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Lagos
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Fiche technique
L’Etat de Lagos
Sa superficie est de 3 577 km2. Il comprend
la zone urbaine de Lagos, d’environ
1 183 km2, dont 728 seulement de terre ferme. Un nouveau gouverneur doit prendre
la relève de l’administration militaire le 29 mai 1999. L’Etat de Lagos est
divisé en 20 districts, qui seront gouvernés par des autorités
élues.
Population
Elle est de 5,6 millions d’habitants, d’après le recensement le plus récent,
en 1991. Mais sa crédibilité est fort contestée, car, lorsqu’il
a eu lieu, un très grand nombre d’habitants de la ville avaient regagné
leur village d’origine. Les experts situent en général la population
de Lagos entre 10 et 13 millions. Elle est essentiellement composée des trois
principaux groupes ethniques du pays, les Yoroubas, les Ibos et les Haoussas. Selon
les prévisions de l’ONU, la ville atteindra les 20 millions
d’habitants en 2010.
Repères historiques
Avant l’arrivée des Portugais au xve siècle, Lagos s’appelait Ekko.
Déclarée colonie britannique en 1861, la ville, qui avait alors environ
250 000 habitants, fut divisée en quartiers séparés pour
les Européens expatriés, la population indigène et les migrants.
En 1960, elle devint la capitale politique et économique du Nigeria indépendant.
En 1963, plus d’un million de personnes y vivaient.
En 1966, les militaires prirent le pouvoir. Une guerre civile éclata l’année
suivante, suscitant une nouvelle vague d’émigration vers Lagos. Le boom pétrolier
du début des années 1970, qui vit le prix du baril de brut passer de
30 cents à 13 dollars, provoqua une vague de dépenses en infrastructures
où l’irrationalité le disputait à la corruption. Exemple: ces
autoroutes qui cloisonnent la ville sans réussir à alléger les
monstrueux embouteillages. Les pressions sur l’économie et les transports
se sont intensifiées, au cours des années de forte croissance: en 1978,
Lagos contribuait à hauteur de 40% au commerce extérieur du pays et
rassemblait 40% de sa main-d’œuvre qualifiée. La récession mondiale
de 1981 fit crouler la ville sous les dettes et alimenta l’inflation galopante qui
continue de sévir. Les problèmes actuels – coupures d’électricité,
pénurie de logements, insalubrité, capharnaüm des télécommunications
– trouvent leur origine dans cette période. En 1991, Abuja a été
officiellement proclamée capitale politique du Nigeria.
Indicateurs socio-économiques
D’après les sources gouvernementales, 62% du PNB du Nigeria se trouve concentré
à Lagos, ainsi que 40% de la monnaie en circulation et 45% de la main-d’œuvre
industrielle. On estime pourtant que les deux tiers des habitants de la ville vivent
sous du seuil de pauvreté, et que 60 à 70% travaillent dans le secteur
informel. Un tiers des foyers seulement a l’eau courante. Lagos déverse chaque
jour environ 6 000 tonnes d’ordures, et 0,09% seulement des déchets solides
sont traités.
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La seule mégapole
d’Afrique noire vit depuis des lustres dans une quasi-anarchie. Mais les Lagotiens
font preuve d’une incroyable ingéniosité pour s’en sortir.
Autour du stade de Lagos, où le Nigeria vient de perdre un match
de football, règne une grande effervescence: des flots de jeunes spectateurs
déferlent en laissant éclater leur rage d’avoir perdu; les gens se
précipitent vers des minibus jaunes cabossés. Une douzaine de personnes
s’entassent dans l’un d’eux, le chauffeur enclenche la première et accélère
à fond pour gagner quelques centimètres sur les autres minibus. Des
fillettes se faufilent en plein trafic pour vendre l’eau qu’elles portent sur leur
tête. Des garçons proposent des ciseaux, du poisson fumé, des
mouchoirs, des ballons gonflables et même un volant de véhicule, en
plein trafic. Bienvenue à Lagos, une ville qui fonce, miraculeusement, envers
et contre tout.
Des billets
aux policiers
Difficile de trouver le
centre, sans parler de la logique, de cette ville réputée la plus dangereuse
d’Afrique. Trois ponts relient environ 3 500 km2 de lagons, d’îles, de marécages
et le continent, où de larges artères non éclairées parcourent
des canyons de détritus fumants. Elles finissent en rues sales, qui serpentent
à travers quelque 200 bidonvilles, dont les égouts se mêlent
à divers déchets.
Personne ne connaît avec certitude la population de Lagos: officiellement 6
millions, mais la plupart des experts l’estiment à 10 millions (voir encadré). Même flou pour le nombre de meurtres,
sans parler de la prévalence du virus VIH ou des quantités de drogue
qui transitent par le port d’Apapa. La corruption est endémique à tous
les niveaux. Les chauffeurs de bus ne ralentissent même pas lorsqu’ils glissent
dans la main d’un policier les quelques billets qui leur autorisent le passage. Les
riches se barricadent dans deux îles-forteresses, à bonne distance d’une
métropole où, d’après les estimations, les deux tiers de la
population vit sous le seuil de pauvreté.
Mais, considérer Lagos comme l’archétype du cauchemar urbain serait
passer à côté de l’essentiel. Centre du pouvoir économique,
culturel et, jusqu’en 1991, politique du Nigeria, Lagos est, malgré tous ses
défauts, un formidable pôle qui attire quelque 300 000 personnes supplémentaires
chaque année. Les rues ne sont pas toutes asphaltées, encore moins
pavées d’or, mais Lagos fait figure d’eldorado par rapport aux campagnes dévastées
par la pauvreté: on peut espérer y trouver du travail et réaliser
le rêve d’une vie meilleure. Joindre les deux bouts est pour beaucoup une lutte
quotidienne. Mais on croit dur comme fer que ce rêve se matérialisera
un jour: voilà ce qui fait vibrer cette cité.
Les Lagotiens disent que le secret de leur ville, c’est l’endurance. Pour certains,
il s’agit plutôt d’une capacité à résister à la
souffrance, ce qui contribue à expliquer en partie la montée en flèche
de l’évangélisme. «Les gens cherchent des solutions spirituelles
à leurs problèmes économiques», explique le pasteur Ebenezer
Babajide. En 1998, il a ouvert son église dans l’annexe d’une école
maternelle. Mais, au-delà de la volonté de survivre, une autre pulsion
se manifeste.
«La quête agressive d’une vie meilleure au Nigeria ne se retrouve nulle
part ailleurs en Afrique», estime Felix Morka, directeur du Centre d’action
pour les droits économiques et sociaux, une ONG. Le boom pétrolier
du début des années 70 a fait naître l’espoir d’une vie meilleure,
auquel la population s’est accrochée, même après l’effondrement
de l’économie dans les années 80, et malgré les difficultés
nées des politiques d’ajustement structurel de la Banque mondiale. «C’est
comme si les gens luttaient individuellement pour inverser la tendance générale
à la baisse de l’économie, poursuit F. Morka. Chacun cherche des capitaux
pour se lancer en affaires. Ce zèle est très nigérian mais la
lutte est encore plus féroce à Lagos, avec une telle concentration
de ressources et de population».
Brouettes
à louer pour la nuit
Au lieu d’exploser, les
Lagotiens ont exploité au maximum les structures informelles. F. Morka évoque
«une incroyable ressource renouvelable, qui s’est avérée la meilleure
alliée du gouvernement militaire». L’économie souterraine permet
à au moins la moitié des habitants de s’en sortir et réduit
les risques de soulèvement de la population.
Exemple typique, celui d’un professeur qui gagne environ 5 000 nairas par mois,
l’équivalent de 55 dollars. Il a un deuxième, voire un troisième
travail, dont une petite boutique d’alimentation, afin de payer la scolarité
de sa fille (85 dollars par semestre). Sur l’immense marché noir, les fruits
et légumes affluent du Bénin voisin; leur passage à la frontière
est facilité par la corruption des douaniers, qui gagnent environ 55 dollars
par mois. Lorsque le gouvernement réduit l’approvisionnement intérieur
en carburant pour les besoins de l’exportation, le secteur informel remplit les réservoirs
des taxis ou des bus. Dans ce monde de la débrouille, l’esprit d’initiative
rejoint aussi l’énergie du désespoir: la nuit venue, des brouettes
sont «empruntées» sur des chantiers puis louées 20 cents
la nuit aux sans-abri en quête de lit. Lorsque la pluie transforme le marché
en bourbier, les enfants prennent des seaux d’eau et proposent aux clients de leur
laver les pieds pour quelques nairas.
Le secteur informel, c’est aussi un homme qui pousse une charrette de maison en maison
pour enlever les ordures: 65 dollars par mois, sans compter les 55 autres dollars
qu’il gagne en vendant les déchets récupérables. C’est encore
un camion-citerne qui, moyennant 6 dollars, remplit un réservoir d’eau de
400 litres d’un propriétaire qui la revend à cinq cents le seau. C’est
enfin le troc auquel se livre le boulanger lorsqu’il lui reste trop de pain le soir
ou les motocyclettes attendant aux coins de rues où les bus ne s’arrêtent
pas. Une même règle gouverne Lagos, du marché aux fruits et légumes
animé jusqu’au port de pêche tranquille: le système D.
Un dédale de planches s’étire dans le lagon d’Ebute Metta, où
près de 400 cabanes de bois sur pilotis semblent flotter, à l’écart
de la crasse et du rythme fou de Lagos. Des enfants nus se balancent sur les planches,
tandis que des femmes se baignent ou préparent le repas. «Nous avons
construit cet endroit tout seuls», dit le chef Johnson Aibe, qui troque du
poisson contre le bois d’une scierie voisine, pour construire maisons et pirogues.
Personne n’a de titre de propriété. Un conseil des anciens décide
qui peut construire une maison et à quel prix. Ces gens ont appris à
leurs dépens que moins ils ont affaire à l’administration, mieux ils
se portent. Ils vivaient de l’autre côté du lagon mais, en 1985, le
gouvernement a décidé de démolir leurs maisons pour construire
des lotissements qu’ils n’avaient pas les moyens de louer. Beaucoup d’entre eux ont
tout perdu, sans recevoir un seul naira en guise de dédommagement. La seule
solution était de reconstruire ailleurs, par leurs propres moyens.
A bien des égards, Ebute Metta rappelle le Lagos des années 50 et 60,
lorsque les gens arrivaient massivement de la campagne et construisaient de petites
communautés au cœur de la ville, se regroupant par ethnie ou par lieu d’origine.
Le Lagos cosmopolite d’aujourd’hui est allé au-delà cette tradition.
«Eko gbole o gbole»: en yorouba, l’une des 250 langues du pays, cette
expression a une double signification: «Lagos est un creuset» et «tout
est possible à Lagos». Les liens de la famille élargie continuent
de souder cette ville. Les chambres d’amis sont rarement libres: il y a toujours
un frère ou un cousin à héberger. Les congrégations religieuses
jouent aussi un rôle important en rendant service à leurs membres dans
le besoin. Comme dans n’importe quelle autre grande ville, les relations personnelles
sont un facteur clé pour trouver un logement convenable ou un nouveau travail.
A Lagos, elles sont tout aussi essentielles pour obtenir l’accès aux services
de base comme l’eau et l’électricité. Les coupures de courant de plus
de huit heures sont le lot quotidien. Seuls les riches peuvent se payer un générateur,
mais les petits malins ne sont pas en reste pour pirater l’électricité
d’un bâtiment gouvernemental voisin, par exemple.
Conduites
d’eau piratées
Chez les pauvres comme
chez les riches, les cambriolages sont une des principales préoccupations:
chaque foyer consacre approximativement 25 dollars par mois pour payer une patrouille
chargée de la surveillance du quartier, qui peut aller jusqu’à fermer
certaines routes la nuit.
«Stop au vandalisme! Arrêtez les voleurs qui vous privent d’eau»,
indique une annonce publique peinte sur une conduite d’eau. Mais, dans une ville
où, selon les estimations, seuls 30% des foyers ont l’eau courante, trafiquer
une conduite n’est pas vraiment un délit. Ce sens de l’initiative n’a pas
encore amené les Lagotiens à organiser un mouvement pour la promotion
de leurs droits économiques et sociaux. Plusieurs raisons expliquent pourquoi
ils ne l’ont pas fait et, parmi elles, plus de 30 années de domination militaire
et de violations des droits de l’homme. Comment réclamer le droit à
l’eau à un régime qui bafoue lui-même la loi?
L’élection d’un nouveau gouvernement autorise un certain optimisme. Mais «les
élections ne sont que la partie visible de l’iceberg», déclare
le professeur Akin Mabogunje, l’un des géographes les plus connus du Nigeria.
Pour que le bon sens l’emporte dans une ville comme Lagos, il faut que les gens soient
impliqués dans les décisions concernant leurs propres quartiers»,
poursuit le professeur. C’est la seule façon pour qu’ils contribuent aux travaux
publics et contrôlent aussi la façon dont leurs représentants
dépensent leur argent». L’urbaniste M.O. Ajayi explique qu’au lieu de
recevoir de l’aide du gouvernement pour résoudre les problèmes de base,
Lagos n’a fait que recevoir des ordres émanant du sommet, qui ont souvent
fait plus de mal que de bien (voir l'article sur Ikosi).
La renaissance
de Maroko.
Le district de Maroko,
rasé en 1990, en est probablement l’exemple le plus parlant. Près de
300 000 personnes habitaient ce bidonville construit près d’une plage.
Situé au-dessous du niveau de la mer, il était régulièrement
inondé: des marées de boue et de déchets rendaient l’endroit
insalubre et “disgracieux” aux yeux de la riche communauté voisine de Victoria
Island. «La police a débarqué avec des bulldozers et nous a dit
de partir, raconte Helen Omame, 50 ans, qui se remémore la destruction de
sa maison, neuf années plus tôt. Des gens ont été tués
et des enfants laissés à eux-mêmes». Aujourd’hui, elle
vit avec son mari et leurs huit enfants, quelques kilomètres plus bas sur
la côte, dans un nouveau Maroko, copie presque conforme de l’ancien, où
les mieux lotis vivent dans des “bunkers” en béton construits par l’Etat.
Comme beaucoup d’autres, Helen et les siens n’ont pas été dédommagés.
La nuit, la famille Omane se disperse pour dormir dans des cabanes en bois du marché.
«Ce sont les enfants qui nourrissent la famille, déclare Helen. Ils
trouvent plus facilement des petits boulots, comme ramasser les ordures ou transporter
des sacs de sable sur les chantiers».
Le nouveau Maroko est peut-être, ironie de la vie, la zone de Lagos appelée
à se développer. «Les gens affluent de toute part», constate
Ellen Kole dans la boutique de glaces qu’elle vient d’ouvrir. Des maisons blanches
luxueuses émergent à l’horizon; les familles plus modestes comme la
sienne viennent s’entasser dans de petits trois pièces, sans eau et sans électricité.
«Le nouveau gouvernement va investir ici», annonce Ellen. En attendant,
sa famille et les voisins se débrouilleront, tout en continuant de repousser
les limites de la ville.
Lagos va de l’avant, sans aucun plan ou schéma directeur, mais avec une volonté
hors du commun.
Le Courrier de l'UNESCO
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