Urbanisation et mondialisation

Jorge Wilheim, architecte et urbaniste à Sao Paulo, auteur des plans de plusieurs villes, dont Curitiba au Brésil. Il a aussi été le secrétaire général adjoint de la conférence Habitat II de l’ONU (Istanbul, 1996).

L’heure est à l’architecture. Et il ne peut y avoir une nouvelle architecture s’il n’y a un nouvel urbanisme. De nouvelles villes remplacent depuis toujours, par périodes, d’anciennes villes. Mais aujourd’hui peut naître la ville des temps modernes, la ville heureuse, la ville radieuse.

Le Corbusier,
architecte et urbaniste français (1887-1965)

Selon ce que nous ferons de la mondialisation, les villes — et donc notre civilisation — seront divisées et violentes, ou humaines et pacifiques.

Les scénarios de la vie urbaine au
XXIe siècle, au Nord et surtout au Sud, ne peuvent être envisagés sans tenir compte du phénomène de la mondialisation. Elle a déjà introduit des changements radicaux. La ville — et surtout la mégapole — est la scène sur laquelle ils opèrent en priorité. Elle sera donc aussi le théâtre des grands bouleversements du prochain siècle.
La mondialisation tend à concrétiser «le village global» proposé par le Canadien Marshall McLuhan; l’«âge de l’information» qu’elle impose contracte le temps. Nous vivons une accélération jamais expérimentée. L’urbanisation de la planète obéit à ce mouvement, et la vitesse à laquelle elle s’opère dans le Sud paraît effrayante: d’ici 2025, les deux tiers de l’humanité devraient vivre dans les villes, demeurées le lieu privilégié des opportunités.
La mondialisation a par ailleurs eu tendance à accentuer une «nouvelle géographie» urbaine au Nord comme au Sud. Des archipels de consommateurs nantis se multiplient dans les villes, au milieu d’un océan d’exclus. Les chômeurs, les immigrants, les minorités et les sans-logis y sont poussés en nombre toujours croissant par les «sociétés de marché». Toutes les mégapoles — et pas seulement celles du Sud — seront par conséquent aux prises avec des tensions internes croissantes: à New York, par exemple, les 20% les plus pauvres gagnent 15 fois moins que les 20% les plus riches.
Certes, les villes ont toujours eu des quartiers jugés «chics» et d’autres «dangereux», plus encore les vieilles cités européennes que les villes des Amériques, où la mobilité géographique et sociale est plus grande. Mais cette ségrégation sociale et spatiale a changé de rythme et d’échelle, à cause de l’accroissement de la population urbaine, de la multiplication des implantations illégales, mais aussi de la montée des incertitudes. Nous sommes en effet entrés dans une période de transition de l’histoire, où les discontinuités l’emportent sur les ajustements. Les changements radicaux dans la production et l’emploi, l’incroyable concentration des capitaux aux mains du secteur financier et spéculatif pèsent beaucoup plus sur nos vies que les ajustements publics censés améliorer l’économie de marché. Cette ségrégation urbaine acquiert donc une dynamique nouvelle dont on ignore les effets potentiels; elle atteint une dimension jamais vue du fait de la croissance des mégapoles à un rythme explosif.
Premier scénario: tout va mal.
L’accélération de la mondialisation aggrave l’incertitude sur l’avenir. La peur, accompagnée de réflexes défensifs, monte chez les individus et au sein des institutions. Le tout exacerbe l’intolérance, la xénophobie, la méfiance vis-à-vis de tout ce qui est novateur ou étranger. Les tensions urbaines s’expriment de plus en plus violemment, la ségrégation s’accentue; l’espace public, abandonné, devient un no man’s land dangereux, piteux habitat des exclus. La ville perd sa vocation originelle: un carrefour de rencontres et d’échanges.
Si, en outre, la mondialisation continue à aller de pair avec une déréglementation des marchés financiers et avec le maintien des mêmes niveaux d’endettement des pays du Sud, ces derniers ne pourront financer leurs infrastructures urbaines. Et si le manque de volonté politique et la corruption s’en mêlent, la contestation s’aiguisera et les violences se multiplieront. Les pouvoirs désargentés réagiront de façon antidémocratique et s’associeront même à des mafias apportant leurs capitaux.
Deuxième scénario: tout va bien.
Selon le principe «tout ce qui est fait par l’Etat est public, mais l’Etat ne détient pas tout ce qui est public», un nouveau pacte est scellé entre l’Etat, le marché, les actifs et la société civile, dont les ONG. La ville invente une nouvelle qualité de la vie en créant des espaces d’échanges entre citoyens. Des emplois sont créés dans le secteur social, l’environnement, l’éducation, la recherche, la culture, les loisirs, offrant des perspectives aux jeunes.
Dans les pays du Sud, des stratégies de développement à long terme et une planification urbaine sont en outre établies, de façon à profiter des opportunités de la mondialisation tout en échappant à ses pièges. L’urbanisme se politise et l’Etat s’associe au privé, sous la supervision d’organisations de la société civile. Un habitat décent se développe grâce notamment au micro-crédit et à une réglementation des prix des matériaux de construction. L’amélioration des infrastructures permet d’intégrer les quartiers illégaux dans la réalité civilisée de la ville. La démocratie invente de nouvelles formes de gestion grâce à des réseaux de participation.
Dans un scénario de transition,
les stratégies d’action doivent se situer entre ces deux extrêmes. Elles doivent viser des buts sociaux pour que, dans les mégapoles, émerge une civilisation fondée sur une démocratie participative et sur un «capitalisme social» ou «socialisme de marché».
Mais, plus que jamais, le futur n’est pas dessiné. Pour ma part, je souhaite que l’actuelle période de transition mène rapidement à une nouvelle Renaissance humaniste, dont on perçoit déjà les prémices: nous ouvririons alors le chemin d’un développement équitable, humain et pacifique.

Le Courrier de l'UNESCO