Du voyageur d’antan au «nouveau» touriste

Roy Malkin, journaliste au Courrier de l’UNESCO.

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De tout temps, touristes et gens du cru ont été en concurrence au cœur des monuments…











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Lorsque la noblesse visitait les vestiges antiques…










D’ici à 100 ans, ce ne sera plus la peine de voyager, car le monde est de plus en plus uniforme.

Paul Bowles,
écrivain américain (1911-)

Ils furent longtemps de simples «voyageurs». Les bouleversements du XIXe siècle en ont fait des «touristes». Une révolution? Pas si sûr.

L’art, comme tout ce qui est fort, est à consommer avec modération. A preuve l’expérience du romancier français Stendhal (Marie-Henri Beyle, 1783-1842), qui, visitant Florence en 1817, sortit très éprouvé de l’église Santa Croce: «J’étais déjà dans une sorte d’extase, par l’idée d’être à Florence, et le voisinage des grands hommes dont je venais de voir les tombeaux. Absorbé dans la contemplation de la beauté sublime, je la voyais de près, je la touchais pour ainsi dire. J’étais arrivé à ce point d’émotion où se rencontrent les sensations célestes données par les beaux-arts et les sentiments passionnés. En sortant de Santa Croce, j’avais un battement de cœur […]; la vie était épuisée chez moi, je marchais avec la crainte de tomber.»
Ce texte est la première description de ce que Graziella Magherini, psychiatre florentine, a appelé le «syndrome de Stendhal», trouble psychologique profond né de l’exposition à une œuvre d’art. Vertiges, perte du sentiment d’identité et du sens de l’orientation, dépression et même épuisement physique: tels peuvent être ses symptômes. Il paraît que ce type de surdose culturelle, dont le seul remède connu est le repos, affecte chaque année quelques touristes étrangers à Florence. D’après Graziella Magherini, qui a écrit un livre sur le sujet
1, les causes en sont «une personnalité impressionnable, le stress du voyage et de la rencontre avec une ville comme Florence, hantée par les fantômes des géants, par la mort, par la perspective de l’histoire».

À toute vapeur
Le syndrome de Stendhal n’est pas la seule chose que les touristes culturels d’aujourd’hui partagent avec les voyageurs d’hier. Les guides de voyage proliféraient dans l’Antiquité grecque, et le monde héllénistique adorait les sites touristiques (mirabilia): l’idée des «sept merveilles du monde» le prouve.
La chasse aux souvenirs n’est pas non plus une invention moderne. Les Grecs qui allaient interroger l’oracle à Delphes ou à Dodone emportaient des reliques (objet d’un commerce lucratif), tout comme les pèlerins chrétiens qui, au Moyen Age, arpentaient les grand-routes et chemins buissonniers de l’Europe.
Les effets déshumanisants du voyage actuel? Longtemps avant l’automobile et le Concorde, John Ruskin condamnait les trajets en train à 50 kilomètres/heure, «expérience […] qu’il convient de délaisser le plus vite possible. Elle transforme un homme de voyageur en colis vivant».
Le touriste caricatural? Pensons à Mme Clack dans la pièce de Samuel Foote A Trip to Calais (1776), stupéfaite de découvrir à quel point les Français parlaient admirablement... le français.
Les guides touristiques interactifs? Dès 1840, Karl Baedeker invitait ses lecteurs à lui adresser leurs suggestions pour les éditions suivantes. On pourrait multiplier les exemples.
Qui fut le premier touriste culturel? Ulysse? Alexandre le Grand, Jules César? Peut-être ont-ils été essentiellement des voyageurs de commerce, comme le marchand vénitien Marco Polo et les grands découvreurs de la Renaissance européenne, partis «gagner des chrétiens et chercher des épices». Ibn Battuta, le grand voyageur arabe du XIVe siècle, est un bien meilleur candidat. Il parcourut près de 20 000 kilomètres dans le monde islamique, de sa ville natale de Tanger jusqu’en Chine et à Sumatra, «pour la joie de découvrir des pays et des peuples nouveaux».
D’autres voyageurs culturels sont plus récents: les rejetons de l’aristocratie anglaise qui faisaient le «Grand Tour» de l’Europe continentale, itinéraire souple comprenant en général Paris et les grandes villes italiennes. Pour Thomas Nugent, auteur de The Grand Tour (1749), cette coutume était «manifestement faite pour enrichir l’esprit par le savoir, corriger le jugement, supprimer les préjugés de l’éducation, polir les manières, en un mot former un gentleman accompli». Certains restaient sceptiques devant une telle vision optimiste.
A la fin du XVIIIe siècle, la révolution industrielle créa un nouveau marché du voyage. L’amélioration des routes abrégeait considérablement les temps de transport. L’expansion de l’industrie stimulait la prospérité et constituait dans les villes, petites et grandes, un nouveau vivier de voyageurs potentiels. Le travail à horaires réglementés allait amener avec lui les idées de loisirs et de vacances. Le tourisme moderne est fils de l’ère de la vapeur en Europe et en Amérique du Nord.
Des bateaux à vapeur commencèrent à relier Douvres et Calais en 1821. En 1840, ils avaient, pense-t-on, 100 000 passagers par an. La même année, le steamer Britannia traversa l’Atlantique en 14 jours. Les vapeurs inaugurèrent un service de navette sur le Rhin en 1828 et, quelques années plus tard, sur le Rhône et le Danube. Mais c’est surtout l’extension du réseau ferré qui démocratisa le voyage et permit d’aller plus vite et plus loin.

Livre en main
Les nouveaux touristes avaient besoin d’être guidés, pris en charge, encadrés, bien plus que leurs prédécesseurs indépendants et privilégiés. Pour leur offrir des modes de déplacement protégés, une véritable «industrie» apparut au milieu du XIXe siècle, avec les agences, les guides touristiques, les voyages organisés, les hôtels, les chemins de fer et leurs indicateurs. Trois personnages ont joué un rôle essentiel: deux éditeurs, le Britannique John Murray (1808-1892) et l’Allemand Baedeker (1801-1859), ainsi qu’un agent de voyages, le Britannique Thomas Cook (1808-1892).
Les livres écrits à l’intention des adeptes du Grand Tour se comptaient par dizaines, mais il s’agissait souvent de souvenirs de voyages, décousus et pleins d’opinions tranchées de l’auteur. Pour les «nouveaux» voyageurs, les écrits aussi personnalisés ne convenaient plus. Dans les années 1840, ils furent remplacés par les Murray et les Baedeker à la couverture rouge, tous de même format, régulièrement mis à jour et conçus pour tenir aisément dans la main ou dans la poche. Baedeker, dont l’objectif était de donner au voyageur assez d’informations pour qu’il n’ait pas besoin d’un guide (humain) rétribué, voyageait lui-même incognito pour vérifier la fiabilité de ses publications. Il introduisit aussi les «étoiles» pour classer les sites et les hôtels. On a d’ailleurs reproché aux guides rouges, comme à certains de leurs successeurs modernes, de présenter le patrimoine architectural comme un ensemble de monuments-vedettes, déconnectés de la vie réelle du pays et du peuple qui les ont bâtis et leur donnent sens.
Les publications de Baedeker, qui couvraient presque toute l’Europe, devinrent vraiment très populaires: on raconte qu’en Allemagne, l’empereur Guillaume II se mettait à une fenêtre précise de son palais chaque jour à midi, car, expliquait-il, «il est écrit dans le Baedeker que j’assiste à la relève de la garde de cette fenêtre-là, alors les gens attendent là»…
Le tourisme comme «industrie» organisée, efficace, bureaucratique pour satisfaire un marché (relativement) démocratisé eut sa figure emblématique: Thomas Cook. Il estimait que visiter d’autres pays offrait à tous une occasion inédite de s’enrichir culturellement et moralement. Il commença par organiser, en 1841, des voyages en train peu coûteux à l’intention des ouvriers anglais mais il passa vite à une clientèle «haut de gamme»: en 1855, il escortait en Italie «des ecclésiastiques, des médecins, des banquiers, des ingénieurs et des négociants».
On compare souvent Cook à un grand général, le «Napoléon des excursions». Les connotations militaires et impérialistes du tourisme moderne (invasion, armée, horde) n’ont cessé d’accompagner sa carrière. Le tourisme, aux yeux de certains, ressemblait à l’impérialisme: peut-être rapportait-il de l’argent, mais il soutenait aussi un système d’exploitation et d’oppression. L’entreprise de Cook devint ainsi l’une des chevilles ouvrières de l’autorité militaire et administrative britannique en Egypte. «Le souverain officiel de l’Egypte, disait-on, est le sultan; son vrai souverain est Lord Cromer. Son gouverneur officiel est le khédive; son vrai gouverneur […] est Thomas Cook et fils.»
Cook et ses «excursionnistes» furent attaqués par les traditionalistes, traités d’observateurs hâtifs, de représentants affichés de la modernité amenant des foules d’intrus dans des villages, villes et régions jusque-là autosuffisants, qu’ils prenaient dans une nasse toujours plus étouffante de forces économiques et sociales étrangères. Plus injurieux: on accusait implicitement les nouveaux touristes «au nez rouge et au livre rouge», non seulement d’être incapables de tout sentiment esthétique (du seul fait, pratiquement, qu’ils participaient à un voyage organisé), mais de profaner, en un sens, la grandeur sacrée des monuments qu’ils visitaient. La vitesse était associée à la superficialité.
Nous voici ramenés au syndrome de Stendhal. Graziella Magherini montre qu’au contact des chefs-d’œuvre, des expériences affectives refoulées peuvent faire surface: l’art approfondit la connaissance de soi. Le plus long voyage, ne l’oublions pas, est, a toujours été et restera celui qu’on fait dans sa tête.


1. La Sindrome di Stendhal, Florence, Ponte alle Grazie, 2e édition, 1996.

Le Courrier de l'UNESCO