L’odyssée juridique de l’espace

Amy Otchet, journaliste au Courrier de l’UNESCO

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Et si l’un des 120 000 débris de fusées et de satellites qui gravitent dans l’espace venait percuter un astronaute?











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Décembre 1998: la construction de la Station spatiale internationale avance; les deux premiers éléments, l’un russe, l’autre américain, font leur jonction.







Il est clair que les pays et les sociétés qui investissent des sommes astronomiques doivent être rétribués pour leurs inventions. Mais une découverte qui peut apporter un bienfait universel doit-elle être brevetée sur une base strictement commerciale, ou faut-il prévoir des dispositions légales permettant d’y avoir accès?







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Une photo satellite de l’agglomération de Tokyo; en rouge: la végétation, en bleu: les constructions. La définition de ces photos atteint désormais le mètre.










Droits de l’espace: les engins lourds de l’ONU

• Traité sur les principes régissant les activités des Etats en matière d’exploration et d’utilisation de l’espace extra-atmosphérique, y compris la Lune et les autres corps célestes (1967): le plus important de tous les accords juridiques sur l’espace. Il en assure la liberté d’exploration et d’utilisation, pourvu que ces opérations soient menées au bénéfice et dans l’intérêt de tous les pays. Les Etats sont responsables de toutes les activités de leurs ressortissants. Personne ne peut s’approprier l’espace extra-atmosphérique. Aucune notion explicite de souveraineté nationale n’y est reconnue. 95 Etats l’ont ratifié.
• Accord sur le sauvetage des astronautes, le retour des astronautes et la restitution des objets lancés dans l’espace extra-atmosphérique (1968): première loi humanitaire en faveur des astronautes, elle a été ratifiée par 85 Etats.
• Convention sur la responsabilité internationale pour les dommages causés par des objets spatiaux (1972): cette Convention tient les Etats pour responsables des dommages causés par leurs objets spatiaux sur la Terre et dans l’espace. Elle constitue de l’avis général un jalon essentiel sur la voie du règlement des différends, mais il est aujourd’hui nécessaire d’en préciser les termes, en raison notamment de l’augmentation des activités commerciales des firmes privées dans l’espace. 80 Etats l’ont ratifiée.
• Convention sur l’immatriculation des objets lancés dans l’espace extra-atmosphérique (1975): les Etats sont tenus d’immatriculer chaque objet spatial qu’ils lancent, en précisant ses principaux paramètres et sa fonction générale. Les 40 Etats qui l’ont ratifiée ont signalé environ 4 900 objets, dont des débris spatiaux et des satellites hors d’usage. Cette Convention est généralement jugée assez peu efficace. Elle n’a pas été ratifiée par la totalité des Etats qui opèrent dans l’espace, et ceux qui l’ont fait ne déclarent pas tous les objets qu’ils lancent.
• Accord régissant les activités des Etats sur la Lune et les autres corps célestes (1979): conçu pour assurer sur une base équitable une exploitation ordonnée et sans risque des ressources naturelles de la Lune, cet accord a échoué sur le plan politique: neuf Etats seulement l’ont ratifié. Ni les Etats-Unis ni la Russie ne le signeront, car il stipule que la Lune et les autres corps célestes font partie du «patrimoine commun de l’humanité», le principe sur lequel est fondé le droit de la mer. On reproche à cette notion d’être trop vague, mais certains Etats s’opposent énergiquement à toute tentative de préciser ses implications.

A l’heure où des sociétés privées, en plus des Etats, lancent des engins dans l’espace, le droit actuel ne suffit plus. Une grande conférence va s’attaquer aux vides juridiques.

On lance un satellite, il remorque un astéroïde et le ramène sur terre. Science-fiction? Non. C’est le projet d’un industriel américain, qui voudrait être le premier au monde à posséder un corps céleste. Qui peut l’en empêcher s’il y met le prix? Est-ce légal? D’après le droit international de l’espace, nul ne peut revendiquer la propriété d’un corps céleste. Mais si cet industriel a réussi à ramener «son» astéroïde sur terre, ce ne sera plus un corps céleste et le droit de l’espace ne s’appliquera plus...
Le progrès technologique ouvrant de nouvelles possibilités de profit dans l’espace, les casse-tête juridiques s’accumulent, en forme de boîte de Pandore. Exemple: où finit l’espace aérien et où commence l’espace extra-atmosphérique? Juridiquement, on n’en sait rien. Si un avion immatriculé dans un pays ne peut entrer sans autorisation dans l’espace aérien d’un autre, la situation est moins claire pour l’engin de reconnaissance propulsé par micro-ondes qu’on met actuellement au point: il volera à une altitude d’une trentaine de kilomètres; ce ne sera ni un satellite ni un avion.
Ce type de questions sera au cœur de la troisième conférence des Nations unies sur l’exploration et les usages pacifiques de l’espace (UNISPACE), qui se tiendra à Vienne (Autriche) en juillet 1999. Elle réunira les représentants de 185 pays et des dirigeants des firmes aérospatiales. Les décisions qui y seront prises détermineront la façon dont nous allons concevoir et utiliser l’espace extra-atmosphérique. Trois problèmes majeurs vont dominer les débats: les débris en orbite, la commercialisation de l’espace et la propriété intellectuelle.
Dans l’espace, la notion de «protection de l’environnement» prend un sens particulier. Un boulon lancé à 75 000 km/h (plus vite qu’une balle de fusil) peut endommager gravement un coûteux satellite de télécommunication. On estime que deux millions de kilos de débris sont déjà en orbite, à savoir 110 000 objets d’un à dix centimètres et 8 500 objets plus gros. Ces chiffres devraient augmenter: dans dix ans, 1 000 satellites tourneront autour de la Terre, alors qu’il y en a 600 aujourd’hui.

Au moins un accident grave
Le problème des débris dans l’espace devrait être relativement simple à résoudre: il concerne directement les grandes puissances qui ont les plus gros investissements dans les installations spatiales, comme les Etats-Unis, la Russie et la France. «Nous avons déjà eu au moins un accident grave, lorsqu’un débris a touché le satellite français Cerise», signale Kai-Uwe Schrogl, avocat du Centre aérospatial allemand. Il n’a pas fait trop de vagues judiciaires parce que le fragment «coupable» provenait d’un lanceur français. Mais s’il avait été russe ou chinois?
La protection de l’environnement est mentionnée dans deux des trois conventions de l’O
NU qui régissent les activités spatiales (voir encadré), mais aucune obligation de limiter les débris n’a été prévue. «Les Etats-Unis ne veulent rien qui puisse ressembler à une réglementation internationale», explique K.-U. Schrogl. De nombreux autres pays en réclament une. Paradoxalement, les Etats-Unis sont le seul pays doté d’une réglementation nationale sur les débris en orbite, et le gouvernement américain s’efforce de renforcer ces lois, dont l’application coûte fort cher. Il est bien plus onéreux de construire un satellite qui ne largue pas dans l’espace ses fusées d’appoint au démarrage qu’un autre qui le fait. «Quand les lanceurs moins coûteux et plus polluants mis au point par d’autres pays commenceront à réduire l’avantage concurrentiel des Etats-Unis, l’administration américaine sera favorable à des règlements internationaux, prédit K.-U. Schrogl. Les Etats-Unis préféreraient que les règles soient fixées dans un forum non gouvernemental où ils pourraient faire ce qu’ils veulent. Mais ils seront bien obligés de passer par l’ONU
Le problème de la responsabilité juridique révèle un gros vide dans l’actuel droit international de l’espace. Tous les accords importants en la matière ont été négociés pendant la Guerre froide, à une époque où les Etats étaient les seuls acteurs. Aujourd’hui, de plus en plus d’objets spatiaux sont construits, lancés et gérés par des sociétés privées. Or, il n’existe aucune procédure officielle d’autorisation. K.-U. Schrogl recourt à une image: en omettant d’instaurer un permis de conduire pour la circulation spatiale, les Etats ont créé les conditions de collisions internationales en série.

Qui paiera les dégâts?
Prenons l’exemple de la Sea Launch Company, une nouvelle société qui lance des satellites à partir de la haute mer, hors de toute juridiction nationale et donc de tout contrôle. Consortium déclaré aux îles Caïmans, elle appartient à des partenaires norvégien, russe, ukrainien – chacun ayant 20% des parts environ – et à la compagnie américaine Boeing, qui en possède 40%. Le navire et la plate-forme utilisés pour les lancements battent pavillon libérien. Que se passe-t-il si une erreur de lancement envoie accidentellement une fusée vers un pays tiers? Quel gouvernement veillera à ce que le consortium paie les dégâts?
Dans le cas de la Sea Launch, les Etats-Unis, pour des raisons politiques et économiques, ont décidé d’assumer seuls cette responsabilité, précise Frans von der Dunk, codirecteur de l’Institut international du droit aérien et spatial à l’université de Leyde (Pays-Bas). «Si la société Boeing était autorisée à contourner la juridiction des Etats-Unis, ajoute-t-il, elle pourrait proposer des lancements à la Chine et à d’autres pays.» Mais la fixation d’un satellite sur un lanceur suppose d’importants transferts de technologie – sujet sensible pour les Etats-Unis.
Si une solution a été trouvée pour la Sea Launch, le problème général demeure. «Le droit doit s’attaquer aux réalités complexes de cette industrie», conclut F. von der Dunk. Le Comité des utilisations pacifiques de l’espace extra-atmosphérique de l’O
NU (UNCOPUOS) a entrepris de réclamer un accord international ou un ensemble de principes directeurs susceptibles de régler les questions de responsabilité juridique et d’indemnisation.
L’UNISPACE abordera sans doute aussi la question de la propriété intellectuelle, en liaison notamment avec les préparatifs de lancement de la Station spatiale internationale (ISS), vaste projet auquel participent 16 pays. Ce sera la structure la plus grande et la plus complexe jamais placée en orbite:
2 000 m
2 de panneaux solaires connectés à une colonne aussi longue qu’un terrain de football et constituée d’une série de modules ronds, où sept personnes vont vivre et mener des expériences scientifiques. Il faudra plus de 40 vols spatiaux pour transporter et assembler les composantes de l’ISS, qui pèsera près de 460 tonnes. Date d’achèvement prévue: 2004.
«L’ISS est un mariage de raison», estime Ram Jakhu, de l’Institut de droit aérien et spatial de l’université McGill (Canada). Les Etats partenaires partagent les frais des services communs mais gardent le contrôle de leurs modules respectifs. La station a donné presque autant de fil à retordre aux avocats qu’aux ingénieurs. Ils ont dû clarifier absolument tout, des visas et des éventuels certificats de décès des astronautes aux droits de douane. Mais leur gros problème a été la propriété intellectuelle.
L’environnement de l’ISS – la microgravité ou apesanteur – va permettre aux chercheurs d’étudier dans des conditions uniques les solides, les liquides, les gaz et les forces qui les affectent. Ce sera peut-être une mine d’or. Les savants s’attendent à des percées spectaculaires dans divers domaines: biotechnologie, recherches sur les combustibles et les carburants renouvelables, produits pharmaceutiques, alliages métalliques d’une résistance sans précédent. Les compagnies pharmaceutiques projettent aussi de lancer dans l’ISS des cristaux de protéines très purs et précisément ordonnés, qui pourraient aider à concevoir de nouveaux médicaments. Imaginez, dit Jakhu, qu’un scientifique indien autorisé à réaliser des expériences dans le module de la Russie découvre un remède contre le cancer. A qui iront les droits de propriété intellectuelle? Il y a de fortes chances pour que les deux pays se soient entendus d’avance mais rien n’interdit aux Japonais, par exemple, de copier l’expérience dans leur module. L’espace est une zone libre, hors du champ des lois terrestres sur le copyright ou d’institutions comme l’Organisation mondiale du commerce.
«Faut-il s’efforcer d’appliquer les règles traditionnelles qui sont très protectrices et nationalistes, ou changer d’approche lorsque l’invention peut aider l’ensemble de l’humanité?», demande Maureen Williams, expert en droit spatial à l’université de Buenos-Aires. «Il est clair que les pays et les sociétés qui investissent des sommes astronomiques doivent être rétribués pour leurs inventions. Mais une découverte qui peut apporter un bienfait universel doit-elle être brevetée sur une base strictement commerciale, ou faut-il prévoir des dispositions légales permettant d’y avoir accès?» Maureen Williams renvoie à un principe fondamental du droit de l’espace, énoncé par la Convention de 1967 sur l’espace extra-atmosphérique: «L’exploration et l’utilisation de l’espace… doivent être menées pour le bien et dans l’intérêt de tous les pays, sans distinction de niveau de développement économique ou scientifique».
Le problème des droits de propriété intellectuelle devient particulièrement épineux dans le cas de la télédétection. Ses applications sont très diverses: surveiller la déforestation, prévoir les glissements de terrain et les coulées de boue, améliorer l’irrigation agricole, etc. Mais télédétection veut aussi dire observation par satellite.
Durant la Guerre froide, la plupart des pays acceptaient implicitement d’être observés mais ce gentleman’s agreement est de plus en plus contesté. Pour deux raisons. D’une part, la technologie s’est considérablement améliorée: les anciens systèmes de télédétection avaient une résolution de 30 mètres ou plus, les plus récents d’un mètre seulement. D’autre part, si cette technologie de pointe était, il y a encore quelques années, essentiellement aux mains des services de renseignement des Etats-Unis, de la Russie et de quelques autres pays, elle est aujourd’hui utilisée par des firmes privées qui vendent l’information au plus offrant. «C’est inquiétant: les groupes terroristes vont pouvoir disposer, sur leurs cibles potentielles, d’informations détaillées auxquelles ils n’avaient jamais eu accès, souligne Stephen Doyle, ancien directeur-adjoint des Affaires internationales à la NASA. Ils feront acheter les données par des tiers et personne ne parviendra à remonter jusqu’à eux.»
Depuis 10 ans, les pays en développement réclament une réglementation sur la télédétection, qu’ils perçoivent comme une atteinte à leur souveraineté nationale. Avec des images à haute résolution, une compagnie comme Shell peut explorer les ressources pétrolières de l’un d’eux sans même avoir à poser le pied sur son territoire. Une société privée peut aussi photographier les ressources naturelles d’un pays sans son consentement et n’a aucune obligation de partager avec lui ses informations. La firme les «possède», elle est donc libre de les vendre à n’importe quel prix. Le pays concerné pourra, tout au plus, acheter les droits sur ces données. C’est le mieux qu’il puisse espérer. Sinon, il risque de constater qu’une autre compagnie ou un autre Etat l’a fait – et connaît mieux ses propres ressources que lui-même.

Ni autorisation ni accès préférentiel
«Ce problème très délicat est politique», commente Maureen Williams. Si les Nations unies ont adopté un ensemble de principes pour assurer l’égalité d’accès aux données de la télédétection, il reste que les «détecteurs» n’ont ni à solliciter l’autorisation préalable des pays «détectés», ni à leur consentir un accès préférentiel aux données. «Tout ça n’est pas très bon pour nous, déclare José Montserrat Filho, vice-président de la Société brésilienne du droit aérospatial. Nous, pays en développement, avons besoin d’un accord juridiquement contraignant qui réglemente la télédétection. Manifestement, les Etats et les entreprises des pays industrialisés n’en voient pas la nécessité. Ils préfèrent le droit coutumier» et les codes de conduite volontaires, qui «ne font que maintenir le statu quo».
«Il faut être pragmatique», estime pour sa part He Qizhi, conseiller juridique pour les affaires spatiales au ministère chinois des Affaires étrangères. Si l’on fixe la barre trop haut, on n’obtient rien.» Aux conventions contraignantes, il préfère les «instruments plus souples», par exemple des déclarations ou résolutions, qui ne viseraient pas seulement à limiter les abus de la télédétection, mais aussi à étendre ses bienfaits. «Ce pourrait être un outil très puissant pour améliorer l’environnement et sauver des vies, notamment dans les pays en développement… Les principes de cette coopération et de cet accès équitable se trouvent déjà dans les conventions existantes. Ils manquent seulement de précision». He Qizhi souhaite qu’UNISPACE souligne la nécessité de coopérer à travers des déclarations de principes qui pourraient ouvrir la voie, plus tard, à des accords régionaux ou bilatéraux.
L’Union européenne vient de décider que les scientifiques auraient accès aux données de la télédétection, tout en autorisant aussi leur vente. Pour K.-U. Schrogl, c’est un pas dans la bonne direction: «Nous allons avoir une législation nationale et régionale négociée au cas par cas, mais rien de comparable au droit de la mer… La question est d’organiser la coopération internationale, pas de l’imposer».

Le Courrier de l'UNESCO