Arbres à palabres et systèmes occidentaux

Jasmina Sopova, journaliste au Courrier de l’UNESCO.

photo
Longues discussions pour aboutir à un consensus à l’ombre d’un grand arbre. Celui-ci est sénégalais.

Variante africaine du parlement, la palabre est une institution traditionnelle que les systèmes politiques contemporains ignorent. Malgré son énorme potentiel démocratique.

Au début du
XVIIe siècle, le père Mariano ne parvint pas à évangéliser la population du petit royaume de Sahadia, sur la côte ouest de Madagascar, au nord de l’actuel Morondava, malgré les séjours prolongés qu’il y fit. Parmi les principales raisons de son échec, le missionnaire catholique portugais évoquait dans une lettre le système politique du royaume: «Si au moins leur roi avait de l’autorité, nous n’aurions pas de motifs de désespérer, écrivait-il. Mais il ne possède que la ville où nous résidons, il est pauvre et très peu redouté, et ses sujets vont où bon leur semble sans qu’il ose y redire. En réalité, ce peuple forme une sorte de république; dès qu’il arrive une affaire importante, tout le monde s’assemble en conseil.» Le père Mariano parlait du fokonolona, une vieille tradition qui survit tant bien que mal jusqu’à nos jours à Madagascar (voir Le Courrier de l’UNESCO de mars 1999), mais aussi sur le continent africain, sous le nom de palabre.
Principal système socio-politique en Afrique précoloniale, la palabre désigne les assemblées où sont librement débattues quantité de questions et où sont prises les décisions importantes concernant la communauté. L’objectif est de régler les conflits latents ou apparus dans diverses situations très concrètes. Réunis généralement sous «l’arbre à palabre», les participants ont tous droit à la parole et peuvent exposer en public leurs plaintes et demandes, ainsi que celles de leur groupe. Le «demandeur» a également la possibilité de se faire représenter soit par un griot (poète, conteur et chanteur traditionnel), soit par un porte-parole, ce qui garantit la neutralité du médiateur.
La place des femmes dans ces assemblées, où les anciens cherchent à aboutir à un consensus, varie d’une région à l’autre. Chez certains peuples, les femmes participent activement aux prises de décision. Chez d’autres, les femmes se contentent de conseiller leurs maris, en dehors des assemblées.
La palabre revêt parfois des aspects particuliers, comme dans le cas du débo éthiopien, par exemple. Le mot désigne une institution d’entraide collective où les hommes se rassemblent pour aider un voisin (l’aba debo, «le père du débo») à mener à bien un gros travail. Le groupe ainsi constitué élit son chef, qui à son tour désigne le walle, le responsable de la palabre. Bon parleur et bon chanteur, c’est lui qui dirige les chants pendant le labeur et trouve les mots d’encouragement quand celui-ci devient trop pénible; c’est encore lui qui défend les intérêts des travailleurs auprès de l’aba debo, rapporte les réponses de ce dernier, etc.

S’ouvrir davantage aux femmes
Les modalités de la palabre varient, mais le principe reste le même. Qu’elle délibère d’un mariage ou d’une vente, qu’elle règle un différend, qu’elle étudie les circonstances d’un méfait dont il faut trouver le coupable, ou qu’elle décide de la punition de ce dernier, la palabre demeure une de ces institutions démocratiques des sociétés africaines traditionnelles qui, de l’avis d’un grand nombre d’intellectuels africains, pourraient être mises à contribution dans la transition vers la modernité, à condition de s’ouvrir davantage aux femmes. Le président sud-africain Nelson Mandela souligne, dans son autobiographie1, le rôle que ces assemblées ont joué dans son parcours d’homme politique. «L’idée que je me ferais plus tard de la notion de commandement, écrit-il, fut profondément influencée par le spectacle du régent et de sa cour. J’ai observé les réunions tribales qui se tenaient régulièrement à la Grande Demeure et elles m’ont beaucoup appris (...) Tous ceux qui voulaient parler le faisaient. C’était la démocratie sous sa forme la plus pure. Il pouvait y avoir des différences hiérarchiques entre ceux qui parlaient, mais chacun était écouté (...) En tant que responsable, j’ai toujours suivi les principes que j’ai vus mis en œuvre par le régent à la Grande Demeure».
Cependant, ces institutions sont généralement écartées dans la pratique politique africaine: on considère qu’elles relèvent d’un ordre social désuet. Les leaders africains, «ont tendance à mépriser la palabre, en lui préférant un juridisme superficiel directement greffé d’Occident», remarque le philosophe camerounais Jean-Godefroy Bidima
2. Depuis les indépendances, dans les années 60, les jeunes élites africaines formées à «l’école des Blancs», ont contribué à l’importation de modèles occidentaux peu adaptés à la réalité africaine, comme par exemple, les codes juridiques.
Aujourd’hui encore, les Africains de la campagne ont beaucoup de mal à accepter qu’une «coutume» qui n’est pas la leur évince les coutumes sacrées héritées des ancêtres. «C’est pourquoi, les gens de la brousse ne vont pas déposer leurs plaintes dans les tribunaux (qui, du reste, se trouvent seulement dans les capitales) et préfèrent régler leurs différends au moyen des structures traditionnelles», explique le chercheur éthiopien Béseat Kiflé Sélassié
3. Il ajoute: «Les institutions dites modernes en Afrique, c’est comme le maquillage sur le visage d’une vieille dame: elles n’embellissent que la surface des choses. Elles sont comme les ravalements d’immeubles si un travail de rénovation intérieure n’est pas accompli pour moderniser l’ensemble».
Aussi, en Afrique où, comme le disait le savant malien Hampaté Bâ, «des mondes, des mentalités et des temps différents se superposent», la palabre représente «une forme de pouvoir parallèle». Le Mali est le seul pays où elle a été intégrée dans le système politique moderne.


1. Un Long chemin vers la liberté, autobiographie de Nelson Mandela, Fayard, 1995.
2. Auteur, notamment, de: La Palabre, une juridiction de la parole, Paris, Michalon, 1997
3. Directeur de la publication Le Consensus et la paix, U
NESCO, 1980, il est également l’auteur de l’étude «La communication socio-politique en Afrique: la palabre éthiopienne», dans Cultures, vol. IV,3, 1977.

Le Courrier de l'UNESCO