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Le carnaval des supporters Sergio Leite Lopes, Université fédérale de Rio de Janeiro, Brésil |
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| L’ivresse du stade, c’est
chanter, crier, railler, injurier, danser, libérer des émotions étouffées
ailleurs. Et encore mieux: tous ensemble. Il existe différents styles de football, dérivés de techniques corporelles inscrites dans des cultures différentes. De même, la dénomination des dévots du sport varie d’un endroit à l’autre, et synthétise leurs comportements. Le terme de supporter, utilisé par les Anglais puis les Français, donne une idée de force et de soutien – de support – à une équipe. Littéralement, le torcedor brésilien se tord d’appréhension face à la tournure que va prendre le match. Le tifosi italien, pour sa part, souffre de tifo, une maladie dont les symptômes sont la fièvre et l’agitation nerveuse. Un vecteur d’identité L’entrée dans cette confrérie peut commencer très tôt, dès que le père, l’oncle, le frère ou le parrain enfilent au nouveau-né le maillot de leur club préféré. Il peut aussi venir plus tard, au cours de la socialisation de l’enfant. Avec ses voisins ou ses amis d’école, il joue au foot dans la rue ou dans un club, écoute ou regarde les retransmissions des matchs, les commente en groupe, et finit par prendre le chemin du stade. Là, accompagné d’un parent plus âgé, il (et de plus en plus souvent elle) ne se place pas n’importe où: en fonction de ses affinités, il rejoint l’un de ces groupes précis de supporters, qui occupent chacun un emplacement déterminé sur les gradins, derrière les buts. Par la dynamique de ces groupes de supporters, le sport devient alors le vecteur de construction d’identités nouvelles de classe, de quartier, de région, de religion, de nation, à travers des émotions et des formes d’expression collectives nouvelles. L’architecture même des stades favorise celles-ci encore ou favorisait de vastes zones planes, en bordure du terrain, où les spectateurs s’entassent debout, et des gradins où les places ne sont pas numérotées. Les supporters ne sont donc ni figés ni cloîtrés: ils jouissent d’une grande mobilité pour donner libre cours à l’expression corporelle de leurs sentiments. Ils montent alors un spectacle à l’intérieur du spectacle, avec des chants, des slogans, des traits d’esprit ou des injures en direction des adversaires et des arbitres, avec une chorégraphie et une scénographie créatives, voire en se livrant à un véritable carnaval. Le spectacle sportif leur permet ainsi de vivre l’un de ces moments où «une société prend conscience d’elle-même», où l’identité d’un groupe cohérent s’exprime avec les caractères d’un rituel séculier. Les supporters sont poussés à fréquenter les stades dans la mesure où non seulement la pratique sportive mais aussi le spectacle sportif y remplissent des fonctions thérapeutiques et cathartiques. Or elles sont indispensables à nos sociétés actuelles: leur caractère urbain et industriel oblige ses membres à s’imposer une forte discipline et le contrôle permanent de leurs émotions. Le spectacle sportif sert ainsi d’exutoire, parce qu’on y apprend et on y élabore une forme contrôlée de libération des émotions qu’il faut refouler ailleurs. «Une société, écrivait le sociologue allemand Norbert Elias, qui ne donne pas à ses membres, et par-dessus tout à ses jeunes, des occasions suffisantes de vivre l’agréable excitation d’une lutte qui peut, mais pas nécessairement, impliquer la force physique et l’habilité du corps, prend le risque d’engourdir d’une façon excessive l’existence de ses citoyens; une telle société, de fait, ne fournirait pas les correctifs complémentaires et satisfaisants aux tensions si peu excitantes générées par la routine de la vie sociale.» |
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