Le travail des enfants: un moindre mal?

Sophie Boukhari, journaliste au Courrier de l’UNESCO.

photo
Des enfants travailleurs de Phnom Penh au Cambodge.


























photo
A Delhi, en Inde, une manifestation en faveur des droits des enfants travailleurs, organisée par le syndicat Bel Mazoor.







250 millions d’enfants travailleurs dans le monde

Selon le BIT 250 millions d’enfants de 5 à 14 ans travaillent dans le monde, dont 61% en Asie, 32% en Afrique, 7% en Amérique latine et une toute petite minorité dans les pays industrialisés (deux millions dans l’Union européenne). Le travail concerne plus d’un enfant sur trois en Afrique, un sur quatre en Asie et un sur cinq en Amérique latine.
De surcroît, 15% à 20% des enfants des pays en développement travaillent sans être payés, souvent comme domestiques ou aux champs. Les deux tiers des enfants travailleurs vivent dans les zones rurales: 20% d’entre eux ont entre cinq et neuf ans, contre 5% en ville.
Environ 120 millions d’enfants travaillent à plein temps. Ils ne peuvent ni aller à l’école, ni apprendre un métier, ni jouer.

Quand l’école est hors de portée, mieux vaut travailler dignement que sombrer: des mouvements d’enfants s’opposent aux Nations unies, qui voudraient abolir leur travail.

Le sujet est très médiatique: le travail des enfants fait monter l’audimat et pleurer dans les chaumières. Presque toujours, les journalistes décrivent les situations les plus dures. On ne compte pas les reportages sur les enfants dans les mines, les jeunes employées de maison battues et violées, les gamins livrés aux pédophiles. Des consommateurs occidentaux multiplient les campagnes de boycott de produits fabriqués par de trop petites mains.
Plus de 250 millions d’enfants travaillent dans le monde (
voir encadré). Face à ces chiffres, «monstrueux» pour l’UNICEF, la plupart des ONG et des gouvernements occidentaux, ainsi que les Nations unies, affichent une détermination sans faille: il faut éliminer, éradiquer le travail des enfants. «Les gamins des pays du Sud ont le droit d’avoir une enfance, comme vous et moi ici, en Europe», affirme Robert Saintgeorge, porte-parole du programme international pour l’abolition du travail des enfants, lancé en 1992 par le Bureau international du travail (BIT). «Détourner ses enfants de l’éducation, c’est manger son blé en herbe», renchérit le directeur du BIT en France, Jean-Daniel Leroy.
Pourtant, des petites voix contradictoires s’élèvent dans des pays en développement: des milliers d’enfants et d’adolescents, citadins pour la plupart, revendiquent leur droit au travail, mais dans la dignité. On les appelle les Nats, un acronyme de l’espagnol Niños y Adolescentes Trabajadores forgé sur le continent latino-américain, où le mouvement est né. Il est apparu au Pérou (
voir article p. 39) dans les années 70, s’est étendu à de nombreux pays d’Amérique latine dans les années 80, puis à l’Afrique de l’Ouest et à l’Inde dans les années 90. Il commence à gagner d’autres pays asiatiques, comme la Thaïlande. Les Nats tentent aussi de se structurer au niveau mondial pour peser sur les décisions qui les concernent. Ils sont opposés à l’idée d’un âge légal d’accès au travail et s’insurgent contre le boycott des produits qu’ils fabriquent pour l’exportation (une activité qui représente environ 5% du travail des enfants). Ils demandent aux Nations unies de «faire la distinction entre l’exploitation des enfants et les autres formes de travail qui contribuent à leur développement».
De fait, les conventions du B
IT ont tendance à s’assouplir. La première date de 1919. Elle fixe l’âge minimum légal du travail dans les établissements industriels à 14 ans. Mais le principal instrument juridique international est la convention 138 de 1973. Elle fixe l’âge minimum à 15 ans (ou à celui de la fin de la scolarité obligatoire) et prévoit de nombreuses exceptions.

Des crimes à punir
Elle a pourtant été jugée trop stricte par la majorité des pays en développement: seuls une vingtaine l’ont ratifiée. Un nouveau texte plus consensuel se négocie actuellement au BIT. Il devrait être adopté à Genève en juin 1999. Cette fois, la convention portera uniquement sur les formes les plus inhumaines et les plus dangereuses du travail des enfants: esclavage, prostitution, trafic de drogue, travaux néfastes pour la santé, etc. Or, pour les Nats, ces activités ne sont pas des formes de travail mais des crimes à punir en temps que tels. Leur existence ne doit pas servir d’alibi pour jeter le bébé (le droit au travail des enfants) avec l’eau du bain (les tâches inhumaines qu’on leur impose parfois). D’autant que, selon Michel Bonnet, un retraité du BIT qui vient de publier Le Travail des enfants: terrain de luttes1, seuls 10% des Nats vivent dans des conditions insupportables, en Asie pour la plupart.
Dans les grandes conférences, se plaint Dibou Faye, une petite bonne sénégalaise de 14 ans, «les adultes parlent à notre place. Ils disent que si un enfant travaille, ce n’est plus un enfant. Moi, à sept ans, j’aurais préféré aller à l’école. Mais comme mes parents n’avaient pas les moyens, j’ai décidé de travailler pour sortir de ma situation.» Depuis que les bonnes de Dakar se sont regroupées et défilent le 1er mai aux côtés des syndicats, leur situation s’est un peu améliorée. «Quand l’une d’elle est battue ou accusée à tort, elle peut compter sur le soutien des autres et aller se plaindre. Avant, la police ne les écoutait même pas», explique Hamidou Coly, de l’organisation E
NDA qui appuie les Nats d’Afrique de l’Ouest. Cette ONG leur fournit une éducation adaptée (les cours ont lieu le soir et les programmes sont définis avec les enfants), un soutien juridique et une aide pour négocier des réductions avec les dispensaires et les hôpitaux. «En Afrique, poursuit Hamidou Coly, l’âge légal d’accès au travail est en général de 15 ans. L’école est soi-disant gratuite et obligatoire jusqu’à 12 ans. Même si les enfants y vont, que faire entre 12 et 15 ans?»
Partout, les Nats sont encadrés par des organisations de soutien, comme E
NDA en Afrique, le MANTHOC au Pérou ou Concerned For the Working Children en Inde. Cette réalité n’exclut pas les «risques de manipulation», note Michel Bonnet. Il accueille pourtant l’émergence des Nats avec enthousiasme. «Ils veulent être respectés, toucher un salaire décent, avoir des temps de pause, accéder à l’éducation et à la santé et ne pas voir débarquer dans leur quartier n’importe quel programme conçu dans le Nord, qui les prive de leur boulot.»
«La plupart des adultes (occidentaux) pensent que les enfants travailleurs du tiers monde sont les équivalents contemporains des petits garçons envoyés de force dans les usines de l’Angleterre victorienne», déplore le Britannique Duncan Green, de la Catholic Aid Agency, qui a passé plusieurs mois avec les Nats d’Amérique latine en 1998. Au contraire, soutient-il, «travailler leur donne confiance en eux, un savoir-faire et de quoi manger».
Sur le terrain, l’U
NICEFet le BIT ont dû se rendre à l’évidence. «La leçon de 1994 a été méditée», reconnaît Jean-Daniel Leroy. Cette année-là, des patrons d’usines textiles bangladaises avaient licencié 50 000 enfants, suite au dépôt d’une proposition de loi aux Etats-Unis prévoyant l’interdiction d’importer des vêtements fabriqués par des enfants. Certains des petits chômeurs en avaient été réduits à mendier ou à se prostituer. Reconnaissant que l’usine valait mieux que le trottoir, les organisations onusiennes ont mis en place un programme afin que certains enfants soient réembauchés et aient accès à l’éducation et à la santé sur leur lieux de travail. Il faut éviter les solutions brutales, admet Robert Saintgeorge. «Mais nous ne pouvons pas légaliser le travail des enfants. Si nous le faisions, nous n’aurions plus les moyens de le contrôler dans de nombreux pays.»

Normes minimales
D’un côté, les Nations unies admettent qu’il serait irréaliste et dangereux de vouloir abolir le travail des enfants. Les pays du tiers monde, souvent contraints de réduire leurs dépenses sociales, n’ont pas les moyens d’assurer l’éducation pour tous et une assistance sociale aux enfants pauvres. De l’autre, les Nations unies continuent à militer pour des lois abolitionnistes. L’UNICEF «encourage très fortement l’adoption par l’Organisation mondiale du commerce (OMC) de la “clause sociale”», qui imposerait aux entreprises des normes minimales de comportement. «Parmi ces normes figurerait l’interdiction du travail des enfants.»
Cette position ambiguë reflète la complexité du problème. «Qu’ils travaillent ou pas, les enfants pauvres courent des risques. Le tout est de savoir quels sont les pires», conclut Michel Bonnet.


1. Editions Page deux, Lausanne, avril 1999.

Le Courrier de l'UNESCO