
Office du soir pour les jeunes novices de la pagode Vat Xieng, construite
au XVIe siècle.
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Je réponds ordinairement, à ceux qui me demandent
raison de mes voyages que je sais bien ce que je fuis, mais non pas ce que je cherche.
Michel de Montaigne, écrivain
français (1533-1592)
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Les fêtes colorées sont nombreuses à Luang Prabang.
Ici, la «procession du sanglier», animal symbole de l’année 1998.
Luang Prabang
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L’homme ne peut mûrir qu’à travers les voyages.
Proverbe perse
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«Nous voulons nous appuyer sur la
population et faire en sorte que la protection du patrimoine lui profite»
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L’ancienne
capitale royale du Laos renoue avec sa culture traditionnelle et son patrimoine architectural.
Un bel exemple de soutien international adapté.
Le vieux
Lung Ouane Phothiphanya est fatigué mais heureux. Dans la grande pièce
de Vat Xieng Thong, l’une des plus belles pagodes datant du xvie siècle de
Luang Prabang – ancienne capitale royale du Laos – , il vient de terminer la répétition
quotidienne du théâtre de marionnettes traditionnelles avec ses jeunes
élèves. A 75 ans, il est désormais le seul à connaître
cet art. «Nous étions douze autrefois dans ce quartier, je suis le seul
survivant. Les répétitions ont commencé il y a deux mois, avec
l’aide du ministère de la Culture du Laos, et je crois que les marionnettes
sont sauvées», dit-il en rangeant les deux morceaux de bois avec lesquels
il marque le rythme du spectacle. Autour de lui, les enfants du quartier et quelques
touristes sont encore sous le charme de la musique et des gestes gracieux de ses
petits personnages de légende, des princes généreux aux démons
redoutables, en passant par le comique du bouffon du village.
A l’autre bout de la ville, près du marché Talat Dara, des enfants
vont, le soir après l’école et tout le samedi, au Centre culturel de
la jeunesse: ils se familiarisent avec la musique, le dessin traditionnel, le tissage
et la lecture des contes.«Nous avons encore beaucoup à faire pour maintenir,
développer et transmettre aux jeunes, les aspects immatériels de notre
patrimoine comme la danse, la musique, la poésie ou les marionnettes, dit
Khamphouy Phommavong, responsable provincial du ministère de la Culture. La
musique traditionnelle est restée vivante, la danse reprend. Le tourisme est
un stimulant».
Une
lente ouverture
Luang Prabang vit une
sorte de renaissance. L’ancienne capitale du Nord du pays, située sur le haut
Mékong, a été durement traitée par le nouveau régime
issu de la révolution de 1975, qui a aboli la monarchie et instauré
une République démocratique et populaire au Laos. Une partie de la
population a été envoyée dans des camps de rééducation.
La ville s’est repliée sur elle-même, beaucoup de maisons ont été
laissées à l’abandon, la rue principale s’est vidée de ses commerces,
les pagodes ont été désertées et les traditions se sont
perdues. De rares touristes s’aventuraient dans cette ville fantomatique. La situation
a changé peu à peu dans les années 90, avec l’ouverture économique
et une attitude plus souple des autorités, qui ont cherché une «nouvelle
manière de penser», puis de «nouveaux mécanismes économiques».
Résultat: la ville, qui compte aujourd’hui 60 000 habitants, a retrouvé
vie. Elle a vu s’ouvrir depuis 1995 un grand nombre de petits commerces ou de restaurants.
Et les touristes sont revenus. D’après les autorités laotiennes, leur
nombre est passé de 19 000 en 1996 à 44 000 en 1998 à
Luang Prabang, où 45 établissements hôteliers fonctionnent, contre
6 seulement en 1993. Certes, les autorités ont toujours fait preuve de prudence,
craignant qu’une ouverture trop brutale au tourisme s’accompagne d’un développement
du trafic de drogue, de la prostitution et d’atteintes à l’environnement.
Néanmoins, les conditions d’entrée ont été assouplies:
il n’est plus nécessaire de transiter par des agences de voyage officiellement
agréées par les autorités laotiennes, la circulation intérieure
n’est plus soumise à autorisation préalable et depuis 1997, un visa
est accordé à l’arrivée. De plus, la décision de déclarer
1999 et 2000 années du tourisme marque peut-être un tournant dans l’attitude
des autorités, ou du moins d’une fraction du gouvernement. D’autant que, d’après
les chiffres officiels, le tourisme est devenu en 1998 «la première
source de revenus du pays».
Le déroulement de la vie traditionnelle de Luang Prabang est l’un des charmes
offerts au promeneur attentif. Les bateaux à moteurs trop bruyants ont été
interdits sur le Mékong à hauteur de la ville et doivent s’arrêter
un peu plus loin. Les activités religieuses des monastères, le travail
des orfèvres, celui des femmes tissant sous les pilotis des maisons, les vieilles
femmes portant leur offrande à la pagode: autant de scènes de la vie
quotidienne appréciées des touristes. Ceux-ci sont plus nombreux au
moment des fêtes religieuses ou ethniques de Luang Prabang, réputées
au Laos et à l’étranger. La plus grande d’entre elles, le Nouvel An
laotien à la mi-avril, est marquée par des défilés, des
danses et la procession du Bouddha Phra Bang, protecteur de la ville. A ces festivités,
qui ont repris leur éclat, il faut ajouter les diverses cérémonies
familiales, auxquelles les visiteurs de passage sont souvent très aimablement
invités.
Cette renaissance culturelle va de pair avec un travail de plus longue haleine pour
préserver la qualité architecturale de la ville, une préoccupation
qui remonte à une dizaine d’années. «En 1990, nous n’envisagions
qu’un plan limité de restauration de l’ancien Palais royal et des plus belles
pagodes de la ville, se souvient Thongsa Sayavongkhamdy, directeur des musées
et de l’archéologie à Vientiane, la capitale du Laos. Progressivement,
nous avons pris conscience que la beauté de Luang Prabang formait un tout:
l’architecture religieuse mais aussi les maisons qui entouraient ces édifices
et enfin la nature, écrin de cet ensemble.» Une zone de protection de
la vieille ville a été délimitée. Un plan de sauvegarde
et de mise en valeur est presque achevé. Des solutions sont à l’étude
pour améliorer le traitement des eaux usées. Un plan de développement
urbain plus large permet de définir les extensions futures et l’installation
de nouvelles activités économiques dans le quartier du nouveau stade,
en aval de la vieille ville.
Et, depuis que Luang Prabang a été inscrite sur la Liste du patrimoine
mondial de l’UNESCO en 1995 – la ville compte 600 édifices
classés – un grand nombre de maisons ont été réhabilitées
dans le respect du style traditionnel. Beaucoup de koutis, habitations des moines
significatives de l’architecture de Luang Prabang, ont été restaurés
ou même reconstruits sur des plans anciens. Les plus belles pagodes, où
s’affairent des ribambelles de jeunes novices en robe safran (issus généralement
de familles pauvres, ils y poursuivent leurs études secondaires grâce
aux dons des fidèles), n’échappent pas au mouvement.
Institution originale, la Maison du patrimoine est l’institution clé de cette
réussite de la sauvegarde du patrimoine architectural de Luang Prabang. Elle
regroupe plusieurs ministères et bénéfice d’une importante aide
internationale. «Les rues, les quais du Mékong et de son affluent ont
été restaurés en priorité, explique le Français
Laurent Rampon, l’un des trois experts étrangers permanents de cette Maison
du patrimoine, dont il est l’architecte principal. Nous cherchons maintenant à
assainir et embellir les venelles qui mènent à des édifices
importants, comme la maison de Lung Khamlek.» Cette grande construction sur
pilotis est l’un des rares témoignages de l’architecture aristocratique précoloniale
de la ville. Sa restauration, qui vient de s’achever, a permis un chantier exceptionnel
pour le travail du bois.
Les
bonzes et les nouvelles règles du jeu
Les Luang Prabanais
viennent chercher aide et conseils à la Maison du patrimoine pour construire,
réparer ou agrandir leurs maisons dans la zone protégée. Aucun
projet de construction ne peut être réalisé sans son accord:
il s’agit de s’assurer que les projets sont bien en harmonie avec le style de la
vieille ville. Mais les contraintes de la réglementation nouvelle et le souci
de l’intérêt collectif ne sont pas toujours facilement acceptés
par tous. Certains bénéficient du tourisme mais d’autres ne perçoivent
du classement sur la Liste du patrimoine mondial que des interférences dans
la possibilité de modifier sa maison à sa guise ou de combler une mare
au fond de son jardin.
Même les bonzes ont parfois du mal à accepter les nouvelles règles
du jeu. «Pourquoi voulez-vous que je demande quelle est la couleur des tuiles
autorisée pour refaire la toiture de ma pagode à quelqu’un qui se met
généralement à genoux devant moi?» demande un des quelques
vénérables qui supportent difficilement de ne pas être le maître
absolu de son monastère. Un projet particulièrement tourné vers
les bonzes devrait prochainement voir le jour avec un soutien norvégien, pour
mieux impliquer le clergé bouddhique, conserver l’authenticité du patrimoine
religieux, revitaliser certaines techniques qui sont l’apanage traditionnel des bonzes
comme la peinture au pochoir, la laque, la dorure, la sculpture des motifs religieux.
«Nous voulons nous appuyer sur la population et faire en sorte que la protection
du patrimoine lui profite, affirme Chansy Phosikham, le gouverneur de Luang Prabang.
Nous devons penser au développement économique et social de toute la
ville.» L’idée de prélever une faible taxe de séjour sur
les activités touristiques est dans l’air. Laurent Rampon l’appuie. «Cela
permettra en particulier de subventionner des matériaux de construction traditionnels,
aujourd’hui trop coûteux pour beaucoup de propriétaires modestes et
de plus parfois de médiocre qualité», estime-t-il. Reste à
faire accepter cette taxe par la population.
Malgré les difficultés, un travail considérable a été
accompli à Luang Prabang. Une partie des acquis vient d’un soutien international
adapté, notamment de la part de l’Union européenne, de l’UNESCO et du gouvernement français.
«L’analyse des matériaux anciens oubliés, des enduits à
la chaux, des torchis traditionnels par exemple, a été réalisée
par des laboratoires étrangers, dit M. Phommavong, du ministère de
l’Information et de la Culture. Nous avons aussi bénéficié de
l’appui de spécialistes qui sont restés longtemps à nos côtés,
avec lesquels nous avons appris peu à peu. Et nous n’aurions pas pu accomplir
tout ce travail sans le soutien infatigable d’Yves Dauge.» Le député-maire
de la ville de Chinon (centre de la France) a engagé une «coopération
décentralisée» entre les services des deux villes (une première
pour le Laos) et s’est fait le défenseur de Luang Prabang auprès des
institutions internationales. Yves Dauge souligne que, après la méfiance
des autorités au départ, la confiance s’est instaurée: les autorités
laotiennes ont toujours gardé la maîtrise des opérations.
De leur côté, les responsables du ministère laotien de la Culture
estiment que l’expérience de Luang Prabang a eu un impact important sur les
mentalités. Elle a amené «la production de textes réglementaires
et surtout une attitude nouvelle des autorités vis-à-vis du patrimoine,
estime ainsi Thongsa Sayavongkhamdy. Les responsables des autres provinces du Laos
viennent voir ce qui se fait à Luang Prabang et y cherchent l’inspiration.»
Mais, «le vrai trésor de Luang Prabang, c’est la gentillesse et la générosité
de ses habitants», dit Santi Inthavong, qui a restauré une ancienne
maison princière pour en faire un hôtel. «Ce patrimoine aussi
est fragile, s’inquiète-t-il. Résistera-t-il au développement
du tourisme?»
Le Courrier de l'UNESCO
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