
Les «cités-forteresses»
se multiplient dans toutes les grandes villes du monde. C’est aussi le cas à
Cruzeiro, l’une des villes-satellites de Brasilia.
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Il n’y a presque
pas d’endroits sauvages sur le globe terrestre (...) La planète est devenue
une immense ville.
Iakov Okunev,
écrivain russe
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Mexico: l’erreur des démographes
Les projections démographiques, lorsqu’elles se hasardent à moyen
ou à long terme, se révèlent parfois erronées. L’un des
exemples le plus patent est celui de Mexico. Durant les années 80, les démographes
avaient tiré la sonnette d’alarme, entrevoyant entre 22 et 30 millions d’habitants
à l’horizon 2000 pour cette capitale, qui devait être la mégapole
la plus peuplée du monde, avant Tokyo. Or, Mexico ne compte aujourd’hui «que»
17 millions d’habitants. Selon les derniers rapports publiés par le Collège
du Mexique et le Conseil national de la population (organisme gouvernemental), le
taux de croissance annuel moyen de la population de la capitale est tombé
de 5,06% dans les années 70 à 2,59% dans les années 80 et à
moins de 2% en 1990. Que s’est-il passé?
Les démographes avaient d’une part surévalué la population de
Mexico lors du recensement de 1980 et sous-estimé d’autre part la baisse du
taux de fécondité, passé de 45 naissances pour 1 000 femmes
en âge de procréer en 1965 à 28 pour 1 000 en 1992. D’autres
facteurs ont aussi dissuadé les Mexicains d’affluer vers la capitale, notamment
le tremblement de terre (plus de 30 000 morts en septembre 1985) ainsi que l’aggravation
de la pollution atmosphérique. Des milliers d’entreprises ont été
encouragées, par le biais de subventions, à quitter Mexico pour aller
s’installer dans des villes moyennes. Les emplois ont suivi.
Résultat: les flux migratoires se sont inversés. Mexico grossissait
dans les années 80 au rythme moyen de 1 500 nouveaux résidents
par jour mais, à partir de 1992, elle a perdu davantage de personnes qu’elle
n’en a accueilli. Cette année-là, 661 000 habitants ont quitté
la capitale et moins de 171 000 s’y sont installés.
Les nouvelles projections confirment que l’ancienne Tenochtitlan aztèque —
ville la plus peuplée du monde au moment de la conquête espagnole au
xvie siècle avec 60 000 habitants — devrait se maintenir au-dessous de
20 millions d’habitants jusqu’en 2015 et passer au septième rang des mégapoles
à cette date. Au grand soulagement des autorités qui ont dû affronter
une crise de croissance excessive et désordonnée: la population de
Mexico a été multipliée par dix depuis 1940 (1,7 millions d’habitants
à l’époque) et la superficie urbanisée a quintuplé (de
500 km2 en 1940 à 4 500 km2 actuellement).
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En 2015, les
pays en voie de développement compteront 30 mégapoles de plus de huit
millions d’habitants. Comment affronteront-ils cette urbanisation croissante?
Une première
s’annonce dans l’histoire de la planète: près des deux tiers de la
population du monde vivra dans des villes vers 2025, prévoit la direction
de la population des Nations unies. Jusqu’à présent, les ruraux dominaient
les urbains sur Terre.
Nous serons, d’après les mêmes projections, huit milliards dans 25 ans,
dont cinq milliards de citadins. Le mouvement devrait prendre des allures de déferlante
dans les villes des pays du Sud, qui devraient compter quatre milliards d’individus,
soit le double d’aujourd’hui. Nous assisterions ainsi à un déracinement
sans précédent de populations rurales.
Les prévisions de démographes sont certes aléatoires (voir l’encadré sur
Mexico). Il n’en demeure
pas moins que l’afflux de nouveaux arrivants dans les mégapoles des pays en
développement est un phénomène bien tangible.
Autrefois, soulignent les chercheurs, la ville avait besoin de bras pour les emplois
qu’elle offrait. Aujourd’hui, l’attraction urbaine n’est plus fonction des capacités
économiques des cités. «Nombre de situations montrent que cette
attraction peut se poursuivre à un rythme soutenu, même lorsque tous
les secteurs générateurs d’emploi sont en crise ou disparaissent»,
constate Philippe Haeringer, directeur de recherches à l’ORSTOM
(Institut français de recherche scientifique pour le développement
en coopération). On ne migre plus vers les grands centres urbains parce qu’on
est à peu près sûr d’y trouver du travail mais parce qu’on veut
quitter la terre que trop de bras cultivent déjà, parce qu’on espère
laisser la misère derrière soi. La ville apparaît alors, à
tort ou à raison, comme un espace de progrès et de liberté,
un mirage d’opportunités en tout genre, un lieu obligé de vie.
Résultat: dans et en dehors des cités se multiplient les «occupations
illégales» et les habitats précaires. La particularité
de l’urbanisation du Sud par rapport à celle du Nord, note l’urbaniste canadien
Richard Stern, directeur du Centre des communautés urbaines de l’Université
de Toronto, est la «rapidité du processus, la croissance de la pauvreté,
l’étalement spatial des conurbations1 et l’extension du secteur informel».
Comment les pouvoirs publics des mégapoles du Sud réagissent-ils à
ces «invasions» ? Dans un contexte mondial de dérégulation,
la tendance est à la remise en cause du principe même de la fourniture
de services urbains de base à l’ensemble de la population, notent la plupart
des observateurs. Faute de moyens, les villes du Sud abdiquent de plus en plus leur
mission de service public.
La Chine constitue encore une exception à plusieurs titres. Les autorités,
dans le cadre d’une politique de planification stricte (quoique assouplie ces dernières
années), tentent d’empêcher l’afflux de migrants ruraux en nombre supérieur
à ce que l’économie des villes peut absorber, à l’exemple de
Shanghai. Mais les migrants restent considérés comme des citadins de
seconde zone, au sort aléatoire. A l’opposé figure le cas de Lagos
(Nigeria), où l’urbanisation se poursuit dans l’anarchie. Dans cette métropole
africaine, quelque 200 bidonvilles sont apparus. L’un d’entre eux est parfois rasé
sans préavis et sans ménagement pour ses occupants. Mais Lagos vit
de la débrouille enjouée de ses millions de citadins. Troisième
exemple significatif: celui de Jakarta, où les autorités ont elles-mêmes
participé à une spéculation immobilière effrénée.
Elle a chassé, sans grande compensation financière, plus de 4,5 millions
de personnes de leur logis entre 1968 et 1998, afin de permettre la construction
de buildings... laissés parfois vides.
Comment les populations urbaines déjà installées réagissent-elles
à ces arrivées massives de nouveaux migrants et à leurs tentatives,
souvent couronnées de succès, pour se faire une place coûte que
coûte dans l’espace citadin? Dans un nombre croissant de villes se multiplient
les quartiers chics protégés par des barrières et des gardiens
privés: ce sont les «cités-forteresses » comme les nomme
Teresa Caldeira, chercheuse brésilienne. Dans ces univers clos, construit
en partie en réaction à l’insécurité réelle ou
exagérée des villes, les routes, les égouts, les écoles
et autres équipements collectifs sont privés. A l’extérieur
de ces enclaves, l’espace public est abandonné aux moins fortunés;
les infrastructures se dégradent ou sont insuffisantes.
Les couches moyennes ou pauvres se protègent aussi dans leurs quartiers. Tel
est le cas, surprenant, des «villes-satellites» de Brasilia, où
des grilles ajourées s’élèvent autour des maisons, du chic pavillon
à la baraque la plus humble.
La mégapole du XXIe formera-t-elle un archipel de «tribus
sociales», une «anti-cité» d’enclaves murées, dont
les habitants aisés refuseraient de partager quoi que ce soit avec les laissés-pour-compte?
La ville jouera-t-elle encore son rôle intégrateur?
«L’existence d’un bidonville reflète l’échec des autorités
publiques», estime Anthony Pellegrini, expert en développement urbain
de la Banque mondiale. Cet organisme encourage les projets associant l’Etat et le
secteur privé, afin d’aider les défavorisés à acheter
des parcelles de terrain dans des lotissements équipés. D’autres experts
prônent plutôt une remise en question des tendances «anti-sociales»
du néo-libéralisme. Tout dépendra, disent-ils, du visage que
prendra la mondialisation.Ils souhaitent surtout que la grande ville du XXIe
siècle retrouve sa vocation originelle: un lieu de carrefours et d’échanges
ouverts.
1 L’agglomération formée par une ville et ses banlieues.
Le Courrier de l'UNESCO
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