|
Quelques indicateurs

|
Les succès
économiques des «tigres» asiatiques ont longtemps masqué
les faiblesses de leurs écoles. Après la crise financière, ces
pays veulent des têtes mieux faites.
La crise
financière qui sévit en Asie depuis 1997 a peut-être du bon au
chapitre de l’éducation: elle incite les «tigres» mal en point
du Sud-Est asiatique à consolider leurs systèmes scolaires, afin que
leurs économies résistent mieux aux chocs du type de celui qui vient
de les plonger dans la récession.
En Thaïlande, une révision de la Constitution ouvre la voie au plus grand
bouleversement de l’enseignement depuis l’époque de la monarchie absolue.
L’Indonésie a instauré un système de bourses d’urgence. La Malaisie
lance ses premières écoles entièrement informatisées.
Et Singapour veut désormais que ses élèves apprennent à
penser.
En dépit de leurs différences, ces initiatives s’inspirent des mêmes
principes. D’abord, ils reconnaissent la nécessité d’un saut qualitatif
dans l’instruction de base, afin que leur main-d’œuvre retrouve sa compétitivité.
Ensuite, ils souhaitent que le «par cœur» cède la place à
une pensée créatrice. Enfin, la Thaïlande et l’Indonésie
entreprennent de décentraliser les décisions sur les programmes et
les budgets, afin de mieux répondre aux besoins locaux.
Dès avant la crise, il était clair qu’en Asie du Sud-Est, les systèmes
scolaires étaient à la traîne par rapport au développement
économique. Pendant 30 ans, ces pays ont été portés par
une croissance économique tournée vers l’exportation. Un de ses grands
piliers était le travail non qualifié à bas prix. Or, ces dernières
années, des pays comme la Chine, le Vietnam et l’Inde ont offert des coûts
de main-d’œuvre moindres, ce qui a rendu l’Asie du Sud-Est moins compétitive
dans les industries manufacturières de base. En même temps, la formation
professionnelle ne suivait pas le mouvement mondial et ces pays ont eu du mal à
rivaliser dans les branches à forte valeur ajoutée, comme les technologies
de l’information.
En Thaïlande et en Indonésie, ces faiblesses étaient manifestes
avant 1997, mais les gouvernements tardaient à y remédier: la croissance
économique était forte, le niveau de vie général s’améliorait,
aucune pression n’incitait les Etats à lancer de vastes réformes. En
revanche, la Malaisie et Singapour ont suivi une politique plus visionnaire en matière
d’éducation et la crise a accru leur détermination à mettre
au point des systèmes encore plus avancés.
Ambitieuses
réformes en Thaïlande
«Nos modèles pédagogique et économique sont liés»,
assure le professeur S. Gopinathan, doyen de l’Institut national de l’éducation
à Singapour. Notre économie s’appuyait sur une industrialisation tournée
vers l’exportation, qui exigeait une main-d’œuvre docile et assez peu instruite,
ainsi que des capitaux et des marchés. Mais, dans le nouveau paradigme économique,
la valeur ajoutée viendra d’une tout autre source: l’aptitude à utiliser
le savoir et les données.»
En Thaïlande, une ambitieuse loi de réforme de l’enseignement doit être
approuvée par le Parlement. Elle pose les bases du bouleversement pédagogique
le plus radical depuis l’instauration de l’école obligatoire par le roi Rama
VI (1910-1925). Pour Somsak Prisanantakul, vice-ministre de l’Education, il s’agit
d’un «tournant pour la société thaïe»: le poids de
l’Etat dans l’enseignement va diminuer et la participation de la population augmenter.
Cette loi, qualifiée de nouvelle constitution scolaire, inclut le droit de
chaque Thaï – consacré par la nouvelle charte «du peuple»
adoptée fin 1997 – à 12 années d’enseignement public (la moyenne
actuelle est de 5,3 ans).
Durant les 30 années précédant la crise financière, qui
a éclaté en juillet 1997, le PIB par habitant a été multiplié
par quatre en termes réels et le taux de scolarisation est passé d’environ
70% à 90% dans le primaire, et de 40% à plus de 70% dans le secondaire.
Mais cela n’a rien changé aux problèmes fondamentaux du système.
Parmi les enfants de 6 à 17 ans, un sur quatre n’est toujours pas scolarisé,
et les modes d’enseignement apparaissent de plus en plus dépassés.
Le «par cœur» prévaut, ce qui, disent les partisans des pédagogies
alternatives en Thaïlande, favorise l’obéissance à l’autorité
au lieu de stimuler la pensée indépendante. De plus, la main-d’œuvre
thaïe est sous-qualifiée et n’a pas de compétences techniques
de pointe.
Même avant le krach, on s’inquiétait de l’aptitude de la Thaïlande
à passer de l’ère de la main-d’œuvre à celle de la technologie.
«Nous comptions sur les experts étrangers», affirme Sombat Suwanpitak,
directeur du développement de l’éducation extrascolaire au sein du
gouvernement thaï. Selon une étude de 1996, les trois quarts des actifs
de plus de 21 ans n’ont aucune instruction secondaire. Et, au sommet de la pyramide,
il y a pénurie de diplômés de niveau international dans les disciplines
scientifiques et techniques, car le système universitaire est traditionnellement
conçu pour donner des hauts fonctionnaires à l’Etat.
Cette réalité, dont la crise a fait prendre conscience, a donné
une impulsion supplémentaire à la loi de réforme, perçue
comme la base du développement de l’éducation de haut niveau dont a
besoin le pays. Adoptée en mars 1999 par la Chambre basse du Parlement, elle
marque un renversement des priorités, de plus en plus évident dans
toute l’Asie du Sud-Est, en faveur d’un enseignement centré sur l’élève,
et qui insiste davantage sur la créativité et la capacité d’analyse
que sur la mémoire. «La plupart des enseignants faisaient un cours magistral
face à la classe, souligne Rung Kaewdang, secrétaire général
du bureau de la commission de l’Education nationale. On va maintenant privilégier
l’aide personnalisée à chaque élève et l’enseignement
en petits groupes.»
La réaction des jeunes Thaïs semble favorable. «Les étudiants
doivent apprendre à être indépendants et compétitifs»,
estime Chanthima Sujjavirakul, 22 ans, étudiante en comptabilité à
l’université de Bangkok. Ils doivent être «prêts à
s’instruire par eux-mêmes».
Dans les toutes prochaines années, la mise en œuvre de cette loi va donner
aux écoles et aux autorités locales un pouvoir à la fois pédagogique
et financier, qui réduira radicalement les tâches des fonctionnaires
du ministère à Bangkok. Rung Kaewdang soutient qu’en engageant plus
directement parents et gouverneurs dans la gestion des établissements scolaires,
les réformes développeront l’esprit de responsabilité et limiteront
la corruption. Avant la crise, par exemple, le ministère de l’Education était
embourbé dans un scandale sur les achats d’ordinateurs, qui est devenu un
enjeu politique national.
En même temps, laisser plus de responsabilité aux enseignants – au lieu
de leur imposer le strict respect des programmes nationaux – devrait en principe
rendre l’école plus sensible aux besoins des communautés locales. C’est
une priorité pour les minorités ethniques comme les tribus montagnardes
estimées à 834 000 personnes qui vivent le long des frontières
avec le Laos et le Myanmar, et dont l’instruction accuse un retard considérable
sur celle des Thaïs de la plaine.
Les spécialistes de l’éducation craignent toutefois que le pays ne
s’embarque dans trop de changements à la fois. «C’est un programme colossal:
alléger radicalement les ministères, entreprendre la décentralisation
du système, donner autorité à des communautés locales
qui n’ont aucune idée de la gestion des écoles et, par-dessus le marché,
viser l’excellence scolaire», dit Gary Suwannarat, consultant de la Banque
asiatique de développement (BAD) en Thaïlande. «Le principal risque
(d’échec) est le vieux cauchemar du pays – l’instabilité politique,
ajoute John Middleton, premier conseiller de la Banque mondiale en Thaïlande
pour les questions d’éducation. Mais, avec la nouvelle Constitution en place,
cela paraît plus solide.»
Décentralisation
en Indonésie
En Indonésie, après la chute, en 1998, du régime militaire du
président Suharto au pouvoir depuis 32 ans, la réforme politique a
favorisé les changements scolaires. Mais les acquis de l’ére Suharto
(l’éducation était alors la clef de voûte de la politique de
développement et les personnes sans instruction primaire étaient passées
des trois quarts environ au tiers de la population) sont menacés. La contraction
de 13% de l’économie en 1998 a entraîné une forte baisse des
revenus des familles dans les villes et compromis leur capacité à payer
les modestes frais de scolarité de l’enseignement public.
L’éducation a alors fait face à un abandon scolaire massif. Ce phénomène
a pris des proportions inquiétantes dans les villes, où les abandons
ont triplé en 1998 dans l’enseignement secondaire, en particulier chez les
filles. D’après une étude de la Banque mondiale, la scolarisation des
filles dans les collèges de Jakarta a baissé de 19% pendant l’année
scolaire 1998/1999.
Dans la capitale indonésienne, où la criminalité fait rage,
le nombre d’enfants des rues s’est nettement accru. Ils nettoient les pare-brise,
mendient, vendent des journaux. Ils traînent aussi aux carrefours vers le quartier
des affaires: ce sont les «jockeys», qui gagnent de l’argent en offrant
de monter dans les voitures, car les automobilistes risquent une amende s’ils gagnent
le centre-ville congestionné au volant d’un véhicule sans passager.
«Bien sûr, ces gosses ne vont jamais à l’école»,
observe Stephen Hill, représentant de l’UNESCO en Indonésie.
La BAD et la Banque mondiale ont injecté plus de 300 millions de dollars,
à titre de prêts, dans un programme de cinq ans visant à fournir
des bourses d’études à près de quatre millions d’élèves
issus de familles indonésiennes pauvres, qui risquent fort d’abandonner leurs
études secondaires. De plus, 140 000 subventions ont été accordées
à des établissements déstabilisés par la chute en termes
réels de leurs financements publics. Un récent rapport de la Banque
mondiale indique qu’avant la crise, beaucoup manquaient déjà de livres,
de fournitures et d’entretien: les subventions de l’Etat aux écoles primaires
se montaient à moins de 0,40 dollar par élève et par an.
Cet octroi de bourses a été soutenu par une grande campagne publicitaire
financée par l’Etat, «Restez à l’école!», avec des
spots télévisés autour du slogan «aku anak sekolah»
(je suis écolier). Tous les fonds sont versés directement, autant que
faire se peut, sur les comptes postaux des élèves et des établissements
scolaires à travers tout le pays: il s’agit de réduire les frais généraux
et les «déperditions» administratives. Le ministre de l’Education,
Juwono Sudarsono, a récemment reconnu que la corruption est un problème
et que 10 à 15% des fonds n’arriveront probablement pas à leurs destinataires.
Des inquiétudes se sont également exprimées sur les délais
de paiement.
La BAD se félicite de ce programme de bourses: elle estime qu’il pose les
bases d’une future décentralisation radicale du financement de l’éducation.
Un rapport officiel de suivi de l’opération a conclu que 81% des bourses de
2,50 dollars par mois sont parvenues aux élèves les plus pauvres la
première année, et que pratiquement tous ont reçu le montant
exact. Les hauts fonctionnaires indonésiens sont plus prudents: ils voient
dans cette initiative un simple colmatage temporaire. Mais, en matière de
budgets et de gestion des établissements, la décentralisation du pouvoir
semble inévitable.
«Décentraliser est une nécessité», déclare
Indra Djati Sidi, directeur général des enseignements primaire et secondaire,
en précisant que la délégation aux districts d’une autorité
accrue sur la formation des maîtres et la construction des écoles avait
commencé il y a deux ans. «La crise n’a fait qu’accélérer
les choses.» Le ministère de l’Education paraît décidé
à garder sous son contrôle le cœur des programmes nationaux et les examens,
mais il admet que les districts connaissent mieux que les fonctionnaires de Jakarta
les besoins d’éducation des communautés locales. Au début des
années 90, le gouvernement a pris l’initiative d’autoriser 20% de contenu
local dans les programmes scolaires; la concrétisation de cette mesure – essentielle
dans un pays d’une telle diversité ethnique et géographique, avec ses
200 millions d’habitants – reste entravée par l’incapacité des responsables
locaux à sortir du cadre rigide des programmes nationaux.
Nouvelles
technologies en Malaisie et à Singapour
La Malaisie et Singapour ont accéléré d’ambitieux projets dont
l’objectif est de changer de fond en comble la notion même de scolarisation.
La Malaisie s’est engagée cette année, certes timidement, dans l’aventure
de l’«école intelligente». Cette entreprise, qui vise à
lui assurer les brillants innovateurs en technologies de l’information et les travailleurs
rompus à l’informatique dont elle aura besoin demain, est vantée par
son gouvernement comme étant un partenariat unique entre l’Etat et le secteur
privé. Un consortium de 12 entreprises du secteur de l’information, essentiellement
des multinationales, a été chargé de concevoir les systèmes
et logiciels pour que 90 établissements scolaires soient totalement informatisés;
30% d’entre eux se trouvent en zone rurale.
«Si nous ne passons pas aux technologies de pointe, si nous n’entrons pas dans
les secteurs à forte intensité de savoir, la Malaisie devra continuer
à compter sur les industries à forte main-d’œuvre et restera toujours
un pays en développement», explique Rojani Abdul Hamid du ministère
de l’Education. Le consortium élabore une «solution totale» pour
une école entièrement informatisée, de l’enseignement aux élèves
à la gestion de l’établissement en passant par son administration.
Les enfants pourront étudier à leur propre rythme et passer les examens
– accessibles «en ligne» à partir d’une base de données
centralisée – quand ils se sentiront prêts. Des cours sur CD-ROM
seront assurés en science et technologie, mathématiques, anglais et
bahasa melayu (la langue nationale).
Le grand objectif est de fournir du personnel qualifié au projet du «Super
Corridor Multimédia»: cet axe industriel consacré aux technologies
de l’information, qui se développera au sud de la capitale, Kuala Lumpur,
est la pièce-maîtresse de l’effort du Premier ministre Mahathir Mohamad
pour faire de la Malaisie un pays développé en 2020.
Selon plusieurs sources, la crise économique et les problèmes de coordination
entre les entreprises privées du consortium ont provoqué des retards.
Le ministère de l’Education a colmaté la brèche en concevant
lui-même des programmes provisoires d’enseignement par ordinateur et d’autres
matériels pédagogiques susceptibles de faciliter l’entrée d’écoles
encore sous-équipées dans l’ère des technologies de l’information.
Pendant ce temps, Singapour faisait savoir son intention d’investir plus de 2,6 milliards
de dollars dans la construction ou la modernisation de 290 écoles au cours
des sept prochaines années, poursuivant ainsi son inlassable effort pour améliorer
un système éducatif déjà remarquablement efficace. Au
sein de sa population de 3,5 millions d’habitants, la majorité des enfants
font 10 ans d’études dans l’enseignement public.
Mais ces succès ne dissipent pas les inquiétudes sur la capacité
des élèves à innover. En 1998, l’Institut national de l’éducation,
responsable de la formation des maîtres, a adopté un nouveau programme
où la conception de l’enseignement en classe change radicalement. Baptisé
«Apprendre à penser», il cherche à encourager ce qui jusqu’à
présent était tabou, à savoir l’expression par les élèves
de leurs idées personnelles.
Selon le professeur Gopinathan de l’Institut, Singapour a privilégié
jusqu’ici la maîtrise des contenus, la «pédagogie de la feuille
de copie». Mais, pour l’économie mondialisée de demain, cela
ne suffit pas. «Il nous faut, estime-t-il, un environnement scolaire qui autorise
la flexibilité et la coopération dans l’acquisition des savoirs.»
Le Courrier de l'UNESCO
|