La littérature mondiale à Web ouvert

Sophie Boukhari, journaliste au Courrier de l’UNESCO.

photo
Les grands classiques de la littérature sont en accès libre et gratuit sur le Net.












L’accès au Web reste très théorique dans de nombreux pays en développement et le coût des télécommunications internationales est prohibitif








Le site du mois
www.un.org/pubs
CyberSchoolBus/
humanrights/

Les droits de l’homme sont faits pour tous, partout. Mais tous ne les respectent pas partout. Quels sont-ils et comment les protéger? Des enseignants et des élèves du monde entier cherchent des informations susceptibles de les éclairer sur ces questions complexes.
Le projet des Nations unies «Les droits de l’homme en action» peut leur être utile. Présenté en anglais, en français et en espagnol, il vise à informer les élèves mais aussi à les encourager à agir. Il présente les travaux de nombreuses classes ou écoles qui se sont jetées dans la bataille. Le tout sera à terme rassemblé dans un cyberatlas mondial.

Sur Internet, le lecteur peut maintenant accéder à des bibliothèques publiques d’une richesse inégalée. Mais l’avancée des droits d’auteur entrave leur développement.

Eric Eldred fait partie de ces irréductibles qui voient dans le Web un moyen d’atteindre des idéaux plutôt que de gonfler des comptes en banque. «Tout comme l’UNESCO, nous pensons avoir vis-à-vis du public — tous les êtres humains qui vivent sur cette Terre — la responsabilité de sauvegarder notre culture littéraire ou artistique, et de la rendre accessible au plus grand nombre. Nous avons la chance de disposer d’outils informatiques puissants, dont nous voulons faire bon usage», explique cet Américain, fondateur d’Eldritch Press. Depuis 1995, il publie sur Internet des classiques de la littérature tombés dans le domaine public (libres de droits). Son objectif est de constituer une bibliothèque virtuelle pour les étudiants en lettres et les lycéens — comme ses filles, des triplées.

De Victor Hugo au Kama Sutra
Eric Eldred n’est pas seul à se battre pour que la culture soit plus accessible et mieux partgagée dans le cyberespace que dans le monde réel. Au sein des pays industrialisés, en particulier aux Etats-Unis, les initiatives foisonnent pour redonner une nouvelle jeunesse au vieux concept de bibliothèque publique. Au cours des dernières années, des millions de pages de textes des plus grands écrivains, historiens, poètes et philosophes ont été mises en ligne, après avoir été scannées1 ou, plus rarement, retapées. Jusqu’ici, les œuvres ainsi numérisées sont dans la plupart des cas des classiques anglosaxons, ou des produits de la culture occidentale traduits en anglais. On peut par exemple télécharger du Web vers un ordinateur personnel Aristote, Oscar Wilde, Tolstoï, Victor Hugo, quelques auteurs arabes, perses, chinois ou... le Kama Sutra. Nul besoin de se déplacer pour aller chercher une œuvre que l’on peut aussi, en général, garder, imprimer, annoter, exploiter à sa guise ou envoyer à ses amis.
Ces bibliothèques virtuelles en accès libre sont créées par des individus tenaces, des ONG, des universités, des Etats et des organisations internationales. Le Projet Gutenberg et The Oxford Text Archive (O
TA) font figure de pionniers (voir p. 45). A plus grande échelle, des bibliothèques nationales se sont attelées à un travail titanesque: numériser les textes et les images de leurs collections par centaines de milliers. Les premières à s’être jetées à l’eau sont la Bibliothèque nationale de France (BNF) et la Bibliothèque du Congrès américain, explique Sonia Zillhardt, de la BNF. «Les autres s’y sont lancées au cours des trois dernières années et en sont encore parfois au stade expérimental. Ce qui pèche le plus souvent, c’est le manque de financement.» Quand scanner une page coûte entre un et quatre dollars, il en faut des millions pour numériser des collections entières. Mais le plus difficile est sans doute de venir à bout du conservatisme de certaines administrations culturelles, qui entrent dans le cyberespace à reculons.
«Chaque pays se doit de faciliter l’accès aux documents du domaine public, rappelle pourtant Sonia Zillhardt. Et il faut faire converger les politiques des Etats à l’heure de la société mondiale de l’information.» C’est l’ambition du projet Bibliotheca Universalis (BU), lancé en 1995 par le G7 (le club des sept pays les plus industrialisés rejoints par la Russie en 1998), qui associe aujourd’hui 13 pays. «Ils doivent se concerter pour savoir qui numérise quoi, et aussi mettre en place des normes communes de communication.»
Il y a loin de la coupe aux lèvres. Chaque programme national de numérisation a son rythme, ses priorités (par exemple l’histoire des Etats-Unis à Washington, la littérature sur les grands explorateurs portugais à Lisbonne, etc.) et ses propres normes techniques. De plus, les logiciels disponibles sur le marché ne permettent pas de naviguer d’un texte en japonais ou en arabe à une œuvre rédigée dans un alphabet latin. D’ici fin 1999, tous les acteurs de la BU devraient s’engager, entre autres, à constituer une première collection commune sur le thème de l’échange entre les peuples. Mais combien d’années faudra-t-il attendre avant qu’un chercheur japonais puisse lancer une requête unique dans sa langue et obtenir des documents de toutes les bibliothèques partenaires? Et combien de temps s’écoulera-t-il encore avant qu’un étudiant burkinabè puisse exploiter ce type d’outil?
A priori, les bibliothèques virtuelles sont une bénédiction pour les habitants des pays pauvres: elles leur donnent accès à la mémoire du monde, largement concentrée dans le Nord. Encore faut-il qu’ils aient un ordinateur, une liaison Internet et de d’argent. «L’accès au Web reste très théorique dans de nombreux pays en développement et le coût des télécommunications internationales est prohibitif, rappelle Philippe Quéau, directeur de l’information et de l’informatique à l’U
NESCO. Récupérer des textes sur le Web prend du temps et coûte cher: plusieurs dollars de l’heure en Afrique, par exemple.»
Faut-il en conclure que la culture en ligne est hors de portée du Sud? Non, à condition de développer deux types de services. D’une part, en créant dans les pays pauvres des sites miroirs
2 des cyberbibliothèques, accessibles au tarif des télécommunications locales. D’autre part, en encourageant la diffusion des œuvres sous CD-Rom (dont le coût de reproduction est inférieur à un dollar). L’UNESCO, qui a lancé la collection Publica, distribuera bientôt un CD-Rom sur les grands classiques arabes. Mais elle peine à réaliser l’équivalent sur la littérature francophone.
«Je me heurte depuis deux ans à l’inertie de l’administration française, qui ne veut pas entrer en conflit avec les éditeurs, alors même que les œuvres que je voudrais mettre sur CD-Rom sont entrées dans le domaine public, rapporte
P. Quéau. Il dénonce la privatisation rampante du domaine public au profit d’intérêts privés, «soit en étendant la durée des droits d’auteur, soit en tirant partie de la technologie.»

Privatisation du domaine public
Ces deux formes de privatisation sont à l’œuvre. Microsoft lancera avec Windows 2000 un nouvel outil pour faciliter la lecture à l’écran, un signe que les «e-books» pourraient bientôt débarquer dans les librairies. On pourra alors charger et lire des centaines d’œuvres sur ces petits ordinateurs de la taille d’un livre. La question est de savoir si, comme le craint E. Eldred, ils ne se transformeront en «anti-books», que l’on ne pourra pas s’échanger librement: il suffirait que l’industrie du logiciel impose sur le marché une norme informatique pour lire ces e-books, dont elle détiendrait le monopole. Les œuvres tombées dans le domaine public auraient alors besoin d’un travail d’édition électronique et seraient donc soumises à un nouveau copyright.
Quant à la législation sur la propriété intellectuelle, elle ne cesse de se renforcer. En octobre 1993, une directive européenne a allongé la durée de la protection des œuvres littéraires de 50 à 70 ans après la mort de l’auteur. «Cela nous semble raisonnable pour couvrir deux générations de descendants de l’auteur, comme le prévoit la loi internationale, étant donné l’allongement de l’espérance de vie», estime Anne Bergman, conseillère de la Fédération des éditeurs européens.
Même tendance aux Etats-Unis, où la durée du copyright est passée de 28 ans au début du siècle à une période pouvant aller jusqu’à 75 ans en 1998. Le Congrès l’a de nouveau prolongé de 20 ans en octobre 1998, quand il a voté un nouveau texte, le Sonny Bono Copyright Term Extension Act. Certains groupes d’ayants droit militent même pour un copyright illimité ou d’une durée correspondant à l’éternité moins un jour. Le «moins un jour» leur permettrait d’échapper à l’accusation d’anticonstitutionnalité: la loi suprême des Etats-Unis autorise en effet le copyright à la seule condition que ce soit pour une durée limitée. De plus, le but doit être de stimuler la créativité des auteurs, pas de constituer une rente éternelle à leurs héritiers et aux entreprises qui détiennent les droits, rappelle E. Eldred. Il accuse la nouvelle loi d’être anticonstitutionnelle et a déposé une plainte en janvier 1999 pour tenter d’obtenir son abrogation. Un premier jugement sera rendu en juillet 1999 et l’affaire devrait remonter jusqu’à la Cour suprême, explique le juriste Lawrence Lessig, qui soutient E. Eldred. Le Congrès n’a pas le droit de restreindre le domaine public dans son ensemble pour étendre le monopole de quelques groupes privés, comme Disney et l’industrie du film, qui ont fait un lobbying intense pour obtenir le vote d’octobre 1998, clame ce professeur de l’Université Harvard. «Dans cinq ans, Mickey Mouse aurait dû tomber dans le domaine public, explique-t-il. Disney en aurait perdu le contrôle. Même raisonnement pour l’industrie du film... Ted Turner est un autre grand gagnant. Il vient de racheter les archives de la Metro Goldwyn Mayer, qui continueront à lui rapporter des royalties pendant 20 années supplémentaires.»
«Le domaine public est vraiment la source de notre culture. Pensez à tout ce que Disney a emprunté à d’autres œuvres qui ne sont plus protégées par le copyright!» Réfléchissez à quel point il serait idiot de payer trois francs six sous à un auteur à chaque fois que votre enfant entonnerait Au clair de la lune en public!, conclut Eric Eldred.


•  Eldritch Press: eldred.ne.mediaone.net/
• Berkman Center for Internet and Society, Harvard: cyber.law.harvard.edu
• Bibliotheca Universalis: www.konbib.nl/gabriel
• UNESCO: www.unesco.org/webworld/public domain/public inf.html
• The Internet Classics Archive/MIT:
Internet: www.literature.org/works/

Le Courrier de l'UNESCO