mépris de toutes les règles et le plaisir sadique de voir de la violence: en bref, c’est la guerre sans les coups de feu.»

George Orwell,
écrivain britannique

L’Inde et le Pakistan entretiennent des relations orageuses. Le cricket rapproche-t-il ou éloigne-t-il leurs peuples? Une réponse tout en nuances.

«Le sport, a écrit le romancier britannique Alan Sillitoe, est un des moyens d’entretenir la ferveur nationale en temps de paix. Pour la trouver toute prête en cas de guerre.» D’autres ont soutenu l’idée inverse: le sport jouerait un rôle inestimable pour combler les abîmes d’incompréhension entre les peuples.
Chaque fois qu’un match de cricket
1 est organisé entre l’Inde et le Pakistan, les supporters des deux camps ont du mal à dissocier orgueil national et appréciation esthétique du jeu. Depuis que l’indépendance a fait d’eux des pays voisins, ces deux cousins postcoloniaux se sont fait trois guerres en 50 ans. Ils se livrent encore une sourde guerre pour le Cachemire, qu’ils revendiquent tous les deux. Cet antagonisme politique profond déborde-t-il sur les terrains de cricket et, si oui, jusqu’où?
Dans chacun des deux pays, ce jeu d’origine britannique passionne les foules. Il touche, dans le sous-continent, un public plus large que tout autre forme de loisir, à l’exception peut-être du cinéma. Chaque match disputé par l’équipe nationale est suivi par des centaines de millions de supporters et ses joueurs font l’objet d’un véritable culte.
Au cours du dernier demi-siècle, l’Inde et le Pakistan se sont peu affrontés en cricket, ils ont joué plus souvent contre des pays tiers. De 1961 à 1978, ils n’ont disputé aucun match. De 1978 à 1989, les deux équipes ont eu des échanges réguliers: chacune est allée trois fois en tournée chez l’autre. Depuis 1989, ils ne se mesurent qu’en terrain «neutre» — dans l’émirat de Chardja dans le Golfe, en Australie, et même au Canada. Mais, au début de cette année, l’équipe de cricket du Pakistan a programmé une tournée en Inde.
Cette visite a suscité la fureur du politicien d’extrême droite Bal Thackeray, dont le parti, le Shiv Sena, administre la ville de Mumbai (ex-Bombay), très généralement considérée comme la mère patrie du cricket indien. Il serait «antipatriotique», proclama-t-il, de laisser le Pakistan jouer au cricket sur le sol indien, à l’heure où ce pays parraine le «terrorisme» au Cachemire. Les partisans du Shiv Sena ont retourné à coups de pioche le terrain de New Delhi où devait se jouer l’un des matchs «amicaux»; ils ont menacé de s’attaquer physiquement aux joueurs pakistanais s’ils osaient venir. Néanmoins, la tournée fut maintenue. Deux matchs ont été organisés, à Chennai dans le sud de l’Inde et à New Delhi: mesures de sécurité draconiennes, immense public et... aucun incident. Le Pakistan a gagné à Chennai, l’Inde à Delhi, et il y eut quantité de commentaires admiratifs sur le jeu splendide des deux équipes. Elles se rendirent alors à Calcutta pour disputer le premier match d’un championnat asiatique (dont le troisième participant était le Sri Lanka). La lutte fut très serrée et le Pakistan l’emporta, après une décision controversée de l’arbitre qui donna tort au brillant joueur indien Sachin Tendulkar. Ce fut l’explosion: protestations de la foule, pluie de bouteilles sur le terrain, suspension du match, évacuation des spectateurs par la police. Les dernières minutes de jeu se sont déroulées dans un stade vide.
Les joueurs de cricket du Pakistan et de l’Inde partagent, sur le terrain ou ailleurs, une langue (l’hindoustani) et une culture régionale communes. Quand ils sont sélectionnés dans le Onze mondial, les joueurs des deux équipes logent au même endroit. Parmi leurs supporters, les vrais amateurs de cricket apprécient à leur juste valeur les prouesses des lanceurs (bôleurs) et des batteurs de l’autre camp. Chaque fois que le Pakistan joue contre l’Angleterre ou un autre pays tiers, le public indien a tendance à soutenir le Pakistan. Quand l’Inde a été éliminée dans les premières phases de la coupe du monde de cricket 1992 et que le Pakistan l’a gagnée, la réaction de la plupart des Indiens fut: «Au moins, c’est l’Asie qui a eu la coupe.»
Mais quand les deux pays jouent l’un contre l’autre, le sport, incontestablement, porte les valises du patriotisme. L’excellence sportive, en particulier au cricket, sert à compenser les échecs dans d’autres domaines. L’Inde et le Pakistan sont tous deux des pays pauvres, mais la victoire sur le terrain de sport peut, dans l’esprit inquiet du patriote, rétablir quelque équilibre. Au train où vont les choses, l’Inde et le Pakistan n’ont guère d’espoir de rejoindre le club mondial des pays riches, mais ils pourraient être à nouveau champions du monde de cricket, comme l’Inde l’a été en 1983 et le Pakistan en 1992. C’est vrai aussi au niveau des individus: chacun des deux pays a formé certains des meilleurs joueurs de cricket du monde.
Tant en Inde qu’au Pakistan, les joueurs eux-mêmes sont les premières victimes de la montée du nationalisme. Quand l’Inde a battu le Pakistan en quart de finale de la Coupe du monde de 1996, l’équipe vaincue est rentrée au pays la peur au ventre. La maison de son capitaine, Wasim Akram, a subi l’assaut de supporters furieux. Au parlement pakistanais, des élus ont interpellé le gouvernement, laissant entendre que la défaite avait été délibérée, que les joueurs s’étaient laissés acheter. En fait, ceux-ci avaient fait de leur mieux, bien sûr, mais ce jour-là l’autre équipe avait mieux joué.
On constate les mêmes passions au sein des communautés émigrées. Depuis plus de 10 ans, l’émirat de Chardja organise un tournoi de cricket auquel participent l’Inde et le Pakistan. Depuis 1996, les deux pays disputent aussi chaque année une série de cinq matchs à Toronto. Les sentiments nationaux, c’est bien connu, sont souvent exacerbés dans les diasporas qui, ne s’assimilant pas totalement au pays où elles résident, éprouvent une vive nostalgie de leur patrie. Les supporters de cricket à Chardja et à Toronto le confirment largement.
Quelle est la source de ce nationalisme? Les chauvins des deux camps et certains commentateurs occidentaux ont tendance à répondre: la religion. Mais le problème, me semble-t-il, est plus territorial que religieux. Le Pakistan est un Etat islamique, certes, mais l’Inde a aussi une importante population musulmane. Certains des meilleurs joueurs de cricket indiens sont d’ailleurs musulmans, dont l’actuel capitaine de l’équipe nationale, Mohammed Azharuddin. La genèse du conflit, sur le terrain de cricket comme ailleurs, doit donc s’expliquer autrement.

Le prix sportif de la partition
Côté pakistanais, l’Inde apparaît comme le Big Brother de la région, un pays très grand, parfois arrogant, qui fait volontiers l’important. Côté indien, on se souvient que le Pakistan est né d’une sécession et que, dans le projet initial du nationalisme indien, les deux territoires ne devaient faire qu’une seule nation. L’indépendance d’août 1947 a aussi été la partition. Avec le cricket, le Pakistan, plus petit, peut espérer l’emporter sur l’Inde et sur son poids politique. Les nationalistes indiens, quant à eux, ne se sont jamais résignés à accepter l’existence du Pakistan en tant qu’entité politique séparée. Toute victoire indienne au cricket confirme donc à leurs yeux qu’il était illégitime de vouloir diviser l’Inde.
Alors, faut-il davantage de contacts entre les équipes de cricket de l’Inde et du Pakistan? Le cricket contribue-t-il à apaiser les tensions ou jette-t-il de l’huile sur le feu du nationalisme agressif? Il est impossible, hélas, de répondre clairement, ni dans un sens ni dans l’autre. Le sport unit, mais il divise aussi, et en l’espèce un lourd fardeau d’aspirations nationales s’est investi dans le cricket. Inévitablement, elles se font encore plus intenses quand l’Inde et le Pakistan disputent un match. Une partie des supporters ne parviennent pas à mettre de côté les rancœurs politiques et prennent bien trop au sérieux ce qui, après tout, n’est qu’un jeu.



1. Le cricket est un jeu où deux équipes de 11 joueurs s’affrontent sur un terrain comportant deux «guichets», séparés par une distance de 22 yards (environ 20 mètres), qui constitue la «livrée». Les joueurs de chaque équipe s’efforcent de marquer des points en frappant une balle, tandis que l’autre essaie de les mettre hors jeu — à «balle servie» ou à «balle attrapée» ou pendant qu’ils courent.