Culte du brevet, culture du secret

David Dickson, journaliste britannique.

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© Claude Henri Saulnier















«Les inventions, par nature, ne peuvent pas être soumises
à la propriété.»

Thomas Jefferson,
troisième président
des Etats-Unis (1743-1826)












«En pratique, dans des domaines comme la génétique et les technologies de l’information, la distinction entre invention et découverte n’a plus de sens»












L’évolution du régime
des brevets, selon certains, permet aux pays qui sont déjà les plus forts économiquement d’accroître encore leur domination, en leur donnant le contrôle de l’accès à un savoir scientifique qui constitue, de plus en plus, la base de la puissance économique

Le secret entoure de plus en plus les découvertes scientifiques, surtout celles susceptibles d’être brevetées. Or, le libre partage des savoirs a toujours stimulé la recherche.

Les connaissances provenant de la recherche fondamentale étaient autrefois considérées comme un bien public incontesté. Puisque ces travaux étaient essentiellement menés sur fonds publics (notamment dans les universités financées par l’Etat) et au bénéfice de toute la société, nul ne devait pouvoir limiter l’accès à leurs résultats. Aujourd’hui, tout a changé. Le rôle crucial de la science au cœur de l’«économie immatérielle» est en passe de transformer le bien public d’hier en marchandise privée.
Deux branches industrielles sont à l’origine de ce tournant. La première est la biotechnologie. Les connaissances sur la structure détaillée des cellules vivantes et des gènes, qui auparavant intéressaient surtout la biologie pure, sont désormais rapidement transformables en produits pharmaceutiques lucratifs ou en technologies médicales de dépistage. La seconde est l’industrie des technologies de l’information. Les formules mathématiques étaient autrefois jugées trop abstraites, donc trop accessibles à tout individu doté des compétences intellectuelles requises, pour être déclarées propriété privée. Mais aujourd’hui, comme le traitement de l’information repose sur des ordinateurs superpuissants et des algorithmes très complexes, on admet de plus en plus que même des formules mathématiques peuvent, dans certaines circonstances, constituer un bien privé.

L’enjeu d’une controverse acharnée
Dans les deux cas se trouve remis en cause l’importante distinction qui traditionnellement fixait les bornes du domaine du brevet: elle opposait la «découverte» scientifique (non brevetable) et l’«invention» technique (brevetable). Aujourd’hui, une découverte scientifique peut mener si rapidement à un produit technologique et rapporter de tels profits que la distinction entre découverte et invention s’estompe. Donc, sur le plan éthique, la frontière entre ce qu’il faut et ne faut pas breveter est redevenue l’enjeu d’une controverse acharnée.
Le raisonnement de l’industrie est sans nuance: si une firme a «payé» pour une découverte scientifique en finançant les chercheurs qui en sont l’auteur – dans ses propres laboratoires ou dans une université –, elle est en droit de rentabiliser son investissement en facturant son utilisation par d’autres, voire en s’en réservant l’exclusivité. «En pratique, dans des domaines comme la génétique et les technologies de l’information, la distinction entre invention et découverte n’a plus de sens», estime Simon Cohen, avocat spécialisé en droit des brevets de la compagnie londonienne Taylor Johnson Garrett.
Ce point de vue est de plus en plus accepté par la justice. Dans plusieurs décisions qui ont fait jurisprudence, des tribunaux américains ou européens ont jugé brevetable la connaissance de la séquence chimique de base d’un gène humain ou animal, ce qui est incontestablement une «découverte» majeure, comme le prouve sa publication dans de prestigieuses revues scientifiques telles que Nature ou Science. Seule réserve juridique: il faut démontrer que le savoir en question a bien une valeur commerciale potentielle. La plupart du temps, ce n’est guère difficile. Supposons qu’il s’agisse de la connaissance d’un gène que l’on sait impliqué dans le cancer du sein: on pourra toujours concevoir un test pour repérer des mutations dans ce gène, qui indiqueront une vulnérabilité accrue à la maladie. Les tribunaux ont également avalisé des brevets sur des algorithmes mathématiques.
Mais cette évolution – et en particulier la possibilité de faire breveter des découvertes scientifiques sur des formes de vie – comme des cellules animales modifiées ou des animaux transgéniques – suscite aussi des oppositions de plus en plus résolues, notamment chez les écologistes et les défenseurs des animaux, inquiets des conséquences potentielles de ce contrôle privé sur l’accès aux connaissances scientifiques. Trois grandes critiques dominent.

Menaces sur la libre circulation du savoir
La première émane surtout de la communauté scientifique: les «découvertes» devenant brevetables, les chercheurs sont incités à édifier autour de leurs travaux un mur de silence qui menace directement la tradition de libre communication à laquelle la science moderne doit sa vitalité et ses succès. Beaucoup d’avancées scientifiques sont nées de discussions dans quantité de lieux d’échange – de la cafétéria du laboratoire aux colloques internationaux. Mais aujourd’hui, les chercheurs sont régulièrement mis en garde. S’ils discutent ouvertement de leurs résultats avant de les publier dans une revue scientifique, ils courent deux risques. Le premier est que, si ces discussions sont rapportées par écrit, dans les actes d’un colloque par exemple, on verra peut-être là une forme de «publication», ce qui compromettra leurs chances d’obtenir un brevet. Toute demande de brevet, en Europe au moins, doit être en effet déposée avant qu’une invention ou découverte n’ait été rendue publique. Aux Etats-Unis, les règles sont plus souples: un savant jouit après publication d’un délai de 12 mois pour en solliciter un. Le second risque, c’est qu’un scientifique sans scrupules, ayant entendu l’idée originale d’un collègue, l’intègre hâtivement à sa propre demande de brevet sans dire d’où elle vient. Pour éviter ces deux situations, les savants se voient désormais conseiller – notamment par les avocats spécialisés – de ne pas divulguer leurs résultats à leurs collègues avant l’achèvement total des recherches et le dépôt d’une demande de brevet leur assurant une protection pleine et entière.

Grand silence sur les campus
Résultat: une «culture du secret» est en plein essor dans les universités. Elle touche jusqu’aux chercheurs qui travaillent dans les mêmes laboratoires. Ce grand silence qui s’instaure sur les campus a récemment fait l’objet d’un colloque organisé conjointement par le Massachusetts Institute of Technology et l’American Association for the Advancement of Science. «Une partie du problème vient des universitaires qui se disent: “Dieu, je vais être riche”», a déclaré à cette occasion Alan Goldhammer, de la Biotechnology Industry Organization. John Deutch, ancien doyen des disciplines scientifiques au Mit, a qualifié le secret de «terrible menace contre la science, […] en contradiction totale avec la raison d’être des universités».
La deuxième critique vient essentiellement des adversaires du génie génétique: autoriser des brevets sur des découvertes biomédicales – comme des nouveaux gènes, ou même des parties de gène – leur paraît intrinsèquement immoral, car les êtres humains ne sont pas fondés, sur le plan éthique, à revendiquer des droits commerciaux sur le vivant.
La troisième interrogation porte sur le problème de l’équité Nord-Sud, dans un monde où le savoir scientifique comme la puissance économique sont inégalement répartis. L’évolution du régime des brevets, selon certains, permet aux pays qui sont déjà les plus forts économiquement d’accroître encore leur domination, en leur donnant le contrôle de l’accès à un savoir scientifique qui constitue, de plus en plus, la base de la puissance économique.
La bataille est loin d’être terminée. Beaucoup de scientifiques font aujourd’hui pression pour que les connaissances nouvelles, fruits de leurs efforts, restent dans le domaine public. En février 1996, lors du symposium international des Bermudes qui a fixé le cadre du travail collectif pour séquencer le génome humain – déchiffrer la séquence précise des bases d’acides aminés dans un brin d’ADN humain –, les participants ont tenu à ce que toute donnée sur le génome obtenue par des centres financés dans le cadre de ce projet soit publiée.
La plupart des parties prenantes à ces débats admettent que la distinction entre découverte et invention n’est plus une base viable pour séparer les connaissances publiques et privées. Le défi actuel est de réécrire les règles du jeu, en des termes socialement équitables et moralement acceptables.

Le Courrier de l'UNESCO