Asie du Sud-Est: l’économie plonge, l’école mue

Matthew Pennington, avec la collaboration de Jeeraporn Chaisri. Journalistes basés à Bangkok, Thaïlande.

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Singapour, où la majorité des enfants font 10 années d’études, a radicalement changé la conception de l’enseignement en classe.










«Le principal risque (d’échec) est le vieux cauchemar du pays – l’instabilité politique. Mais, avec la nouvelle Constitution en place, cela paraît plus solide»









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En Indonésie, la crise financière a entraîné un abandon scolaire massif.












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Ces enfants de l’école du Palais royal de Bangkok ne seront pas les seuls à bénéficier des grandes réformes en cours en Thaïlande.












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En Malaisie, l’ordinateur arrive dans les écoles grâce à un partenariat entre l’Etat et le secteur privé.






«Décentraliser est une nécessité, la crise n’a fait qu’accélérer les choses»





La loi sur l’éducation nationale
en Thaïlande

Voici les principales mesures de la nouvelle «constitution scolaire»:
• Droit à 12 ans d’enseignement public gratuit.
Education centrée sur l’élève et soucieuse de promouvoir la démocratie et les droits de l’homme.
• Education spécialisée pour tous ceux qui souffrent d’un handicap physique ou mental, ou de difficultés scolaires.
• Reconnaissance accrue de l’éducation extrascolaire et de la formation permanente.
Davantage de contenu local dans les programmes.
• Fusion en un seul ministère de trois structures de niveau ministériel.
• Décentralisation des responsabilités financières et administratives.
• Soutien de l’Etat aux écoles privées et alternatives.









Quelques indicateurs

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Les succès économiques des «tigres» asiatiques ont longtemps masqué les faiblesses de leurs écoles. Après la crise financière, ces pays veulent des têtes mieux faites.

La crise financière qui sévit en Asie depuis 1997 a peut-être du bon au chapitre de l’éducation: elle incite les «tigres» mal en point du Sud-Est asiatique à consolider leurs systèmes scolaires, afin que leurs économies résistent mieux aux chocs du type de celui qui vient de les plonger dans la récession.
En Thaïlande, une révision de la Constitution ouvre la voie au plus grand bouleversement de l’enseignement depuis l’époque de la monarchie absolue. L’Indonésie a instauré un système de bourses d’urgence. La Malaisie lance ses premières écoles entièrement informatisées. Et Singapour veut désormais que ses élèves apprennent à penser.
En dépit de leurs différences, ces initiatives s’inspirent des mêmes principes. D’abord, ils reconnaissent la nécessité d’un saut qualitatif dans l’instruction de base, afin que leur main-d’œuvre retrouve sa compétitivité. Ensuite, ils souhaitent que le «par cœur» cède la place à une pensée créatrice. Enfin, la Thaïlande et l’Indonésie entreprennent de décentraliser les décisions sur les programmes et les budgets, afin de mieux répondre aux besoins locaux.
Dès avant la crise, il était clair qu’en Asie du Sud-Est, les systèmes scolaires étaient à la traîne par rapport au développement économique. Pendant 30 ans, ces pays ont été portés par une croissance économique tournée vers l’exportation. Un de ses grands piliers était le travail non qualifié à bas prix. Or, ces dernières années, des pays comme la Chine, le Vietnam et l’Inde ont offert des coûts de main-d’œuvre moindres, ce qui a rendu l’Asie du Sud-Est moins compétitive dans les industries manufacturières de base. En même temps, la formation professionnelle ne suivait pas le mouvement mondial et ces pays ont eu du mal à rivaliser dans les branches à forte valeur ajoutée, comme les technologies de l’information.
En Thaïlande et en Indonésie, ces faiblesses étaient manifestes avant 1997, mais les gouvernements tardaient à y remédier: la croissance économique était forte, le niveau de vie général s’améliorait, aucune pression n’incitait les Etats à lancer de vastes réformes. En revanche, la Malaisie et Singapour ont suivi une politique plus visionnaire en matière d’éducation et la crise a accru leur détermination à mettre au point des systèmes encore plus avancés.

Ambitieuses réformes en Thaïlande
«Nos modèles pédagogique et économique sont liés», assure le professeur S. Gopinathan, doyen de l’Institut national de l’éducation à Singapour. Notre économie s’appuyait sur une industrialisation tournée vers l’exportation, qui exigeait une main-d’œuvre docile et assez peu instruite, ainsi que des capitaux et des marchés. Mais, dans le nouveau paradigme économique, la valeur ajoutée viendra d’une tout autre source: l’aptitude à utiliser le savoir et les données.»
En Thaïlande, une ambitieuse loi de réforme de l’enseignement doit être approuvée par le Parlement. Elle pose les bases du bouleversement pédagogique le plus radical depuis l’instauration de l’école obligatoire par le roi Rama VI (1910-1925). Pour Somsak Prisanantakul, vice-ministre de l’Education, il s’agit d’un «tournant pour la société thaïe»: le poids de l’Etat dans l’enseignement va diminuer et la participation de la population augmenter. Cette loi, qualifiée de nouvelle constitution scolaire, inclut le droit de chaque Thaï – consacré par la nouvelle charte «du peuple» adoptée fin 1997 – à 12 années d’enseignement public (la moyenne actuelle est de 5,3 ans).
Durant les 30 années précédant la crise financière, qui a éclaté en juillet 1997, le PIB par habitant a été multiplié par quatre en termes réels et le taux de scolarisation est passé d’environ 70% à 90% dans le primaire, et de 40% à plus de 70% dans le secondaire. Mais cela n’a rien changé aux problèmes fondamentaux du système. Parmi les enfants de 6 à 17 ans, un sur quatre n’est toujours pas scolarisé, et les modes d’enseignement apparaissent de plus en plus dépassés. Le «par cœur» prévaut, ce qui, disent les partisans des pédagogies alternatives en Thaïlande, favorise l’obéissance à l’autorité au lieu de stimuler la pensée indépendante. De plus, la main-d’œuvre thaïe est sous-qualifiée et n’a pas de compétences techniques de pointe.
Même avant le krach, on s’inquiétait de l’aptitude de la Thaïlande à passer de l’ère de la main-d’œuvre à celle de la technologie. «Nous comptions sur les experts étrangers», affirme Sombat Suwanpitak, directeur du développement de l’éducation extrascolaire au sein du gouvernement thaï. Selon une étude de 1996, les trois quarts des actifs de plus de 21 ans n’ont aucune instruction secondaire. Et, au sommet de la pyramide, il y a pénurie de diplômés de niveau international dans les disciplines scientifiques et techniques, car le système universitaire est traditionnellement conçu pour donner des hauts fonctionnaires à l’Etat.
Cette réalité, dont la crise a fait prendre conscience, a donné une impulsion supplémentaire à la loi de réforme, perçue comme la base du développement de l’éducation de haut niveau dont a besoin le pays. Adoptée en mars 1999 par la Chambre basse du Parlement, elle marque un renversement des priorités, de plus en plus évident dans toute l’Asie du Sud-Est, en faveur d’un enseignement centré sur l’élève, et qui insiste davantage sur la créativité et la capacité d’analyse que sur la mémoire. «La plupart des enseignants faisaient un cours magistral face à la classe, souligne Rung Kaewdang, secrétaire général du bureau de la commission de l’Education nationale. On va maintenant privilégier l’aide personnalisée à chaque élève et l’enseignement en petits groupes.»
La réaction des jeunes Thaïs semble favorable. «Les étudiants doivent apprendre à être indépendants et compétitifs», estime Chanthima Sujjavirakul, 22 ans, étudiante en comptabilité à l’université de Bangkok. Ils doivent être «prêts à s’instruire par eux-mêmes».
Dans les toutes prochaines années, la mise en œuvre de cette loi va donner aux écoles et aux autorités locales un pouvoir à la fois pédagogique et financier, qui réduira radicalement les tâches des fonctionnaires du ministère à Bangkok. Rung Kaewdang soutient qu’en engageant plus directement parents et gouverneurs dans la gestion des établissements scolaires, les réformes développeront l’esprit de responsabilité et limiteront la corruption. Avant la crise, par exemple, le ministère de l’Education était embourbé dans un scandale sur les achats d’ordinateurs, qui est devenu un enjeu politique national.
En même temps, laisser plus de responsabilité aux enseignants – au lieu de leur imposer le strict respect des programmes nationaux – devrait en principe rendre l’école plus sensible aux besoins des communautés locales. C’est une priorité pour les minorités ethniques comme les tribus montagnardes estimées à 834 000 personnes qui vivent le long des frontières avec le Laos et le Myanmar, et dont l’instruction accuse un retard considérable sur celle des Thaïs de la plaine.
Les spécialistes de l’éducation craignent toutefois que le pays ne s’embarque dans trop de changements à la fois. «C’est un programme colossal: alléger radicalement les ministères, entreprendre la décentralisation du système, donner autorité à des communautés locales qui n’ont aucune idée de la gestion des écoles et, par-dessus le marché, viser l’excellence scolaire», dit Gary Suwannarat, consultant de la Banque asiatique de développement (BAD) en Thaïlande. «Le principal risque (d’échec) est le vieux cauchemar du pays – l’instabilité politique, ajoute John Middleton, premier conseiller de la Banque mondiale en Thaïlande pour les questions d’éducation. Mais, avec la nouvelle Constitution en place, cela paraît plus solide.»

Décentralisation en Indonésie
En Indonésie, après la chute, en 1998, du régime militaire du président Suharto au pouvoir depuis 32 ans, la réforme politique a favorisé les changements scolaires. Mais les acquis de l’ére Suharto (l’éducation était alors la clef de voûte de la politique de développement et les personnes sans instruction primaire étaient passées des trois quarts environ au tiers de la population) sont menacés. La contraction de 13% de l’économie en 1998 a entraîné une forte baisse des revenus des familles dans les villes et compromis leur capacité à payer les modestes frais de scolarité de l’enseignement public.
L’éducation a alors fait face à un abandon scolaire massif. Ce phénomène a pris des proportions inquiétantes dans les villes, où les abandons ont triplé en 1998 dans l’enseignement secondaire, en particulier chez les filles. D’après une étude de la Banque mondiale, la scolarisation des filles dans les collèges de Jakarta a baissé de 19% pendant l’année scolaire 1998/1999.
Dans la capitale indonésienne, où la criminalité fait rage, le nombre d’enfants des rues s’est nettement accru. Ils nettoient les pare-brise, mendient, vendent des journaux. Ils traînent aussi aux carrefours vers le quartier des affaires: ce sont les «jockeys», qui gagnent de l’argent en offrant de monter dans les voitures, car les automobilistes risquent une amende s’ils gagnent le centre-ville congestionné au volant d’un véhicule sans passager. «Bien sûr, ces gosses ne vont jamais à l’école», observe Stephen Hill, représentant de l’U
NESCO en Indonésie.
La BAD et la Banque mondiale ont injecté plus de 300 millions de dollars, à titre de prêts, dans un programme de cinq ans visant à fournir des bourses d’études à près de quatre millions d’élèves issus de familles indonésiennes pauvres, qui risquent fort d’abandonner leurs études secondaires. De plus, 140 000 subventions ont été accordées à des établissements déstabilisés par la chute en termes réels de leurs financements publics. Un récent rapport de la Banque mondiale indique qu’avant la crise, beaucoup manquaient déjà de livres, de fournitures et d’entretien: les subventions de l’Etat aux écoles primaires se montaient à moins de 0,40 dollar par élève et par an.
Cet octroi de bourses a été soutenu par une grande campagne publicitaire financée par l’Etat, «Restez à l’école!», avec des spots télévisés autour du slogan «aku anak sekolah» (je suis écolier). Tous les fonds sont versés directement, autant que faire se peut, sur les comptes postaux des élèves et des établissements scolaires à travers tout le pays: il s’agit de réduire les frais généraux et les «déperditions» administratives. Le ministre de l’Education, Juwono Sudarsono, a récemment reconnu que la corruption est un problème et que 10 à 15% des fonds n’arriveront probablement pas à leurs destinataires. Des inquiétudes se sont également exprimées sur les délais de paiement.
La BAD se félicite de ce programme de bourses: elle estime qu’il pose les bases d’une future décentralisation radicale du financement de l’éducation. Un rapport officiel de suivi de l’opération a conclu que 81% des bourses de 2,50 dollars par mois sont parvenues aux élèves les plus pauvres la première année, et que pratiquement tous ont reçu le montant exact. Les hauts fonctionnaires indonésiens sont plus prudents: ils voient dans cette initiative un simple colmatage temporaire. Mais, en matière de budgets et de gestion des établissements, la décentralisation du pouvoir semble inévitable.
«Décentraliser est une nécessité», déclare Indra Djati Sidi, directeur général des enseignements primaire et secondaire, en précisant que la délégation aux districts d’une autorité accrue sur la formation des maîtres et la construction des écoles avait commencé il y a deux ans. «La crise n’a fait qu’accélérer les choses.» Le ministère de l’Education paraît décidé à garder sous son contrôle le cœur des programmes nationaux et les examens, mais il admet que les districts connaissent mieux que les fonctionnaires de Jakarta les besoins d’éducation des communautés locales. Au début des années 90, le gouvernement a pris l’initiative d’autoriser 20% de contenu local dans les programmes scolaires; la concrétisation de cette mesure – essentielle dans un pays d’une telle diversité ethnique et géographique, avec ses 200 millions d’habitants – reste entravée par l’incapacité des responsables locaux à sortir du cadre rigide des programmes nationaux.

Nouvelles technologies en Malaisie et à Singapour
La Malaisie et Singapour ont accéléré d’ambitieux projets dont l’objectif est de changer de fond en comble la notion même de scolarisation. La Malaisie s’est engagée cette année, certes timidement, dans l’aventure de l’«école intelligente». Cette entreprise, qui vise à lui assurer les brillants innovateurs en technologies de l’information et les travailleurs rompus à l’informatique dont elle aura besoin demain, est vantée par son gouvernement comme étant un partenariat unique entre l’Etat et le secteur privé. Un consortium de 12 entreprises du secteur de l’information, essentiellement des multinationales, a été chargé de concevoir les systèmes et logiciels pour que 90 établissements scolaires soient totalement informatisés; 30% d’entre eux se trouvent en zone rurale.
«Si nous ne passons pas aux technologies de pointe, si nous n’entrons pas dans les secteurs à forte intensité de savoir, la Malaisie devra continuer à compter sur les industries à forte main-d’œuvre et restera toujours un pays en développement», explique Rojani Abdul Hamid du ministère de l’Education. Le consortium élabore une «solution totale» pour une école entièrement informatisée, de l’enseignement aux élèves à la gestion de l’établissement en passant par son administration. Les enfants pourront étudier à leur propre rythme et passer les examens – accessibles «en ligne» à partir d’une base de données centralisée – quand ils se sentiront prêts. Des cours sur CD-R
OM seront assurés en science et technologie, mathématiques, anglais et bahasa melayu (la langue nationale).
Le grand objectif est de fournir du personnel qualifié au projet du «Super Corridor Multimédia»: cet axe industriel consacré aux technologies de l’information, qui se développera au sud de la capitale, Kuala Lumpur, est la pièce-maîtresse de l’effort du Premier ministre Mahathir Mohamad pour faire de la Malaisie un pays développé en 2020.
Selon plusieurs sources, la crise économique et les problèmes de coordination entre les entreprises privées du consortium ont provoqué des retards. Le ministère de l’Education a colmaté la brèche en concevant lui-même des programmes provisoires d’enseignement par ordinateur et d’autres matériels pédagogiques susceptibles de faciliter l’entrée d’écoles encore sous-équipées dans l’ère des technologies de l’information.
Pendant ce temps, Singapour faisait savoir son intention d’investir plus de 2,6 milliards de dollars dans la construction ou la modernisation de 290 écoles au cours des sept prochaines années, poursuivant ainsi son inlassable effort pour améliorer un système éducatif déjà remarquablement efficace. Au sein de sa population de 3,5 millions d’habitants, la majorité des enfants font 10 ans d’études dans l’enseignement public.
Mais ces succès ne dissipent pas les inquiétudes sur la capacité des élèves à innover. En 1998, l’Institut national de l’éducation, responsable de la formation des maîtres, a adopté un nouveau programme où la conception de l’enseignement en classe change radicalement. Baptisé «Apprendre à penser», il cherche à encourager ce qui jusqu’à présent était tabou, à savoir l’expression par les élèves de leurs idées personnelles.
Selon le professeur Gopinathan de l’Institut, Singapour a privilégié jusqu’ici la maîtrise des contenus, la «pédagogie de la feuille de copie». Mais, pour l’économie mondialisée de demain, cela ne suffit pas. «Il nous faut, estime-t-il, un environnement scolaire qui autorise la flexibilité et la coopération dans l’acquisition des savoirs.»

Le Courrier de l'UNESCO