La recherche latino-américaine
en quête de
sens

Hebe Vessuri, directrice du département d’études sur les sciences de l’Institut vénézuélien de recherche scientifique, Caracas.

«Cherchez la science jusqu’en Chine.»

Hadith tiré du recueil des actes et paroles du prophète Mohamed (Sunna)













La communauté scientifique hésite à changer ses priorités et à se fixer des objectifs plus pragmatiques, en fonction des besoins du marché

La recherche scientifique, en Amérique latine, ne s’est pas encore adaptée aux nécessités d’une étroite collaboration entre pouvoirs publics, chercheurs et industrie.

Jusqu’à présent, plus de 80% des projets de recherche latino-américains reposaient sur un financement public. Cette participation de l’Etat a pris la forme de quelques bourses ou de subventions à des universitaires plus ou moins prestigieux pour le pays. Mais aucun Etat du sous-continent n’a véritablement défini de politique scientifique digne de ce nom. La science s’est donc développée de façon anarchique, les chercheurs préférant se consacrer à la recherche fondamentale dans des domaines de pointe que répondre aux besoins socio-économiques les plus immédiats.
Il est vrai que dans le contexte économique de ces pays, les activités de R&D ne constituent pas la grande priorité des pouvoirs publics: les budgets alloués aux infrastructures scientifiques et technologiques ne dépassent guère 0,5% du PIB. Fait significatif, aucun pays d’Amérique latine ne figure parmi les 20 premières nations comptant le plus de brevets industriels et technologiques, même si l’Argentine, le Brésil et le Mexique sont à la pointe dans certains secteurs de la recherche et de l’innovation.
Depuis une quinzaine d’années, la Banque mondiale et la Banque interaméricaine de développement (B
ID) encouragent les Etats à investir dans la recherche appliquée et à jeter des ponts entre l’industrie et la recherche. Mais pour l’heure, les alliances entre laboratoires universitaires et entreprises restent très embryonnaires. A cela, deux raisons: le tissu industriel latino-américain n’est pas assez dense pour générer sur place une demande significative. De ce fait, la communauté scientifique hésite à changer ses priorités et à se fixer des objectifs plus pragmatiques, en fonction des besoins du marché. Par ailleurs, les secteurs productifs les plus développés dépendent de filiales d’entreprises étrangères, qui disposent d’ores et déjà de laboratoires ou d’accords de coopération avec les universités de leurs pays d’origine. Cependant, ces dernières années, ces entreprises ont commencé à réaliser qu’il existait en Amérique latine des ressources humaines et des laboratoires d’un excellent niveau et les sollicent de plus en plus. Voilà qui pourrait donner un nouvel élan à notre recherche scientifique.
Les sciences et la technologie traversent une période de transition en Amérique latine: la communauté scientifique doit redéfinir son rôle et apprendre à coopérer avec l’industrie. Les Etats, quant à eux, doivent définir une véritable politique scientifique adaptée aux réalités nationales et jouer leur rôle de médiateur entre universités, laboratoires et industries. D’autant qu’à terme, ils ne pourront plus se permettre de financer des recherches universitaires et des projets technologiques qui n’auraient pas de finalité pédagogique, économique ou sociale.

Le Courrier de l'UNESCO