Un monde de telenovelas

Araceli Ortiz de Urbina et Asbel López, journalistes au Courrier de l’UNESCO.

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L’actrice Patricia Pillar, héroïne de la telenovela brésilienne Rei do Gado (Le Roi du bétail).












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© TV Globo, Brésil









«Ce qui me plaît dans Marimar, c’est qu’elle est pauvre comme nous, elle a les mêmes problèmes que nous. On lui a brûlé sa maison, elle a été méprisée par tout le monde. C’est presqu’une Philippine»









Le marché commun de la telenovela

«L’impact culturel des telenovelas est plus significatif que leur poids économique et leurs chiffres à l’exportation, affirme Daniel Mato, chercheur à l’université centrale du Venezuela. Les telenovelas sont produites en premier lieu pour leurs marchés nationaux respectifs. Le pari consiste à couvrir les coûts de production au niveau du marché local». D’après l’enquête qu’il a réalisée auprès des sociétés de production, les publicités diffusées au cours des telenovelas constituent les plus gros revenus des chaînes concernées, ce qui soutient toute leur programmation, tandis que les revenus des exportations représentent un pourcentage infime du montant total des ventes de publicité sur le marché local (8% pour Radio Caracas Televisión y Venevisión au Venezuela, 5% pour Televisa au Mexique et 2,5% pour TV Globo au Brésil).
Les revenus de la commercialisation internationale sont bien inférieurs aux coûts de production par épisode (entre 15 000 et 100 000 dollars). Ils rentrent dans les caisses après que le produit ait eu du succès sur le marché local, parfois des années plus tard. De plus, le prix de vente varie d’un pays à l’autre, en fonction du nombre de postes de télévision par habitant, du pouvoir d’achat de la population et surtout des dépenses en publicité télévisuelle du pays. En 1998, si l’on en croit M. Mato, les prix d’achat en dollars de telenovelas importées se situaient, pour un épisode d’une heure, entre 7 000 et 9 000 dollars en Espagne, 2 250 et 5 000 sur les chaînes hispaniques des Etats-Unis et entre 1 200 et 1 500 à Hong-Kong. En comparaison, la série américaine Dynastie a été vendue au prix de 20 000 dollars l’épisode à une chaîne privée britannique, 1 500 dollars à une chaîne norvégienne et 50 dollars à celles de Zambie et de Syrie.
M. Mato mentionne par ailleurs que «le total des exportations des telenovelas de Televisa au Mexique, par exemple, représentait en 1997 quelques 100 millions de dollars», chiffre qui se situe juste en dessous des exportations de la BBC et n’a rien à envier aux exportations de produits télévisuels des grandes multinationales du secteur (500 millions de dollars chacune pour la Warner Bros., Paramount et Universal).
La dynamique de la mondialisation s’est traduite par un accroissement de la diffusion internationale des telenovelas, qui ont trouvé de nouveaux marchés en Asie et dans les pays arabes. Selon TV Globo, la récente crise financière a augmenté la demande des pays asiatiques en général: il est plus rentable d’acheter un produit fini que de le réaliser par ses propres moyens. Toutefois, la concurrence est de plus en plus vive. Les pays qui se contentaient jusqu’à présent d’importer, comme l’Espagne, la Grèce, la Turquie ou les Philippines, se lancent dans la production et ouvrent une brèche dans le bastion latino-américain.
Pour maintenir leurs positions sur le marché, les entreprises latino-américaines cherchent à former de nouvelles alliances. Une coproduction sino-brésilienne (un jeune chinois tombe amoureux d’une Brésilienne et va dans son pays pour la conquérir) est actuellement en cours de réalisation. Le début d’un nouvel épisode pour la telenovela?

Souffrances et conflits finissent toujours par se dénouer dans le bonheur: voilà peut-être pourquoi les telenovelas, ces feuilletons très typés d’Amérique latine, inondent les petits écrans de tant de pays.

Durant le ramadan, en janvier 1999, plusieurs mosquées d’Abidjan ont décidé d’avancer l’heure de la prière. Cette sage mesure a soulagé des milliers de croyants placés devant un cruel dilemme: sacrifier aux préceptes religieux ou bien regarder la suite de Marimar, le mélodrame mexicain qui a transmis le virus de la telenovela au pays tout entier. «A 19h30 précises, Marimar commence et la vie s’arrête en Côte-d’Ivoire», a constaté le quotidien Ivoir’Soir. Marimar, qui a obtenu dans ce pays plus de publicité que la Coupe du monde de football en 1998, a débarqué en Afrique après avoir connu un immense succès en Indonésie et aux Philippines. En 1997, l’actrice principale a été reçue à Manille avec les honneurs réservés à un chef d’Etat.
Pendant ce temps, des centaines de milliers de Yougoslaves retenaient leur souffle pour ne pas perdre une miette des péripéties de la telenovela vénézuélienne Kassandra. «Nous sommes convaincus que Kassandra est innocente; nous exigeons donc que son procès soit suspendu», ont écrit les habitants de Kucevo – village du sud-est de la Serbie – aux autorités vénézuéliennes, un double de la missive ayant été envoyé au président serbe Slobodan Milosevic. Ce n’est qu’un exemple parmi quantité d’autres de l’intrusion de la fiction dans la réalité et du degré d’identification que ces séries peuvent susciter.
Des milliers de telenovelas ont été produites en Amérique latine depuis 40 ans (en moyenne 100 par an). Marimar et Kassandra sont deux grands classiques du genre. Avec force intrigues déroulées à un rythme enlevé, elles mettent en scène des histoires d’amour où les protagonistes doivent surmonter d’innombrables obstacles (barrières sociales, liens du sang, conflits d’intérêts, etc.) pour finalement survivre à tous les coups du destin. Comme dans les romans-photos, la morale finit par s’imposer, le bien triomphe et les méchants sont punis, dans un immuable happy end où les personnages se réconcilient, entre eux et avec la terre entière.
C’est toute la différence avec les soap operas anglo-saxons, où les conflits se dénouent en l’espace de quelques épisodes seulement, si indépendants les uns des autres qu’il serait possible de les diffuser sans tenir compte de l’ordre chronologique. Le schéma narratif des telenovelas latino-américaines, lui, comprend une dose considérable de suspens, distillé à la fin de chaque épisode pour que les téléspectateurs soient au rendez-vous le soir suivant, jusqu’à la fin de la série. Dans le cas de Kassandra, ce procédé a notamment permis à quelques Bulgares bénéficiant d’une avance de 10 épisodes par rapport à leurs voisins yougoslaves frontaliers, de lancer une nouvelle activité lucrative: leur raconter la suite moyennant la somme de 10 dinars (deux dollars).
Devant un tel succès mondial, on s’interroge sur la nature des telenovelas: sont-elles beaucoup plus qu’un paquet bien ficelé de coups bas et d’émotions faciles? Avec leurs procédés répétitifs, elles s’apparentent rarement au grand art. Les scénarios ne sont toutefois pas toujours puérils; les dialogues et les rôles sont moins prévisibles qu’on ne pourrait le croire. Derrière la telenovela, il y a 40 années de travail professionnel ainsi qu’une industrie qui peut payer cher les meilleurs acteurs, scénaristes et metteurs en scène du continent.

Mafia et violence urbaine
Depuis les années 70, les producteurs ont essayé d’aller au-delà du mélodrame classique en adaptant les œuvres d’auteurs latino-américains comme Mario Benedetti, Mario Vargas Llosa ou Jorge Amado. Plus récemment, des romanciers, des metteurs en scène et scénaristes latino-américains issus du cinéma ont entrepris de renouveler le genre, de diversifier ses thèmes et de mieux les inscrire dans la réalité. Ce mouvement, baptisé telenovelas de ruptura, traite sans concession de la corruption dans les milieux politiques, du trafic d’influence, de la violence urbaine, de l’impunité, de la pénétration de l’argent de la mafia comme dans La mujer del presidente (La Femme du président, Colombie, 1998) ou Nada personal (Rien de personnel, Mexique, 1997).
Ces telenovelas ont déclenché des phénomènes sociaux inattendus. Por estas calles (Par ces rues), une telenovela vénézuélienne diffusée en 1992, racontait le déclin d’un chef d’Etat puissant et corrompu qui, aux yeux de nombreux téléspectateurs, n’était nul autre que Carlos Andrés Pérez, le président de l’époque. Celui-ci se trouva mêlé à un scandale de corruption et fut destitué deux ans plus tard, «en partie grâce à cette telenovela», selon son producteur, Alberto Giarroco. La telenovela brésilienne O Salvador da Patria (Le sauveur de la patrie, 1989) fut en revanche accusée de servir la candidature présidentielle d’Ignácio Lula Da Silva, grande figure de la gauche. Elle racontait une histoire semblable à la sienne, celle d’un paysan à moitié analphabète qui devient un grand leader syndical et se porte candidat à la présidence de la République. Mais «Lula» n’a pas été élu.

Plébiscitée et lucrative
Très bien accueillie par le public latino-américain, cette nouvelle tendance démontre la vitalité du genre, capable de changer de règles et de s’adapter à la réalité du moment. Pour le scénariste colombien Fernando Gaitán, la telenovela est devenue «le principal moyen d’expression du continent, dont la pénétration est plus forte que le cinéma, le roman ou le théâtre». Elle n’est pas seulement devenue l’objet d’une ferveur continentale (et désormais mondiale), elle brasse aussi des millions de dollars. Les principales sociétés de production, établies au Brésil, au Mexique et au Venezuela, sont présentes dans tous les salons internationaux de télévision; elles ont des agences de distribution à Miami et en Europe et vendent leurs produits dans les deux tiers des pays du monde (voir encadré).

Le produit phare des télévisions
La société de production brésilienne TV Globo est sans doute la plus représentative. Selon Orlando Marques, directeur de la division des ventes internationales, TV Globo a exporté ses telenovelas dans 123 pays. Au Brésil, elles sont programmées à partir de 18 heures et sont regardées par environ 80 millions de téléspectateurs. Le coût de production de chaque épisode varie entre 50 000 et 60 000 dollars (une telenovela compte en moyenne 160 épisodes). Trente secondes de publicité aux heures de grande écoute des telenovelas avoisinent les 60 000 dollars. TV Globo utilise quatre studios d’enregistrement et dispose d’un département de fiction qui emploie 1 500 personnes. Pendant la période de diffusion de la telenovela, des sondages sont effectués et des groupes de discussion sont organisés dans plusieurs villes, simultanément, afin de vérifier les réactions et recueillir les suggestions du public. En 1998, les telenovelas représentaient un chiffre d’affaires de 1,6 milliard de dollars, soit 60% du chiffre d’affaires total réalisé par la télévision brésilienne. Selon Jorge Adib, ancien directeur des ventes internationales, «si nous n’avions pas eu les telenovelas, TV Globo n’existerait peut-être plus à l’heure actuelle». Le même constat vaut pour l’ensemble des chaînes de télévisions latino-américaines concernées. L’industrie de la telenovela a permis la formation de professionnels et de techniciens hautement spécialisés, ainsi que la création d’un véritable star system latino-américain.
Le genre a atteint son apogée dans les années 80: après avoir conquis les marchés européens, il a commencé à intéresser les pays arabes, africains et asiatiques. Aujourd’hui, la telenovela est aussi représentative de l’Amérique latine que la salsa ou le football. Esclava Isaura (Isaura l’esclave), produite au Brésil, a enregistré des taux d’écoute fabuleux dans des pays aussi différents que la Chine, où elle a été diffusée en mandarin en 1980 et en 1983, la Pologne ou Cuba. La telenovela se distingue aussi par ses succès répétés: Cristal, réalisée au Venezuela, a été diffusée sept fois en Espagne. Au panthéon figure la mexicaine Los ricos también lloran (Les riches pleurent aussi) qui a tiré les larmes d’un large public russe. Et 70% des Moscovites déshérités ont pu constater que la richesse ne fait pas toujours le bonheur. La plus vendue reste Topacio, une telenovela vénézuélienne exportée dans 45 pays.
Quel est le secret de ce succès? La demande croissante et les coûts peu élevés du produit? Ou bien, comme le soutiennent certains, l’exotisme et l’exubérance sentimentale latino-américaine? «C’est un fait: les histoires avec une couleur locale prononcée, qui mettent en scène des situations et des personnages typiquement latino-américains, sont les plus prisées à l’étranger», affirme le chercheur Daniel Mato. Le succès qu’obtiennent actuellement Rei do Gado (Le roi du bétail, Brésil) – un conflit entre les propriétaires terriens et les sans-terre – et Café con aroma de mujer (Café au parfum de femme, Colombie), qui mêle une histoire d’amour aux avatars d’industriels du café, semble confirmer cette analyse.
D’autres estiment, comme Henri N’Koumo, journaliste de Fraternité Matin à Abidjan, que la telenovela plaît «parce qu’elle touche des sentiments très profonds. Malgré les différences culturelles, les gens s’adaptent très bien à ces histoires. Ils les préfèrent aux séries françaises qu’ils trouvent trop intellectuelles». Le journaliste philippin Conrado de Quiros est du même avis. Il ajoute que «les séries philippines sont trop proches de la réalité, les soaps américains en sont trop éloignés, tandis que les latino-américaines ne sont ni l’un ni l’autre». Sans tomber dans la sophistication excessive du superflu américain ni dans l’intellectualisme européen, la telenovela permet cependant de s’évader d’un monde trop familier. Pour le Daily Inquirer de Manille, Marimar a permis aux Philippins d’échapper à une réalité quotidienne sinistre, à l’indignité de la pauvreté et à la corruption.

Une authentique complicité
Toutes les telenovelas s’articulent autour de thèmes «aussi vieux que l’humanité», affirme Arquímides Rivero, un des précurseurs du genre au Venezuela. Ces situations universelles et l’identification du téléspectateur à une histoire qui, sans être une copie conforme de la réalité, s’en inspire toutefois, expliqueraient leur succès auprès de publics hétérogènes. Les téléspectateurs vivent les souffrances et les mésaventures des héros, avec lesquels ils établissent jour après jour une authentique complicité. «Ce qui me plaît dans Marimar, déclare Ligaya Magbanua, qui gère un restaurant à Manille, c’est qu’elle est pauvre comme nous, elle a les mêmes problèmes que nous. On lui a brûlé sa maison, elle a été méprisée par tout le monde. C’est presqu’une Philippine.»
Sans doute faut-il aussi chercher les clés de cette réussite au cœur même de la logique et de l’éthique du mélodrame. C’est l’analyse que fait la chercheuse Nora Mazziotti. Le téléspectateur suit fidèlement pendant des mois les accidents, les mises à l’index, les douleurs imméritées, les dangers et les menaces endurées par les héros pour célébrer finalement, avec eux, le triomphe de l’amour ou de la justice, et prouver que dans ce monde de fiction – et peut-être uniquement là –, il y a une justice. Le bonheur existe bien quelque part.


•  Daniel Mato, «Telenovelas: Transnacionalización de la industria y transformación del género» (Telenovelas : internationalisation de l’industrie et transformations du genre) in N. García Canclini, Industrias culturales e integración latinoamericana (Industries culturelles et intégration latino-américaine), Mexique, Grijalbo, 1999.
• Nora Mazziotti, La industria de la telenovela, Buenos Aires, Paidós, 1996.

Le Courrier de l'UNESCO