|
Shanghai
|
Fiche technique
Population
L’agglomération de Shanghai — la plus peuplée de Chine — compte 13,6
millions d’habitants sur 6 340 km2. Elle comprend
la ville (375 km2), sept cités-satellites
industrielles ainsi que de petites villes rurales. Elle avait plus de cinq millions
d’habitants en 1950. Sa population a donc plus que doublé en moins de 50 ans.
Elle devrait atteindre 18 millions en 2015, selon les dernières projections
des Nations unies.
Cadre politique
La municipalité autonome de Shanghai dépend directement du gouvernement
central. L’actuel président de la Chine, Jiang Zemin, ainsi que son premier
ministre, Zhu Rongji, ont chacun été maires de Shanghai auparavant.
Ce poste est aujourd’hui occupé par Xu Kuangdi, qui a étudié
en Angleterre avant d’enseigner l’ingénierie à l’Université
de Shanghai.
Données économiques
Premier port du pays, Shanghai possède une longue tradition commerciale
et industrielle. Elle fut la porte d’entrée dans l’Empire de Chine, à
partir de 1842 (traité de Nankin); Anglais et Français y fondèrent
leurs concessions internationales en 1845. Plus récemment, la politique d’ouverture
lancée par la municipalité avec l’accord du gouvernement central dès
la fin des années 70 a permis d’accentuer son développement. Ses fleurons
sont l’industrie lourde (métallurgie, sidérurgie, pétrochimie,
constructions aéronautiques et navales), ainsi que ses industries textile,
électronique et informatique. En 1990, le gouvernement a annoncé la
création d’une nouvelle zone économique spéciale baptisée
Pudong, destinée à devenir le nouveau centre financier de la Chine.
L’agglomération a connu un taux de croissance économique annuel de
14% de 1992 à 1996, tandis que l’investissement étranger direct s’élevait
à quelque 10 milliards de dollars par an. Celui-ci a chuté de moitié
en 1997, faisant tomber le taux de croissance à 12,7% cette même année.
Il a tourné autour de 9% en 1998, selon les estimations officielles. Les retombées
de la crise asiatique et les restructurations récentes dans l’industrie ont
fait grimpé le chômage. Son taux, de 8% officiellement, est évalué
au double officieusement. Le revenu annuel par habitant reste néanmoins largement
supérieur au reste de la Chine. Il est de 3 000 dollars à Shanghai,
contre 860 dollars dans l’ensemble du pays.
De nouveaux secteurs ont récemment été désignés
comme prioritaires, tels que les télécommunications, les technologies
nouvelles, l’industrie pharmaceutique et la biologie
|
|
La ville la plus peuplée
de Chine a fait venir des travailleurs temporaires pour ses besoins de main-d’œuvre
mais elle encadre rigoureusement cette «population flottante».
Devant les portes de la prestigieuse Université Fudan de Shanghai,
trois hommes vêtus d’uniformes des surplus militaires détonnent parmi
la foule des étudiants bien habillés. Ils attendent derrière
des pancartes en carton coincées dans les fentes du trottoir, sur lesquelles
ils offrent leurs services dans le bâtiment ou pour de quelconques menus travaux.
Leurs panneaux sont facilement pliables, au cas où la police fasse irruption,.
Venus de la ville voisine de Suzhou, ces hommes, âgés de 20 à
40 ans, sont toujours prêts à décamper. Sans emploi depuis un
mois, ils n’ont pas pu acquitter les droits de leur permis de séjour et risquent
d’être expulsés à tout moment. «On n’a presque plus d’argent.
On ne peut pas payer les 15 RMB1 que coûte un permis de séjour
d’un mois: on a plutôt intérêt à éviter la police»,
explique l’aîné des trois.
Un système
de cartes contraignant
Shanghai compte beaucoup
de résidents temporaires. Ils forment la «population flottante»,
suivant le terme utilisé en Chine. A vélo ou à pied, ils sillonnent
les rues, en agitant des clochettes ou en criant pour proposer leurs services: ils
sont rémouleurs, vendeurs de fruits et légumes ou chiffonniers. Comme
les trois hommes de Suzhou, ils sont prêts à faire n’importe quoi, pourvu
qu’ils puissent rester dans la ville la plus dynamique de Chine.
Le nombre de ces migrants est estimé à 3,3 millions sur une population
de 13,6 millions d’habitants à Shanghai. Les réformes économiques
et l’ambitieuse politique pour faire de Shanghai une grande place financière
asiatique ont dopé la croissance et transformé la ville en un vaste
chantier de construction. Les migrants sont venus combler les besoins en main-d’œuvre.
Mais pour la métropole la plus peuplée du pays le plus peuplé
de la planète, cette migration massive n’est pas sans poser de nouveaux problèmes,
qui vont d’un surcroît de pression sur les infrastructures jusqu’à l’élargissement
du fossé social entre les nantis et les démunis.
La Chine s’urbanise aujourd’hui à un rythme sans précédent,
commente Wu Weiping, une native de Shanghai qui enseigne l’urbanisme à l’Université
Virginia Commonwealth aux Etats-Unis. Un tiers des 1,3 milliard de Chinois vivent
déjà dans des villes mais, selon Mme Wu, la proportion pourrait atteindre
les 50% en 2020. Le défi est de taille. Jusqu’ici cependant, Shanghai semble
avoir évité les pires problèmes qu’affrontent les autres pays
en développement en raison de l’explosion urbaine. La ville s’est en effet
dotée d’un dispositif efficace, que les autre grandes métropoles du
globe n’ont pas forcément: une série de contrôles très
stricts que seul un régime à poigne peut imposer.
«La Chine est l’un des rares pays où le gouvernement ait une politique
délibérée en matière d’urbanisation», affirme Mme
Wu. Les autorités ont d’une part encouragé le développement
de villes petites et moyennes sur l’ensemble du territoire, afin d’alléger
la pression démographique sur la plus grande mégapole du pays. Elles
ont d’autre part contrôlé la population migrante à son arrivée
en ville. A ce chapitre, l’exemple de Shanghai est éloquent.
Les migrants ont commencé à affluer dans les villes lorsqu’ils y ont
été autorisés, en 1978, année où la Chine a entamé
ses réformes économiques. Auparavant, l’Etat contrôlait la mobilité
de la population à travers le hukou, système fondé sur le lieu
d’origine: sauf autorisation expresse, on était obligé de rester dans
son lieu de naissance. Migrer sans permis officiel était non seulement illégal
mais rendait la vie pratiquement impossible: sans la carte hukou, on ne pouvait pas
obtenir les facilités les plus essentielles, comme les tickets de riz, de
viande et de toile de coton.
Ce système contraignant était à la fois arbitraire et incompatible
avec l’économie de marché que la Chine a adopté après
la révolution culturelle. Avec le boom économique, les besoins de main-d’œuvre
non qualifiée se sont accrus rapidement, notamment dans les régions
côtières où sont concentrés la plupart des investissements
nationaux et internationaux. Pour faire face à la demande d’une main-d’œuvre
bon marché, les autorités chinoises ont encouragé la migration.
Dans le même temps, la productivité agricole s’améliorait, la
population s’accroissait et la superficie des terres cultivables diminuait: quelque
100 millions d’ouvriers agricoles ont perdu leur travail.
Le système de cartes hukou est toujours en vigueur, mais des villes comme
Shanghai délivrent également des permis temporaires pour accueillir
les migrants. Ce système permet au gouvernement d’allier le «meilleur
des deux mondes» — occidental et chinois: une flexibilité et un contrôle
général relativement serré. Les migrants doivent d’abord obtenir
de leurs autorités locales la permission d’aller travailler en dehors de leur
lieu d’origine. A leur arrivée en ville, les plus chanceux sont hébergés
par des parents ou des amis; les autres dorment où ils peuvent car aucun accueil
n’est prévu à leur intention.
S’ils veulent rester plus de trois jours, ils doivent obtenir un titre de séjour
valable trois mois, qui peut éventuellement être prolongé jusqu’à
deux ans par une entreprise ou par la police locale. Ces permis ne sont accordés
que si les candidats peuvent justifier d’un logement en ville et d’un emploi. En
outre, les migrants doivent demander un permis de travail renouvelable chaque année
pour l’équivalent de 8,4 dollars. A la différence des ouvriers et des
employés de bureau, les marchands ambulants et les petits détaillants
doivent solliciter une licence commerciale. Ce n’est qu’une fois franchies toutes
ces barrières bureaucratiques qu’ils sont officiellement autorisés
à séjourner dans la ville.
Grâce à ce système de permis temporaires, les autorités
disposent d’un levier efficace pour forcer les migrants à rentrer chez eux
en cas de récession économique, du type de celle qui a privé
de travail le trio de Suzhou durant presque toute l’année 1998. On estime
toutefois qu’à Shanghai, un migrant sur quatre ne signale pas sa présence
aux autorités. Transgresser la loi semble beaucoup plus facile qu’autrefois.
L’économie chinoise s’est tellement privatisée que les individus ne
sont plus tenus de passer obligatoirement par l’Etat. De plus, grâce à
la libéralisation économique, les produits de base sont devenus si
abondants que les tickets alimentaires ne sont plus indispensables, ce qui réduit
encore la dépendance de la population vis-à-vis des organes d’Etat.
Et les migrants sont beaucoup trop nombreux pour que la police puisse les contrôler
tous.
Il est possible d’obtenir un titre de séjour plus long, mais les obstacles
sont tels que rares sont ceux qui en viennent à bout. Les candidats doivent
acheter un appartement ou une maison, ce qui nécessite des sommes considérables;
ou être parrainés par une entreprise, ce qui n’arrive généralement
qu’aux plus instruits; ou encore épouser une personne née dans la ville,
ce qui suppose de vaincre les a priori et le mépris des Shanghaïens à
l’égard de la population migrante.
En gardant un contrôle sur les migrants, l’Etat cherche également à
s’assurer qu’ils disposent du minimum pour survivre, par devoir social et solidarité,
mais aussi par souci d’éviter à tout prix qu’un conflit social n’éclate
et ne dégénère en un vaste mouvement populaire qui viendrait
menacer l’ordre établi.
Même si elle reste difficile, la vie des migrants n’est pas insupportable.
Dans la banlieue nord-est de la ville, par exemple, des résidents temporaires
ont installé un camp depuis trois ans sur les terrains de l’aéroport
désaffecté de Jiangwan, avec l’accord de la municipalité. Le
niveau de vie y est certes sans commune mesure avec celui des classes moyennes et
des nouveaux riches — peu nombreux mais très voyants — qui ont réussi
grâce à un mélange de relations, de débrouillardise et
de privilèges.
Le camp de Jiangwan est relativement propre et ordonné, à des années-lumière
des bidonvilles miséreux de la plupart des pays en développement. Il
abrite quelque 500 familles et comprend un dispensaire rudimentaire, quelques ateliers,
des microfabriques et petites boutiques, plusieurs coiffeurs, des restaurants bon
marché, des jardins maraîchers et quantité de petits métiers.
Les enfants sont très fiers de leur école qui, quoique modeste, possède
une télévision, une chaîne stéréo et plusieurs
cartes du monde collées aux murs. Elle n’a sans doute rien à envier
aux milliers d’écoles primaires des campagnes chinoises. Les enseignants,
âgés pour la plupart d’une vingtaine d’années, viennent des mêmes
provinces que les migrants et parlent leurs dialectes. Les élèves sont
gais et ouverts. Tous sont chaussés convenablement et ont l’air en bonne santé.
Ils ne se privent pas de jouer aux enfants-rois, sort que la politique chinoise de
l’enfant unique a bien malgré elle assuré à la jeunesse.
Quant aux adultes, venus de la province voisine du Jiangsu ou de celles de l’intérieur
comme Henan, Anhui ou Sichuan, ils quittent pour la plupart le camp tous les matins
pour aller travailler à Shanghai ou dans les environs. Ils franchissent les
portes de l’enceinte sous l’œil vigilant des gardes, essentiellement des anciens
ouvriers des entreprises d’Etat, tous shanghaïens d’origine.
Mépris
et discrimination de la part des Shanghaïens
Les camps comme celui de
Jiangwan sont placés sous la juridiction d’un comité de quartier chargé
d’en assurer la sécurité mais aussi de vérifier que chaque résident
est bien détenteur d’un permis de séjour et qu’il en a acquitté
les droits. Une famille paie environ 50 dollars par mois aux propriétaires
privés, qui n’habitent en général pas très loin. Dans
un pays où l’Etat s’est toujours chargé de procurer à la population
des logements à bas prix, ces loyers sont très élevés.
Même chose pour les frais de scolarité semestriels de 50 dollars. Pourtant,
les migrants se plaignent rarement, sans doute parce qu’ils vivent mieux à
Shanghai que dans leurs provinces natales et que l’espoir y est permis.
Outre le système de permis temporaire, la municipalité dispose d’autres
moyens pour gérer la population flottante, parmi lesquels la politique municipale
de gestion de la population «à la base». Shanghai a mobilisé
toute sa population en adoptant une organisation pyramidale qui place la ville au
sommet, le quartier juste en dessous, la rue ensuite et le voisinage à la
base. Grâce à ce dernier échelon, les autorités gardent
un contact quotidien avec les migrants. Jadis formés de citoyens zélés
qui s’immisçaient dans la vie des gens, dénonçant et punissant
tout écart de conduite — des aventures extraconjugales jusqu’aux formes les
plus modérées de dissidence politique —, ces comités sont désormais
uniquement composés de professionnels. Les retraités d’antan, souligne
Mme Wu, ont cédé la place à un personnel rémunéré,
souvent des fonctionnaires mutés ayant reçu une formation adaptée.
Aujourd’hui, les Chinois ne voient plus ces comités comme une menace d’ingérence
dans leur vie privée, mais comme un moyen concret d’aborder les problèmes
quotidiens.
Pour Mme Wu, ce type de structure n’a plus grand-chose à voir avec la dictature
de la planification centrale. C’est une façon particulièrement efficace
de continuer à exercer un certain contrôle sur la population tout en
répondant à ses besoins en matière de services sociaux. Chaque
comité supervisant 2 000 personnes tout au plus, il y règne une
grande convivialité.
La municipalité utilise un autre moyen pour gérer la population des
migrants: elle fait pression sur leurs employeurs pour qu’ils leur fournissent un
logement. Selon Mme Wu, 36% des migrants de Shanghai habiteraient sur ou près
de leur lieu de travail; près de la moitié des travailleurs issus du
monde rural logeraient dans des habitations fournies par des entreprises de la ville,
et deux tiers des migrants ouvriers du bâtiment vivraient sur leurs chantiers.
Le sort de la population flottante est plus enviable à Shanghai que dans d’autres
pays en développement mais les migrants sont loin de bénéficier
du même statut que les Shanghaïens. Citoyens de seconde zone, ils sont
acceptés à contrecœur pour leur travail mais on leur reproche de faire
peser une charge supplémentaire sur les infrastructures de la ville. Pourtant,
tandis que les Shanghaïens reçoivent généralement des aides
de leur employeur ou du gouvernement pour payer la scolarité de leur enfant
et leurs soins médicaux, les résidents temporaires doivent s’acquitter
de la totalité de ces frais. Leurs enfants, dont beaucoup sont nés
à Shanghai, sont condamnés à rester en marge. Ils ont très
peu de chances de fréquenter leurs camarades natifs de la ville. Et les Shanghaïens
de souche seraient littéralement désespérés si leur enfant
épousait un migrant. Cette éventualité reste de toute façon
très improbable du fait — entre autres — des différences culturelles
et linguistiques. De plus, ce type de mariage comporte un inconvénient majeur:
l’enfant issu d’une union entre un Shanghaïen et une migrante hérite
du lieu d’origine de sa mère.
Si les migrants sont méprisés, c’est surtout, dit-on, à cause
de leur dialecte, de leurs comportements jugés frustres et de leurs ambitions.
Traditionnellement par exemple, les hommes migrants s’achètent un costume
avant de débarquer en ville pour tenter d’y décrocher un emploi de
bureau. Mais la plupart du temps, ils finissent vêtus de leur beau costume
tout neuf — avec l’étiquette encore accrochée aux manches — non pas
dans les riches quartiers d’affaires mais sur les chantiers de construction. De plus,
dans l’esprit des Shanghaïens, les migrants sont responsables, entre autres,
de la hausse de la criminalité.
Les marques de mépris et de discrimination sont très fréquentes.
Devant un lycée du centre-ville, où l’on affiche sa fierté pour
les nouveaux buildings, stades, voies express et autre métro, tous construits
par la main-d’œuvre migrante, un policier contrôle l’identité d’une
marchande ambulante qui propose des lacets multicolores aux élèves.
Sans daigner descendre de sa moto, l’homme apostrophe violemment cette femme entre
deux âges et lui donne une contravention. Affolée et en pleurs, elle
tente de plaider sa cause auprès du policier, qui referme brutalement son
carnet et repart en faisant vrombir son moteur. Toujours en larmes, la femme rassemble
ses maigres affaires et s’éloigne, sous le regard indifférent des curieux
shanghaïens.
Où va-t-elle? Personne ne s’en soucie.
1. L'unité monétaire
chinoise est le renminbi (RMB)
Le Courrier de l'UNESCO
|