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Michael Hart se définit comme un «rebelle en col bleu»,
un travailleur de l’âge du virtuel qui veut défendre l’intérêt
général.
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Depuis près de
30 ans, Michael Hart propulse sa bibliothèque virtuelle sur Internet et vitupère
contre la protection des œuvres, renforcée aux Etats-Unis.
Quand Michael Hart, étudiant
à l’Université d’Illinois, obtint un accès à Internet,
il se demanda qu’en faire. Après une heure de réflexion, il retapa
la Déclaration d’indépendance américaine et l’expédia
aux autres utilisateurs du réseau. Le Projet Gutenberg était né.
C’était en 1971. Seuls 23 ordinateurs, dotés de faibles capacités
de mémoire, étaient reliés au Net. Convaincu que le génie
de la télématique résidait dans sa faculté de stocker
et de faire circuler des documents, Hart diffusa aussi la Constitution américaine,
des extraits de la Bible ainsi que des pièces de Shakespeare. Puis il s’attaqua
à des œuvres littéraires populaires comme Alice au pays des merveilles.
Aujourd’hui, les 160 millions d’ordinateurs connectés à Internet permettent
d’accéder gratuitement à sa bibliothèque virtuelle, qui vient
de fêter son 2 000e titre: Don Quichotte de Cervantes, en espagnol. Le
fonds est surtout constitué d’œuvres en anglais, mais compte quelques textes
en français, en italien, en latin, etc.
Idéaliste
et utilitariste
S’il affirme n’avoir jamais
ouvert un manuel d’informatique, M. Hart n’en est pas moins un pur produit de l’ère
du virtuel: ce fils d’une enseignante spécialiste de Shakespeare et d’un mathématicien
vit en reclus dans sa maison d’Urbana, dans l’Illinois, d’où il communique
par courrier électronique. «J’ai lancé ce projet parce que je
suis à la fois idéaliste et utilitariste», confie-t-il.
«Michael Hart devrait être aussi célèbre que Bill Gates»,
estime Jim Coates, chroniqueur au Chicago Tribune. Pourtant, celui qui fut le premier
à mettre des classiques sur le Net n’en a jamais tiré de gains matériels.
Entreprise à but non lucratif, le Projet Gutenberg est entièrement
financé par des dons. Apple, puis d’autres sociétés comme Hewlett
Packard, IBM et Microsoft, y ont apporté leur contribution, en dollars ou
en scanners high-tech.
«Nous n’avons pas de budget», affirme
M. Hart. Il lance dans le cyberespace une quarantaine de titres par an, aidé
par un petit millier de bénévoles qui alimentent le site avec leurs
textes favoris, à la seule condition qu’ils soient tombés dans le domaine
public: ils doivent avoir été publiés avant 1923 pour être
libres de droits. Chaque volontaire numérise et relit son texte avant de l’envoyer
à M. Hart.
Cette méthode ne fait pas l’unanimité. Au Royaume-Uni, les promoteurs
du projet The Oxford Text Archive ont constitué une cyberbibliothèque
de quelque 2 500 titres, destinée aux universitaires. Ils mettent un point
d’honneur à utiliser des éditions reconnues, à travailler et
à enrichir les textes. Michael Hart, lui, n’a cure de ces détails.
Il se bat sur un autre front: en mettant la littérature mondiale à
la portée de tous, il part en guerre contre la législation sur le copyright.
Depuis 1971, la durée de protection des œuvres par le droit d’auteur a été
allongée à deux reprises aux Etats-Unis, ce qui «a exclu deux
millions de livres» de son projet. Des éditeurs le menacent de procès,
au motif qu’il utilise des ouvrages encore couverts par le copyright.
Tous les éditeurs ne se sentent pas menacés. Nicholas Weir-William,
directeur de Northwestern University Press, vient de publier les œuvres complètes
d’Herman Melville, par ailleurs disponibles sur le site Gutenberg. «Ces textes
sont dans le domaine public. Le fait qu’ils soient disponibles sur le Web n’entame
pas nos ventes», affirme-t-il. «Même si nous mettions tout notre
catalogue en ligne, renchérit Walter Lippincott, de Princeton University Press,
nos ventes se maintiendraient. A mon avis, les gens n’ont aucune envie de lire à
l’écran; encore moins d’imprimer des centaines de pages».
Michael Hart, au contraire, prédit un brillant avenir aux textes électroniques.
«On a rarement 2 000 volumes dans sa bibliothèque. Or, aujourd’hui,
on peut en télécharger autant, et gratuitement, sur un simple disque».
Mais, dans sa boule de cristal, il voit aussi de nouvelles avancées du copyright.
«Et si c’est ça l’ère de l’information, alors je pose la question:
mais pour qui?»
• Projet Gutenberg: www.gutenberg.net
• The Oxford Text Archive: ota.ox.ac.uk/index2.html
Le Courrier de l'UNESCO
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