La «science» de l’art

Anthony Freeman, directeur de la rédaction du Journal of Consciousness Studies.

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Figure 1. Un exemple de «glissement
à l’extrême»: la déesse indienne Parvathi (XIe siècle).








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Figure 2. La découverte d’un dalmatien parmi ces taches, grâce au principe de liaison, procure une sensation de détente.







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Figure 3. Richard Nixon, vu par Mulatier, dans son livre «Les grandes gueules». Editions du Pont-Neuf, Paris, 1979.








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Figure 4. Des chevaux dessinés par Léonard de Vinci et reproduits ici par un enfant autiste de huit ans.








Les huit lois
de l’expérience artistique

1
En vertu du «glissement à l’extrême»,
les éléments exagérés attirent l’œil.

2
Isoler une seule piste visuelle
aide à concentrer son attention.

3
Le regroupement des perceptions détache les objets d’un fond.

4
Le contraste renforce.

5
La solution de problèmes visuels renforce aussi.

6
Les vues imprenables sont suspectes.

7
Les métaphores ou «jeux» visuels rehaussent l’art.

8
La symétrie plaît.

Selon une théorie américaine nouvelle et audacieuse, tous les arts plastiques obéiraient à des principes universels, qu’il faudrait respecter pour charmer l’œil.

Si un Martien, qui plus est éthologiste — spécialiste de l’étude des comportements animaux dans leur milieu naturel —, débarquait sur terre pour nous observer, bien des aspects de la nature humaine le laisseraient perplexe. L’art — notre propension à créer des tableaux, des sculptures, et à les admirer — compterait parmi les plus énigmatiques. Quelle fonction biologique ce mystérieux comportement peut-elle avoir?
«Des facteurs culturels jouent dans la sensibilité de chacun à telle ou telle forme d’art. Mais, même si la beauté est en grande partie dans l’œil qui regarde, pourquoi n’existerait-il pas une sorte de règle universelle, une “structure profonde” sous-jacente à toute expérience artistique?» A cette difficile question, Vilayanur S. Ramachandran, directeur du Centre d’étude du cerveau et de la cognition à l’Université de Californie (San Diego), apporte une réponse aussi audacieuse que controversée: une nouvelle théorie scientifique de l’art qui explique de nombreuses expériences familières. Pourquoi, par exemple, un simple croquis évoque un visage connu parfois mieux qu’une photo couleur; ou encore pourquoi beaucoup d’hommes trouvent sexy la taille de guêpe de Marilyn Monroe?
La théorie du professeur Ramachandran porte sur trois points. Quelles sont les «règles de l’art» qui créent du «joli»? Pourquoi se sont-elles développées et pourquoi sous cette forme-là? Quel circuit cérébral touchent-elles? Les précédentes théories esthétiques avaient étudié une ou deux de ces questions; mais c’est la première fois que les trois sont envisagées ensemble.
Avec son collègue William Hirstein, V. S. Ramachandran a établi un corpus des «huit lois de l’expérience artistique […] que les artistes appliquent, consciemment ou non, pour induire une stimulation optimale des aires visuelles du cerveau», et en particulier de ce qu’on appelle le système limbique
1. Sur les huit (voir encadré), trois semblent avoir une importance particulière: le phénomène psychologique du «glissement à l’extrême», le principe d’association et la faculté de se concentrer sur une seule piste visuelle2.
Le «glissement à l’extrême» est un principe connu des éthologistes: par exemple, si on apprend à un rat à distinguer un carré d’un rectangle et qu’on le récompense pour le rectangle, il se dirigera plus fréquemment vers ce dernier. Mieux, si on utilise un rectangle de 20 sur 30 cm pour entraîner ce rat, puis qu’on le remplace par un autre de 10 sur 40 cm, l’animal y réagira encore plus positivement. Le rat n’apprend pas à valoriser un rectangle particulier mais une règle: les rectangles valent mieux que les carrés. Donc, plus la différence est grande entre le grand et le petit côté du rectangle — autrement dit moins il ressemble à un carré —, plus le rat l’apprécie. C’est le «glissement à l’extrême». Selon V. S. Ramachandran, ce principe représente la clé de la force évocatrice d’un très grand nombre d’œuvres d’art.
En quoi le «glissement à l’extrême» influence-t-il la manière dont les êtres humains reconnaissent les formes et déterminent leurs choix esthétiques? Voyons comment s’y prend un caricaturiste doué pour dessiner un visage célèbre, celui de l’ancien président américain Richard Nixon par exemple. Que fait-il inconsciemment? Il prend la moyenne de tous les visages, la compare à celui de Nixon, repère les différences, puis amplifie les écarts pour aboutir à sa caricature. Il en résulte un dessin qui ressemble encore plus à Nixon que Nixon lui-même. L’artiste a amplifié les caractéristiques du visage du président — de même qu’un rectangle très allongé est une version exagérée du prototype original auquel le rat a été confronté. D’où l’aphorisme de V. S. Ramachandran: «Tout art est caricatural». Ce qui, de son propre aveu, n’est pas une vérité absolue, mais se vérifie de façon étonnamment fréquente. L’artiste ne se contente pas d’essayer de saisir l’essence des choses; il cherche à l’amplifier, pour mieux activer les mécanismes neuronaux de l’amateur d’art.

Le principe d’association
Regardez ce bronze de l’époque Cola — la déesse Parvati, avec ses hanches et sa poitrine si généreuses (fig. 1): on remarque tout de suite que c’est la caricature d’une forme féminine. Le sculpteur a choisi d’amplifier l’«essence» (la rasa, disaient les artistes hindous) de l’«être-femme», en se portant à l’extrémité du spectre masculin/féminin. L’exagération artistique produit un «super-stimulus» auquel, selon V. S. Ramachandran, certains circuits neuronaux réagissent. Les artistes peuvent aussi chercher à éveiller un écho émotionnel fort et direct en exploitant le «glissement à l’extrême» sur d’autres plans que la forme: un Van Gogh, un Boucher ou un Monet peuvent être perçus comme des caricatures dans l’«espace couleur».
La seconde règle proposé par V. S. Ramachandran est le principe d’association ou de liaison. Le dalmatien représenté figure 2 aide à le comprendre. Cette image apparaît d’abord comme un ensemble désordonné de taches aléatoires, dont le nombre d’associations potentielles est infini. Mais dès qu’on a vu le chien, le système visuel ne relie que certaines de ces taches entre elles, et toujours de la même manière: il devient impossible de voir autre chose. Car la découverte du chien et le lien établi entre les taches pertinentes pour le distinguer procurent une agréable sensation de détente. Dans l’«espace couleur», porter un foulard bleu à fleurs rouges avec une jupe rouge produit le même effet. Le lien visuel entre les fleurs et la jupe rouges est esthétiquement agréable. Les artistes comprennent le plaisir qui surgit de ce type d’associations.
D’un point de vue évolutionniste, l’intérêt de ce regroupement des stimuli est évident: il facilite le repérage de la proie, ou du prédateur. Mais comment ce regroupement se fait-il? Comme le cerveau n’a qu’une capacité d’attention limitée et que l’espace neural est trop restreint pour gérer des représentations concurrentes, chaque étape dans le processus d’information visuelle fournit l’occasion d’envoyer un signal du genre: «Voici une piste vers quelque chose qui pourrait ressembler à un objet». Par des boucles de rétroaction, des solutions partielles (ou des conjectures) aux problèmes de perception sont renvoyés de chaque niveau hiérarchique à tous les modules précédents, pour leur imposer une petite déviation dans le traitement des données: la perception finale émerge de ce resserrement progressif.

Les vertus des caricatures
L’«hypothèse» dalmatien encourage la liaison des taches correspondantes qui, à son tour, confirme encore la forme canine de la perception finale. Et quand tout concorde, nous nous sentons bien. Ce que l’artiste essaie de faire, c’est d’introduire le plus grand nombre possible de ces indicateurs d’objets potentiels — une idée qui aide à expliquer pourquoi regroupement et résolution de problèmes visuels sont si souvent exploités dans l’art et la mode.
Troisième principe important pour V. S. Ramachandran: la nécessité d’isoler une seule modalité visuelle, avant d’amplifier le signal dans cette modalité-là. L’aptitude du cerveau à réaliser cette opération explique pourquoi un dessin ou une esquisse a plus d’efficacité artistique qu’une photographie en couleur. Imaginons une telle photo couleur de Nixon, avec les intensités, les nuances, le teint de la peau, ses imperfections, etc. Ce qui est unique chez Nixon, c’est la forme de son visage (qu’amplifie la caricature). Le teint rend certes l’image plus humaine, mais sûrement pas plus «nixonienne». Donc, il amoindrit en fait l’impact des suggestions de la forme. S’en tenir aux contours n’est pas un simple «pis-aller»: ils sont vraiment plus efficaces qu’une photo couleur en demi-teintes, même si elle contient davantage d’information. D’où l’aphorisme: en art, «plus = moins».
Le syndrome dit «de l’idiot savant» viendrait aussi à l’appui de ce point de vue. Certains enfants autistes «retardés» dessinent admirablement bien. Les animaux dessinés par Nadia, artiste de huit ans, sont presque aussi agréables à l’œil que ceux de Léonard de Vinci (fig. 4). V. S. Ramachandran propose une explication: dans l’autisme, le trouble fondamental est, selon lui, une distorsion du «paysage des traits saillants»; les autistes «savants» ferment un grand nombre de canaux sensoriels importants, ce qui leur permet de diriger toute leur capacité d’attention sur un seul canal.
V. S. Ramachandran estime possible de tester le principe du «glissement à l’extrême» par expérimentation directe. La méthode reposerait sur le skin conductance response (SCR), la transpiration de la peau. C’est la technologie utilisée dans les «détecteurs de mensonges». Le niveau du SCR mesure en direct l’importance de la stimulation limbique (émotionnelle) provoquée par une image. On la mesure mieux de cette façon plutôt qu’en interrogeant quelqu’un quel sur le niveau d’émotion qu’il ressent devant une image: sa réponse orale est filtrée, corrigée et parfois censurée par l’esprit conscient. Mesurer le SCR permet d’accéder directement aux processus mentaux «inconscients».
L’expérience consisterait à comparer le SCR d’un sujet face à la caricature d’Einstein ou de Nixon et face à leur photo. Intuitivement, on s’attend à ce que la photo provoque un SCR supérieur puisqu’elle est riche en données et excite donc davantage de modules. S’il arrivait que, paradoxalement, la caricature suscite un SCR plus important, cela prouverait que le «glissement à l’extrême» aurait joué: inconsciemment, l’artiste aurait créé un super-stimulus.

L’usage du mot «joli»
De même, on pourrait comparer le niveau du SCR face à des caricatures de femmes (ou d’ailleurs à un bronze de Cola, ou à un nu de Picasso) et face à la photo d’une femme nue. On peut imaginer qu’au niveau conscient, le sujet se dirait plus attiré par la photo, mais qu’il aurait une très forte «réaction esthétique inconsciente» à la représentation artistique — sous la forme d’un SCR supérieur. Que l’art puise dans le «subconscient» n’est évidemment pas une idée neuve, mais ces mesures de SCR constituent peut-être la première tentative de le prouver expérimentalement.
L’entreprise de V. S. Ramachandran pour réduire l’expérience esthétique à un ensemble de lois physiques ou neurobiologiques a déjà suscité de vigoureuses critiques. L’usage qu’il fait du mot «joli»a suscité la méfiance: aucun critique d’art sérieux ne l’utilise, sauf pour éreinter une œuvre d’un ton faussement aimable. «Joli» n’est pas un synonyme de «beau», il évoque la superficialité et l’imposture. Or, V. S. Ramachandran l’utilise sans aucune ironie, comme un qualificatif valorisé. On pourrait lui pardonner ce faux pas isolé, mais d’autres aspects de son travail sont pointés du doigt.
Il y a d’abord son insistance sur les formes féminines et sur l’érotisme dans ses exemples. Puis, la confusion qu’il paraît faire entre l’«émoi» (que mesure le SCR) et une réaction esthétique positive — ce qui, disent ses détracteurs, présuppose la thèse réductrice qu’il entend prouver. Pour certains d’entre eux, ces deux points pris dans un ensemble l’amènent en définitive à confondre la pornographie et le grand art.
La «science de l’art» a aussi été attaquée par des scientifiques. On a reproché à son concepteur de n’avoir procédé à aucune vérification empirique sérieuse de ses thèses et de proposer au mieux un programme de recherche, assorti de quelques pistes d’investigation. Et sa gamme d’exemples, a-t-on dit, est trop pauvre pour justifier sa prétention grandiose à traiter de l’art en totalité. Sans parler de sa découverte des «lois de l’expérience esthétique». V. S. Ramachandran ne s’est pas fait non plus beaucoup d’amis en accrochant son wagon au train bouddhiste, en vertu d’un rapprochement entre ses huit lois et le Chemin à huit branches de Bouddha, parallèle qu’il qualifie lui-même — soyons justes — d’un peu bizarre.
La critique a surtout porté sur la disproportion entre l’étroitesse de la théorie de l’art de V. S. Ramachandran et l’immensité des prétentions qu’il lui assigne, même s’il admet qu’à l’origine il l’a proposée «par espièglerie». L’aplomb avec lequel il l’énonce suffit à garantir que nous en entendrons beaucoup parler à l’avenir.


1. Région cérébrale comprenant notamment l’hippocampe, les bulbes olfactifs et le septum.
2. Un exposé plus complet de V.S. Ramachandran et William Hirstein sur le sujet paraîtra courant 1999 dans le Journal of Consciousness Studies, sous le titre: «La science de l’art, une théorie neurologique de l’expérience esthétique».

Le Courrier de l'UNESCO