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Selon une
théorie américaine nouvelle et audacieuse, tous les arts plastiques
obéiraient à des principes universels, qu’il faudrait respecter pour
charmer l’œil.
Si un Martien, qui plus est éthologiste — spécialiste de
l’étude des comportements animaux dans leur milieu naturel —, débarquait
sur terre pour nous observer, bien des aspects de la nature humaine le laisseraient
perplexe. L’art — notre propension à créer des tableaux, des sculptures,
et à les admirer — compterait parmi les plus énigmatiques. Quelle fonction
biologique ce mystérieux comportement peut-elle avoir?
«Des facteurs culturels jouent dans la sensibilité de chacun à
telle ou telle forme d’art. Mais, même si la beauté est en grande partie
dans l’œil qui regarde, pourquoi n’existerait-il pas une sorte de règle universelle,
une “structure profonde” sous-jacente à toute expérience artistique?»
A cette difficile question, Vilayanur S. Ramachandran, directeur du Centre d’étude
du cerveau et de la cognition à l’Université de Californie (San Diego),
apporte une réponse aussi audacieuse que controversée: une nouvelle
théorie scientifique de l’art qui explique de nombreuses expériences
familières. Pourquoi, par exemple, un simple croquis évoque un visage
connu parfois mieux qu’une photo couleur; ou encore pourquoi beaucoup d’hommes trouvent
sexy la taille de guêpe de Marilyn Monroe?
La théorie du professeur Ramachandran porte sur trois points. Quelles sont
les «règles de l’art» qui créent du «joli»?
Pourquoi se sont-elles développées et pourquoi sous cette forme-là?
Quel circuit cérébral touchent-elles? Les précédentes
théories esthétiques avaient étudié une ou deux de ces
questions; mais c’est la première fois que les trois sont envisagées
ensemble.
Avec son collègue William Hirstein, V. S. Ramachandran a établi un
corpus des «huit lois de l’expérience artistique […] que les artistes
appliquent, consciemment ou non, pour induire une stimulation optimale des aires
visuelles du cerveau», et en particulier de ce qu’on appelle le système
limbique1. Sur les huit (voir encadré), trois semblent avoir une importance
particulière: le phénomène psychologique du «glissement
à l’extrême», le principe d’association et la faculté de
se concentrer sur une seule piste visuelle2.
Le «glissement à l’extrême» est un principe connu des éthologistes:
par exemple, si on apprend à un rat à distinguer un carré d’un
rectangle et qu’on le récompense pour le rectangle, il se dirigera plus fréquemment
vers ce dernier. Mieux, si on utilise un rectangle de 20 sur 30 cm pour entraîner
ce rat, puis qu’on le remplace par un autre de 10 sur 40 cm, l’animal y réagira
encore plus positivement. Le rat n’apprend pas à valoriser un rectangle particulier
mais une règle: les rectangles valent mieux que les carrés. Donc, plus
la différence est grande entre le grand et le petit côté du rectangle
— autrement dit moins il ressemble à un carré —, plus le rat l’apprécie.
C’est le «glissement à l’extrême». Selon V. S. Ramachandran,
ce principe représente la clé de la force évocatrice d’un très
grand nombre d’œuvres d’art.
En quoi le «glissement à l’extrême» influence-t-il la manière
dont les êtres humains reconnaissent les formes et déterminent leurs
choix esthétiques? Voyons comment s’y prend un caricaturiste doué pour
dessiner un visage célèbre, celui de l’ancien président américain
Richard Nixon par exemple. Que fait-il inconsciemment? Il prend la moyenne de tous
les visages, la compare à celui de Nixon, repère les différences,
puis amplifie les écarts pour aboutir à sa caricature. Il en résulte
un dessin qui ressemble encore plus à Nixon que Nixon lui-même. L’artiste
a amplifié les caractéristiques du visage du président — de
même qu’un rectangle très allongé est une version exagérée
du prototype original auquel le rat a été confronté. D’où
l’aphorisme de V. S. Ramachandran: «Tout art est caricatural». Ce qui,
de son propre aveu, n’est pas une vérité absolue, mais se vérifie
de façon étonnamment fréquente. L’artiste ne se contente pas
d’essayer de saisir l’essence des choses; il cherche à l’amplifier, pour mieux
activer les mécanismes neuronaux de l’amateur d’art.
Le principe
d’association
Regardez ce bronze
de l’époque Cola — la déesse Parvati, avec ses hanches et sa poitrine
si généreuses (fig. 1): on remarque tout de suite que c’est la caricature
d’une forme féminine. Le sculpteur a choisi d’amplifier l’«essence»
(la rasa, disaient les artistes hindous) de l’«être-femme», en
se portant à l’extrémité du spectre masculin/féminin.
L’exagération artistique produit un «super-stimulus» auquel, selon
V. S. Ramachandran, certains circuits neuronaux réagissent. Les artistes peuvent
aussi chercher à éveiller un écho émotionnel fort et
direct en exploitant le «glissement à l’extrême» sur d’autres
plans que la forme: un Van Gogh, un Boucher ou un Monet peuvent être perçus
comme des caricatures dans l’«espace couleur».
La seconde règle proposé par V. S. Ramachandran est le principe d’association
ou de liaison. Le dalmatien représenté figure 2 aide à le comprendre.
Cette image apparaît d’abord comme un ensemble désordonné de
taches aléatoires, dont le nombre d’associations potentielles est infini.
Mais dès qu’on a vu le chien, le système visuel ne relie que certaines
de ces taches entre elles, et toujours de la même manière: il devient
impossible de voir autre chose. Car la découverte du chien et le lien établi
entre les taches pertinentes pour le distinguer procurent une agréable sensation
de détente. Dans l’«espace couleur», porter un foulard bleu à
fleurs rouges avec une jupe rouge produit le même effet. Le lien visuel entre
les fleurs et la jupe rouges est esthétiquement agréable. Les artistes
comprennent le plaisir qui surgit de ce type d’associations.
D’un point de vue évolutionniste, l’intérêt de ce regroupement
des stimuli est évident: il facilite le repérage de la proie, ou du
prédateur. Mais comment ce regroupement se fait-il? Comme le cerveau n’a qu’une
capacité d’attention limitée et que l’espace neural est trop restreint
pour gérer des représentations concurrentes, chaque étape dans
le processus d’information visuelle fournit l’occasion d’envoyer un signal du genre:
«Voici une piste vers quelque chose qui pourrait ressembler à un objet».
Par des boucles de rétroaction, des solutions partielles (ou des conjectures)
aux problèmes de perception sont renvoyés de chaque niveau hiérarchique
à tous les modules précédents, pour leur imposer une petite
déviation dans le traitement des données: la perception finale émerge
de ce resserrement progressif.
Les
vertus des caricatures
L’«hypothèse»
dalmatien encourage la liaison des taches correspondantes qui, à son tour,
confirme encore la forme canine de la perception finale. Et quand tout concorde,
nous nous sentons bien. Ce que l’artiste essaie de faire, c’est d’introduire le plus
grand nombre possible de ces indicateurs d’objets potentiels — une idée qui
aide à expliquer pourquoi regroupement et résolution de problèmes
visuels sont si souvent exploités dans l’art et la mode.
Troisième principe important pour V. S. Ramachandran: la nécessité
d’isoler une seule modalité visuelle, avant d’amplifier le signal dans cette
modalité-là. L’aptitude du cerveau à réaliser cette opération
explique pourquoi un dessin ou une esquisse a plus d’efficacité artistique
qu’une photographie en couleur. Imaginons une telle photo couleur de Nixon, avec
les intensités, les nuances, le teint de la peau, ses imperfections, etc.
Ce qui est unique chez Nixon, c’est la forme de son visage (qu’amplifie la caricature).
Le teint rend certes l’image plus humaine, mais sûrement pas plus «nixonienne».
Donc, il amoindrit en fait l’impact des suggestions de la forme. S’en tenir aux contours
n’est pas un simple «pis-aller»: ils sont vraiment plus efficaces qu’une
photo couleur en demi-teintes, même si elle contient davantage d’information.
D’où l’aphorisme: en art, «plus = moins».
Le syndrome dit «de l’idiot savant» viendrait aussi à l’appui
de ce point de vue. Certains enfants autistes «retardés» dessinent
admirablement bien. Les animaux dessinés par Nadia, artiste de huit ans, sont
presque aussi agréables à l’œil que ceux de Léonard de Vinci
(fig. 4). V. S. Ramachandran propose une explication: dans l’autisme, le trouble
fondamental est, selon lui, une distorsion du «paysage des traits saillants»;
les autistes «savants» ferment un grand nombre de canaux sensoriels importants,
ce qui leur permet de diriger toute leur capacité d’attention sur un seul
canal.
V. S. Ramachandran estime possible de tester le principe du «glissement à
l’extrême» par expérimentation directe. La méthode reposerait
sur le skin conductance response (SCR), la transpiration de la peau. C’est la technologie
utilisée dans les «détecteurs de mensonges». Le niveau
du SCR mesure en direct l’importance de la stimulation limbique (émotionnelle)
provoquée par une image. On la mesure mieux de cette façon plutôt
qu’en interrogeant quelqu’un quel sur le niveau d’émotion qu’il ressent devant
une image: sa réponse orale est filtrée, corrigée et parfois
censurée par l’esprit conscient. Mesurer le SCR permet d’accéder directement
aux processus mentaux «inconscients».
L’expérience consisterait à comparer le SCR d’un sujet face à
la caricature d’Einstein ou de Nixon et face à leur photo. Intuitivement,
on s’attend à ce que la photo provoque un SCR supérieur puisqu’elle
est riche en données et excite donc davantage de modules. S’il arrivait que,
paradoxalement, la caricature suscite un SCR plus important, cela prouverait que
le «glissement à l’extrême» aurait joué: inconsciemment,
l’artiste aurait créé un super-stimulus.
L’usage
du mot «joli»
De même, on pourrait
comparer le niveau du SCR face à des caricatures de femmes (ou d’ailleurs
à un bronze de Cola, ou à un nu de Picasso) et face à la photo
d’une femme nue. On peut imaginer qu’au niveau conscient, le sujet se dirait plus
attiré par la photo, mais qu’il aurait une très forte «réaction
esthétique inconsciente» à la représentation artistique
— sous la forme d’un SCR supérieur. Que l’art puise dans le «subconscient»
n’est évidemment pas une idée neuve, mais ces mesures de SCR constituent
peut-être la première tentative de le prouver expérimentalement.
L’entreprise de V. S. Ramachandran pour réduire l’expérience esthétique
à un ensemble de lois physiques ou neurobiologiques a déjà suscité
de vigoureuses critiques. L’usage qu’il fait du mot «joli»a suscité
la méfiance: aucun critique d’art sérieux ne l’utilise, sauf pour éreinter
une œuvre d’un ton faussement aimable. «Joli» n’est pas un synonyme de
«beau», il évoque la superficialité et l’imposture. Or,
V. S. Ramachandran l’utilise sans aucune ironie, comme un qualificatif valorisé.
On pourrait lui pardonner ce faux pas isolé, mais d’autres aspects de son
travail sont pointés du doigt.
Il y a d’abord son insistance sur les formes féminines et sur l’érotisme
dans ses exemples. Puis, la confusion qu’il paraît faire entre l’«émoi»
(que mesure le SCR) et une réaction esthétique positive — ce qui, disent
ses détracteurs, présuppose la thèse réductrice qu’il
entend prouver. Pour certains d’entre eux, ces deux points pris dans un ensemble
l’amènent en définitive à confondre la pornographie et le grand
art.
La «science de l’art» a aussi été attaquée par des
scientifiques. On a reproché à son concepteur de n’avoir procédé
à aucune vérification empirique sérieuse de ses thèses
et de proposer au mieux un programme de recherche, assorti de quelques pistes d’investigation.
Et sa gamme d’exemples, a-t-on dit, est trop pauvre pour justifier sa prétention
grandiose à traiter de l’art en totalité. Sans parler de sa découverte
des «lois de l’expérience esthétique». V. S. Ramachandran
ne s’est pas fait non plus beaucoup d’amis en accrochant son wagon au train bouddhiste,
en vertu d’un rapprochement entre ses huit lois et le Chemin à huit branches
de Bouddha, parallèle qu’il qualifie lui-même — soyons justes — d’un
peu bizarre.
La critique a surtout porté sur la disproportion entre l’étroitesse
de la théorie de l’art de V. S. Ramachandran et l’immensité des prétentions
qu’il lui assigne, même s’il admet qu’à l’origine il l’a proposée
«par espièglerie». L’aplomb avec lequel il l’énonce suffit
à garantir que nous en entendrons beaucoup parler à l’avenir.
1. Région cérébrale comprenant notamment l’hippocampe,
les bulbes olfactifs et le septum.
2. Un exposé plus complet de V.S. Ramachandran et William Hirstein sur le
sujet paraîtra courant 1999 dans le Journal of Consciousness Studies, sous
le titre: «La science de l’art, une théorie neurologique de l’expérience
esthétique».
Le Courrier de l'UNESCO
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