Cuba: muscles et révolution

Marcos Bustillo, journaliste à La Havane, Cuba

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Le sport s’inscrit dans la vie quotidienne de tous les jeunes cubains.










«Savez-vous ce que j’aime le plus dans
le sport? La possibilité d’en faire.»

Mike Singletary,
footballeur américain











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© Sarah Caron/Gamma, Paris

Le sport, pilier du gouvernement socialiste, vise à affirmer «les plus hautes valeurs de patriotisme et d’identité nationale».

«Nous devons 38 années de réussites sportives à l’appui inconditionnel du gouvernement révolutionnaire, et plus particulièrement du commandant en chef Fidel Castro»: c’est ce qu’affirme Humberto Rodríguez, président de l’Institut national des sports et des loisirs de Cuba (Inder), créé en 1961.
Les réussites sont là: malgré la grave crise économique, avec seulement 11 millions d’habitants, Cuba s’est classée cinquième au nombre des médailles aux Jeux olympiques de Barcelone en 1992 et huitième à Atlanta en 1996. Au niveau panaméricain, elle arrive juste derrière les Etats-Unis.
«Ce sont la massification du sport et la grande efficacité des structures sportives qui ont rendu possible l’émergence de grandes vedettes», déclare Norge Marrero, commissaire national d’aviron. L’île compte 31 700 professionnels de la culture physique, soit un pour 458 habitants, à comparer avec un professeur pour 42 habitants et un médecin pour 170. En 1999, le budget du sport équivaut à celui de la culture et de la science, avec 125 millions de pesos cubains (autant en dollars selon le taux de change officiel, mais le taux de change réel est de un dollar pour 20 pesos). Et, ajoute Norge Marrero, «le sport s’inscrit dans la culture de la population, car elle a appris qu’il fait partie de la qualité de la vie et de la santé».
Plus haut, plus fort, plus vite, plus… révolutionnaire! En dehors de ses exploits, un athlète cubain peut être traité comme un roi ou comme un roturier, frontière imaginaire liée à sa fidélité à l’Etat. Le boxeur Teófilo Stevenson, triple champion olympique (1972, 1976 et 1978), est entré dans le «salon de la gloire révolutionnaire» surtout parce qu’il a refusé un million de dollars pour devenir professionnel à l’étranger. Mais d’autres sportifs célèbres – souvent joueurs de base-ball – sont traités publiquement de traîtres pour avoir cédé à la tentation du professionnalisme et de l’exil; leur nom a été rayé des pages officielles. Les désertions sont une épine dans le pied de la révolution.
Mais, selon Rodriguez, le sport cubain «ne peut rester étranger à un siècle marqué par la mondialisation et le néo-libéralisme». Porte-drapeau de l’amateurisme, il a dû frayer sa voie dans un univers de professionnalisme et de commercialisation à outrance. Après la dislocation de l’Union soviétique, principal soutien et associé de l’île, Cuba a commencé à adopter quelques règles de l’économie de marché. Durant les années noires de la crise (1989-1993), où le produit intérieur brut a chuté de 37%, la plupart des 11 000 installations sportives se sont beaucoup dégradées. La nourriture fournie dans les centres d’entraînement a elle aussi été affectée.

Recherche de fonds
Pour sortir de cette crise, Cuba a mis au point un système complexe de financement par le biais de Cubadeportes, fondé en 1991 sous le contrôle d’Inder. Aujourd’hui, Cubadeportes, dont le rôle premier est de rechercher des fonds pour le sport, a envoyé sur quatre continents quelque 600 entraîneurs, qui sont sa principale source de revenus, dont les montants ne sont pas divulgués. En outre, les meilleurs Cubains vont jouer – et se perfectionner –, sous contrat temporaire, dans les clubs de volley en Italie, de basket en Argentine ou de handball en France ou en Hongrie.
Les athlètes de haut niveau sont des privilégiés. Ils peuvent recevoir des prix en dollars ou en nature (voitures et appartements) à la condition d’en reverser une partie à l’Etat en dédommagement du coût de leur entraînement, de leur nourriture et de leur logement. On estime qu’un membre d’une équipe nationale gagne quelque 500 pesos cubains par mois (25 dollars au taux réel). Le salaire mensuel moyen d’un travailleur est d’environ 11 dollars.
A Cuba, toute la masse musculaire de la nation est au service des idéaux de la révolution. Le sport est l’un des joyaux qu’on exhibe avec orgueil à l’extérieur et qui sert d’aiguillon à l’intérieur. Son défi, pour Humberto Rodríguez, est non seulement de continuer à briller avec les moyens à sa disposition, mais aussi «d’élever le rôle de l’homme vers plus de valeurs patriotiques et d’identité nationale».