1. De la science à l'innovation
• La double vie d'une chercheuse entrepreneuse
• 
Le mariage de la science et de la technologie
• Pure ou appliquée: une frontière floue
• Innover ou disparaître
• Culte du brevet, culture du secret
• La triade fait son aggiornamento

2. La domination de la triade
• Les grandes tendances de la science mondiale
• 
Tous ensemble contre El Niño
• Ex-URSS: empêcher la fuite des cerveaux
• Chine: un petit bond en avant
• La recherche latino-américaine en quête de sens
• Brésil: la tropicalisation des produits
• Pour une science citoyenne

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© Claude Henri Saulnier





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Glossaire

Brevet. Titre par lequel le gouvernement confère, à toute personne qui prétend être l’auteur d’une découverte ou d’une invention industrielle et en fait le depôt dans les formes, un droit exclusif d’exploitation pour un temps déterminé.
Capital risque (sociétés de). Sociétés qui effectuent des investissements dans des secteurs novateurs et qui défrichent des marchés nouveaux comportant des possibilités de gains exceptionnellement élevés mais aussi des risques de faillite importants.
Invention. Création d’un nouveau produit, procédé ou système.
Innovation. La première, dite «incrémentale», vise à améliorer un produit ou à en lancer un nouveau en opérant de petites adaptations. La seconde, radicale et beaucoup plus rare, permet de développer un nouveau secteur, comme les biotechnologies.
Recherche fondamentale. Travaux expérimentaux ou théoriques entrepris principalement en vue d’acquérir de nouvelles connaissances sur les fondements des phénomènes et des faits observables, sans envisager une application ou une utilisation particulière.
Recherche appliquée. Travaux utilisant les découvertes de la recherche fondamentale dans un domaine et visant à leur application pratique.
Recherche-développement (R&D). Recherche conduite par une entreprise, un groupe ou une institution, pour concevoir et développer de nouveaux produits.
Technologie. Résultat de l’utilisation des sciences appliquées qui ont une valeur pratique ou un intérêt industriel. Emploi d’outils, machines et procédés de fabrication, afin de produire des biens, de rendre des services ou de mener tout autre type d’activités.
Transfert de technologie. Action d’un pays développé consistant à exporter sa compétence technique vers un autre pays moins industrialisé.

Sources: OECD Science, Technology and Industry Outlook, Dictionary of Economics by Donald Rutherford, Chambers Science and Technology Dictionary, Academic Press Dictionary of Science and Technology, McGraw-Hill Dictionary of Scientific and Technical Terms.





«La science ne m’intéresse pas. Elle me paraît présomptueuse, analytique et superficielle. Elle ignore le rêve, le hasard, le rire, les sentiments et la contradiction, toutes choses qui me sont précieuses.»

Luis Bunuel,
cinéaste espagnol (1900-1983)



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© Claude Henri Saunier

À qui profite la science

Roland Waast et Sophie Boukhari, respectivement, sociologue des sciences à l’Institut de recherche pour le développement (France) et journaliste au Courrier de l’UNESCO.

Longtemps, la science a été surtout l’affaire des responsables politiques et des chercheurs des grandes puissances. «Faites-nous confiance, disaient-ils aux citoyens, nous travaillons pour vous, pour votre sécurité et votre prospérité.»
Ce contrat tacite entre science et société ne vaut plus. Dans la bataille économique mondiale, la recherche sert de mieux en mieux le marché et met le cap sur l’innovation technologique. Les frontières se brouillent entre les laboratoires (publics et privés) et les services de marketing des entreprises. Dès lors, comment la science, de plus en plus assimilée à une «ressource commerciale», peut-elle bénéficier à tous?

«Ce qui est bon pour la science est bon pour l’humanité.» Jusqu’à la fin de la guerre froide, quelques rares contestataires osaient mettre en doute ce postulat, hérité de la philosophie des Lumières et renforcé après la Seconde Guerre mondiale. Malgré les menaces d’apocalypse nucléaire qu’elle avait rendu possibles, la science était parée d’une aura bénéfique. A l’Est comme à l’Ouest, elle était investie d’une mission sacrée: garantir la sécurité et la prospérité des Nations.
Aux Etats-Unis, riche leader du «monde libre», l’idée s’est imposée après 1945 que les citoyens devaient faire confiance à l’Etat et aux savants: il fallait dépenser sans compter pour la recherche fondamentale et... militaire. A terme, la science pure produirait forcément des applications utiles au progrès et au bien-être des sociétés. On confia aux universités et à de grosses sources de financement, comme la National Science Foundation ou les différents corps d’armée, le soin de déterminer les priorités de la recherche. En France, les citoyens étaient aussi censés faire confiance aux autorités, qui optaient pour une science plus «orientée»: à l’Etat de définir une politique et des domaines stratégiques, puis d’administrer et de financer les agences d’exécution ad hoc (le Centre national de la recherche scientifique, le Commissariat à l’énergie atomique, etc.). Le reste du monde s’est fortement inspiré de ces deux modèles.
Ces dispositifs présentaient l’avantage de préserver une certaine autonomie des chercheurs. Ils valorisaient la recherche fondamentale, qui produit de nouveaux savoirs aux applications innombrables. Mais ils ont aussi servi d’alibi pour légitimer des dépenses publiques somptuaires, à des fins civiles et militaires. Et le contrat tacite entre chercheurs et sociétés présentait un déficit d’universalité et de démocratie: la science se développait essentiellement dans quelques centres métropolitains, dans des cadres nationaux, et les citoyens ordinaires n’étaient jamais consultés. Les orientations de la recherche dépendaient essentiellement des élites politico-scientifiques et des «complexes militaro-industriels» de quelques grandes puissances.
Depuis une vingtaine d’années, le monde de la recherche a connu d’importants changements. L’Etat a perdu de sa capacité d’initiative. L’idéologie du progrès soulève doutes et controverses. Le prestige de la science, adossée aux technocraties publiques, s’est érodé. Ses grandes orientations tiennent de plus en plus compte des intérêts des entreprises privées, qui financent et réalisent aujourd’hui les deux tiers de la recherche dans certains pays industrialisés.
Cette nouvelle donne découle de plusieurs facteurs. Dès les années 70, les bénéfices de la technoscience ont été contestés, notamment par les milieux écologistes et dans le tiers monde. Après la fin de la guerre froide, les intérêts stratégiques qui justifiaient d’importants financements publics ont changé, et les fonds accordés pour des raisons militaires ont fortement décru. C’est alors que les Etats-Unis ont constaté avec angoisse que le Japon, où la recherche était dominée par l’industrie, faisait des prouesses dans des secteurs d’avant-garde comme l’informatique, l’électronique ou les nouveaux matériaux.
Enfin, tandis que les enjeux économiques devenaient prépondérants, l’idée s’est largement répandue que l’entreprise était beaucoup plus efficace pour réaliser le bien-être des peuples que l’establishment politico-scientifique. Dans cette bataille pour la compétitivité, la science a perdu sa suprématie au profit de «l’innovation» technologique (
pp. 20-24): l’objectif n°1 a alors été de développer de nouveaux produits et des procédés de fabrication novateurs.
La puissance d’une nation dépendant désormais de ses performances économiques – et donc de sa capacité d’innovation –, tous ses acteurs, y compris l’Etat et les universités, sont censés la renforcer. Partout, les dispositifs de recherche sont réaménagés pour produire en priorité des objets inédits, plus vite et moins cher (
p. 27). Les scientifiques sont moins appréciés pour leur désintéressement, et plus pour leur sens de l’efficacité marchande. Du coup, les frontières entre les secteurs public et privé s’estompent. Des ponts sont jetés entre les deux, que les chercheurs franchissent en nombre croissant (p. 20). De même, la distinction devient floue entre recherches fondamentale et appliquée, appelées à interagir en permanence (p. 23). La synergie est particulièrement forte dans les entreprises de haute technologie – qui réalisent 40% de la R&D industrielle privée dans les pays industrialisés.
D’une part, ces évolutions, parallèles à la mondialisation des échanges économiques, n’ont fait que renforcer la domination de la triade Etats-Unis-Europe-Japon sur la recherche
(pp. 28-29). Même si certains pays d’Asie, dont la Chine, accroissent leur capacité d’innovation, des régions entières sont en voie d’exclusion (pp. 31 à 34). La science «hors triade» avait permis des avancées non négligeables au début du siècle – en médecine, agriculture, sciences naturelles, économie, etc. – et s’était ensuite puissamment développée à l’intérieur de nouveaux Etats indépendants. Depuis peu, le monde de la recherche s’étiole dans certains pays d’Amérique latine; il s’effondre dans les pays de l’ex-URSS et se «désertifie» en Afrique noire.

Dépense intérieure brute de R&D (DIRD) mondiale en volume et pourcentage du PIB
(en milliards de dollars PPA*)

Année

DIRD

DIRD (% du PIB)

1990

387,7 /425,7**

2/2,2**

1992

428,58

1,8

1994

470,4

1,4

* En parité de pouvoir d’achat.
** Estimations basse et haute liées aux changements dans l’ex-URSS.
Source: Rapports mondiaux sur la science, UNESCO.
D’autre part, un processus de mondialisation partielle de la recherche est en cours: la coopération internationale se renforce (essentiellement, de nouveau, entre pays de la triade et entre pays asiatiques), ne serait-ce que parce que les budgets publics ont fondu à l’intérieur de chaque pays (p.30).
Les bouleversements qui ont marqué l’univers des quelque 4,5 millions de scientifiques et ingénieurs de la planète n’ont pas manqué de soulever de vifs débats. En tendant à mettre la science au service du marché, ne prend-on pas le risque d’exclure le gros de l’humanité de ses bénéfices? En obligeant universités et laboratoires d’Etat à améliorer leur rentabilité, ne va-t-on pas tuer la recherche fondamentale, où le secteur public joue un rôle clé? Comment lutter contre les dérives du brevetage – qui ne se borne plus à protéger les applications de la recherche mais permet aussi de «privatiser» certaines découvertes? Comment contrer l’émergence d’une culture du secret – qui menace la libre circulation des connaissances (
pp. 25-26)? Comment éviter que des pans entiers de recherche soient négligés, que seuls quelques «sentiers technologiques» soient explorés, quand de plus en plus d’entreprises tentent de créer des monopoles en imposant leurs standards? A l’ère de la génétique et du virtuel, comment construire des garde-fou éthiques, comment conjuguer le principe de précaution et la loi de la rentabilité maximale?
Autant de questions qui devraient inciter les décideurs internationaux à relancer une activité scientifique vraiment universelle (
voir l’encadré ci-dessous). Elles devraient aussi pousser les opinions publiques à entrer dans le nécessaire débat sur les moyens et les fins de la recherche (pp. 35-36). Encore faudrait-il qu’elles sachent ce qui s’y passe.

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Budapest, capitale mondiale de la science

Malgré ses progrès vertigineux, la science est actuellement confrontée à un manque d’investissements, à une crise de confiance, ainsi qu’à des problèmes d’ordre éthique. Pour faire le point, l’UNESCO et le Conseil international pour la science (CIUS) organisent une conférence sur le thème «La science pour le xxie siècle, un nouvel engagement», à Budapest (Hongrie) du 26 juin au 1er juillet 1999.
Selon Federico Mayor, directeur général de l’UNESCO, cette conférence, la première de cette importance depuis 20 ans, «permettra aux scientifiques, aux décideurs et à d’autres parties prenantes de se pencher ensemble sur les grands problèmes communs à la science et à la société, et de négocier un nouveau contrat entre ces deux dernières».
Des organismes comme l’OCDE (Organisation pour la coopération et le développement économiques) ou le CERN (Centre européen de recherche nucléaire), la Banque mondiale ou la revue Nature, ainsi que des experts de toutes les disciplines scientifiques, participeront aux six jours de débats devant déboucher sur une déclaration. Ce texte définira les termes des engagements politiques concernant la science et ses développements. Il jettera les bases d’un «agenda pour la science», à savoir un cadre d’action visant à encourager les associations œuvrant dans le domaine à agir en faveur de l’environnement.
Pour Jean-François Stuyck-Taillandier, directeur exécutif du CIUS, l’originalité du rendez-vous de Budapest est de réunir les scientifiques et les décideurs des domaines public et privé. «Notre intention est d’améliorer l’image de la science, de montrer qu’on a fait beaucoup de choses, que beaucoup reste encore à faire, mais qu’on ne peut pas tout faire parce que des questions d’ordre éthique se posent.»


Pour en savoir plus: http://helix.nature.com/wcs/