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La tentative de démolition
d’un marché à Lagos reflète la méfiance existant entre
les autorités et leurs administrés. Mais ces derniers prennent leurs
affaires en main.
Un cadavre se décompose dans une rue d’Ikosi, le plus grand marché
aux fruits et légumes de Lagos. L’homme a été tué la
veille, le 15 avril 1999, lorsque le gouvernement local a envoyé des bulldozers
raser le marché. Le défunt anonyme, pieds nus, est vêtu d’un
short et d’un T-shirt barré du nom de Michael Jordan, le basketteur américain.
Il était sans doute l’un des nombreux migrants travaillant comme vendeurs
à la sauvette sur ce marché, qui fait survivre environ 12 000 personnes.
Son visage a été recouvert d’un morceau de tissu, le seul geste que
ses compagnons ont pu faire pour lui. Les services publics sont seuls habilités
à enlever les cadavres mais leurs agents n’osent plus entrer dans Ikosi.
En temps normal, ce labyrinthe de boutiques, d’étals et de tables chancelantes
aurait résonné du bruit des camions déchargeant ananas, bananes
plantains ou patates douces. Mais en ce jour, dans l’air saturé d’odeurs de
fruits en décomposition et de gaz lacrymogènes, la tension est vive.
La veille, la responsable du gouvernement local, Mme Thrope, a embauché un
entrepreneur privé pour démolir Ikosi, qu’elle considère comme
une souricière en cas d’incendie et un repère de criminels. Elle aurait,
affirme-t-elle, agi avec l’aval des dirigeants syndicaux du marché.
Sevi Taiwo en fait partie. «Nous avons construit cet endroit tout seuls»,
explique cette femme qui travaille à Ikosi depuis 30 ans. Elle déclare
avoir rencontré les autorités locales à plusieurs reprises pour
discuter de l’amélioration des conditions sanitaires du marché. Elle
redoutait, s’il était rasé et reconstruit, que les droits d’emplacement
deviennent inabordables pour les marchands actuels. Sa voix n’a pas été
entendue.
Au matin du 15 avril, les policiers donnèrent à tous l’ordre de déguerpir,
tandis qu’un bulldozer roulait en direction du premier étal. Son propriétaire
les supplia d’arrêter mais les policiers s’en prirent à son employé
de 24 ans, roué de coups et tué. Le bulldozer avançait et la
foule lança des pierres. Les policiers ripostèrent avec des tirs de
gaz lacrymogènes et des balles. Les protestataires ne cessant d’affluer, les
policiers se replièrent. Enhardis par cette retraite, les gens mirent le feu
au bulldozer.
Une heure plus tard, la police revenait avec des renforts. «Les gens n’ont
pas cherché à résister, ils se sont contentés de fuir
devant les policiers qui tiraient», raconte Mutia Akintae, un étudiant
qui passait par là. «J’étais en train de courir quand j’ai senti
mes vêtements prendre feu», ajoute-t-il. Il a aussi reçu de l’acide
sur la poitrine et le visage, d’où les rumeurs selon lesquelles on avait fait
venir des bandes de chômeurs utilisés comme hommes de main.
Les marchands d’Ikosi estiment que plusieurs dizaines de personnes ont été
tuées et que le quart des boutiques a été détruit. Les
leaders syndicaux, soupçonnés de complicité avec le gouvernement,
se cachent. Les femmes évacuent les décombres et les hommes patrouillent
pour prévenir les pillages. Quant aux anciens, ils cherchent à obtenir
le soutien de l’oba, le roi coutumier de la zone.
A 97 ans, l’oba est souffrant. De toute façon, précise son secrétaire,
le prince Jede Rokosu, il n’a qu’une autorité spirituelle. «J’ai entendu
dire qu’il y avait eu des morts à Ikosi, reconnaît-il, mais je n’ai
rien vu.» Le prince et le roi seraient-ils prêts à venir à
Ikosi pour consulter les anciens? «Non, ce ne serait pas approprié.»
Et si les gens venaient voir le roi, pourrait-il se faire l’écho de leurs
préoccupations auprès du gouvernement? «La tournure prise par
les événements ne le permet pas», répond le prince.
Deux jours après l’assaut, la communauté d’Ikosi se tourne vers un
militant des droits de l’homme, Uzodinma Nwaogbe. Sous un abri de fortune, les femmes
disposent plus de bancs à mesure que l’assistance grossit. Le chef Bamiro,
leader improvisé, dit une prière pour la paix. On discute. U. Nwaogbe
propose de porter plainte.
Peu à peu, une nouvelle dynamique s’installe. Lorsque les bulldozers ont fait
irruption, les marchands préféraient mourir plutôt que d’accepter
la destruction du marché. Puis, ils ont réalisé que leur courage
n’empêcherait pas un autre assaut. Pour survivre, ils doivent s’organiser.
Après avoir consulté la population, les anciens décident de
faire une proposition au gouvernement: si les autorités fournissent des directives
précises pour un nouvel Ikosi, les marchands le construiront de leurs mains.
L’ambiance reste néamoins tendue car on craint un nouvel assaut policier.
Des pneus fument encore à l’entrée du marché. Plus loin, on
voit réapparaître des régimes de bananes plantains et des sacs
de mil dans les boutiques. Des enfants transportent de l’eau, des notes de musique
s’échappent d’un salon de coiffure. Le cadavre gît toujours mais Ikosi
reprend son souffle.
Le Courrier de l'UNESCO
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