Le réveil culturel de Luang Prabang

Francis Engelmann, auteur d’un livre intitulé Luang Prabang, capitale de légende (publié en français et en anglais chez ASA éditions, Paris), il a vécu au Laos de 1991 à 1996.

photo
Office du soir pour les jeunes novices de la pagode Vat Xieng, construite au XVIe siècle.










Je réponds ordinairement, à ceux qui me demandent raison de mes voyages que je sais bien ce que je fuis, mais non pas ce que je cherche.

Michel de Montaigne, écrivain français (1533-1592)










photo

Les fêtes colorées sont nombreuses à Luang Prabang. Ici, la «procession du sanglier», animal symbole de l’année 1998.








photo
Luang Prabang








L’homme ne peut mûrir qu’à travers les voyages.

Proverbe perse











«Nous voulons nous appuyer sur la population et faire en sorte que la protection du patrimoine lui profite»

L’ancienne capitale royale du Laos renoue avec sa culture traditionnelle et son patrimoine architectural. Un bel exemple de soutien international adapté.

Le vieux Lung Ouane Phothiphanya est fatigué mais heureux. Dans la grande pièce de Vat Xieng Thong, l’une des plus belles pagodes datant du xvie siècle de Luang Prabang – ancienne capitale royale du Laos – , il vient de terminer la répétition quotidienne du théâtre de marionnettes traditionnelles avec ses jeunes élèves. A 75 ans, il est désormais le seul à connaître cet art. «Nous étions douze autrefois dans ce quartier, je suis le seul survivant. Les répétitions ont commencé il y a deux mois, avec l’aide du ministère de la Culture du Laos, et je crois que les marionnettes sont sauvées», dit-il en rangeant les deux morceaux de bois avec lesquels il marque le rythme du spectacle. Autour de lui, les enfants du quartier et quelques touristes sont encore sous le charme de la musique et des gestes gracieux de ses petits personnages de légende, des princes généreux aux démons redoutables, en passant par le comique du bouffon du village.
A l’autre bout de la ville, près du marché Talat Dara, des enfants vont, le soir après l’école et tout le samedi, au Centre culturel de la jeunesse: ils se familiarisent avec la musique, le dessin traditionnel, le tissage et la lecture des contes.«Nous avons encore beaucoup à faire pour maintenir, développer et transmettre aux jeunes, les aspects immatériels de notre patrimoine comme la danse, la musique, la poésie ou les marionnettes, dit Khamphouy Phommavong, responsable provincial du ministère de la Culture. La musique traditionnelle est restée vivante, la danse reprend. Le tourisme est un stimulant».

Une lente ouverture
Luang Prabang vit une sorte de renaissance. L’ancienne capitale du Nord du pays, située sur le haut Mékong, a été durement traitée par le nouveau régime issu de la révolution de 1975, qui a aboli la monarchie et instauré une République démocratique et populaire au Laos. Une partie de la population a été envoyée dans des camps de rééducation. La ville s’est repliée sur elle-même, beaucoup de maisons ont été laissées à l’abandon, la rue principale s’est vidée de ses commerces, les pagodes ont été désertées et les traditions se sont perdues. De rares touristes s’aventuraient dans cette ville fantomatique. La situation a changé peu à peu dans les années 90, avec l’ouverture économique et une attitude plus souple des autorités, qui ont cherché une «nouvelle manière de penser», puis de «nouveaux mécanismes économiques».
Résultat: la ville, qui compte aujourd’hui 60 000 habitants, a retrouvé vie. Elle a vu s’ouvrir depuis 1995 un grand nombre de petits commerces ou de restaurants. Et les touristes sont revenus. D’après les autorités laotiennes, leur nombre est passé de 19 000 en 1996 à 44 000 en 1998 à Luang Prabang, où 45 établissements hôteliers fonctionnent, contre 6 seulement en 1993. Certes, les autorités ont toujours fait preuve de prudence, craignant qu’une ouverture trop brutale au tourisme s’accompagne d’un développement du trafic de drogue, de la prostitution et d’atteintes à l’environnement.
Néanmoins, les conditions d’entrée ont été assouplies: il n’est plus nécessaire de transiter par des agences de voyage officiellement agréées par les autorités laotiennes, la circulation intérieure n’est plus soumise à autorisation préalable et depuis 1997, un visa est accordé à l’arrivée. De plus, la décision de déclarer 1999 et 2000 années du tourisme marque peut-être un tournant dans l’attitude des autorités, ou du moins d’une fraction du gouvernement. D’autant que, d’après les chiffres officiels, le tourisme est devenu en 1998 «la première source de revenus du pays».
Le déroulement de la vie traditionnelle de Luang Prabang est l’un des charmes offerts au promeneur attentif. Les bateaux à moteurs trop bruyants ont été interdits sur le Mékong à hauteur de la ville et doivent s’arrêter un peu plus loin. Les activités religieuses des monastères, le travail des orfèvres, celui des femmes tissant sous les pilotis des maisons, les vieilles femmes portant leur offrande à la pagode: autant de scènes de la vie quotidienne appréciées des touristes. Ceux-ci sont plus nombreux au moment des fêtes religieuses ou ethniques de Luang Prabang, réputées au Laos et à l’étranger. La plus grande d’entre elles, le Nouvel An laotien à la mi-avril, est marquée par des défilés, des danses et la procession du Bouddha Phra Bang, protecteur de la ville. A ces festivités, qui ont repris leur éclat, il faut ajouter les diverses cérémonies familiales, auxquelles les visiteurs de passage sont souvent très aimablement invités.
Cette renaissance culturelle va de pair avec un travail de plus longue haleine pour préserver la qualité architecturale de la ville, une préoccupation qui remonte à une dizaine d’années. «En 1990, nous n’envisagions qu’un plan limité de restauration de l’ancien Palais royal et des plus belles pagodes de la ville, se souvient Thongsa Sayavongkhamdy, directeur des musées et de l’archéologie à Vientiane, la capitale du Laos. Progressivement, nous avons pris conscience que la beauté de Luang Prabang formait un tout: l’architecture religieuse mais aussi les maisons qui entouraient ces édifices et enfin la nature, écrin de cet ensemble.» Une zone de protection de la vieille ville a été délimitée. Un plan de sauvegarde et de mise en valeur est presque achevé. Des solutions sont à l’étude pour améliorer le traitement des eaux usées. Un plan de développement urbain plus large permet de définir les extensions futures et l’installation de nouvelles activités économiques dans le quartier du nouveau stade, en aval de la vieille ville.
Et, depuis que Luang Prabang a été inscrite sur la Liste du patrimoine mondial de l’U
NESCO en 1995 – la ville compte 600 édifices classés – un grand nombre de maisons ont été réhabilitées dans le respect du style traditionnel. Beaucoup de koutis, habitations des moines significatives de l’architecture de Luang Prabang, ont été restaurés ou même reconstruits sur des plans anciens. Les plus belles pagodes, où s’affairent des ribambelles de jeunes novices en robe safran (issus généralement de familles pauvres, ils y poursuivent leurs études secondaires grâce aux dons des fidèles), n’échappent pas au mouvement.
Institution originale, la Maison du patrimoine est l’institution clé de cette réussite de la sauvegarde du patrimoine architectural de Luang Prabang. Elle regroupe plusieurs ministères et bénéfice d’une importante aide internationale. «Les rues, les quais du Mékong et de son affluent ont été restaurés en priorité, explique le Français Laurent Rampon, l’un des trois experts étrangers permanents de cette Maison du patrimoine, dont il est l’architecte principal. Nous cherchons maintenant à assainir et embellir les venelles qui mènent à des édifices importants, comme la maison de Lung Khamlek.» Cette grande construction sur pilotis est l’un des rares témoignages de l’architecture aristocratique précoloniale de la ville. Sa restauration, qui vient de s’achever, a permis un chantier exceptionnel pour le travail du bois.

Les bonzes et les nouvelles règles du jeu
Les Luang Prabanais viennent chercher aide et conseils à la Maison du patrimoine pour construire, réparer ou agrandir leurs maisons dans la zone protégée. Aucun projet de construction ne peut être réalisé sans son accord: il s’agit de s’assurer que les projets sont bien en harmonie avec le style de la vieille ville. Mais les contraintes de la réglementation nouvelle et le souci de l’intérêt collectif ne sont pas toujours facilement acceptés par tous. Certains bénéficient du tourisme mais d’autres ne perçoivent du classement sur la Liste du patrimoine mondial que des interférences dans la possibilité de modifier sa maison à sa guise ou de combler une mare au fond de son jardin.
Même les bonzes ont parfois du mal à accepter les nouvelles règles du jeu. «Pourquoi voulez-vous que je demande quelle est la couleur des tuiles autorisée pour refaire la toiture de ma pagode à quelqu’un qui se met généralement à genoux devant moi?» demande un des quelques vénérables qui supportent difficilement de ne pas être le maître absolu de son monastère. Un projet particulièrement tourné vers les bonzes devrait prochainement voir le jour avec un soutien norvégien, pour mieux impliquer le clergé bouddhique, conserver l’authenticité du patrimoine religieux, revitaliser certaines techniques qui sont l’apanage traditionnel des bonzes comme la peinture au pochoir, la laque, la dorure, la sculpture des motifs religieux.
«Nous voulons nous appuyer sur la population et faire en sorte que la protection du patrimoine lui profite, affirme Chansy Phosikham, le gouverneur de Luang Prabang. Nous devons penser au développement économique et social de toute la ville.» L’idée de prélever une faible taxe de séjour sur les activités touristiques est dans l’air. Laurent Rampon l’appuie. «Cela permettra en particulier de subventionner des matériaux de construction traditionnels, aujourd’hui trop coûteux pour beaucoup de propriétaires modestes et de plus parfois de médiocre qualité», estime-t-il. Reste à faire accepter cette taxe par la population.
Malgré les difficultés, un travail considérable a été accompli à Luang Prabang. Une partie des acquis vient d’un soutien international adapté, notamment de la part de l’Union européenne, de l’
UNESCO et du gouvernement français. «L’analyse des matériaux anciens oubliés, des enduits à la chaux, des torchis traditionnels par exemple, a été réalisée par des laboratoires étrangers, dit M. Phommavong, du ministère de l’Information et de la Culture. Nous avons aussi bénéficié de l’appui de spécialistes qui sont restés longtemps à nos côtés, avec lesquels nous avons appris peu à peu. Et nous n’aurions pas pu accomplir tout ce travail sans le soutien infatigable d’Yves Dauge.» Le député-maire de la ville de Chinon (centre de la France) a engagé une «coopération décentralisée» entre les services des deux villes (une première pour le Laos) et s’est fait le défenseur de Luang Prabang auprès des institutions internationales. Yves Dauge souligne que, après la méfiance des autorités au départ, la confiance s’est instaurée: les autorités laotiennes ont toujours gardé la maîtrise des opérations.
De leur côté, les responsables du ministère laotien de la Culture estiment que l’expérience de Luang Prabang a eu un impact important sur les mentalités. Elle a amené «la production de textes réglementaires et surtout une attitude nouvelle des autorités vis-à-vis du patrimoine, estime ainsi Thongsa Sayavongkhamdy. Les responsables des autres provinces du Laos viennent voir ce qui se fait à Luang Prabang et y cherchent l’inspiration.»
Mais, «le vrai trésor de Luang Prabang, c’est la gentillesse et la générosité de ses habitants», dit Santi Inthavong, qui a restauré une ancienne maison princière pour en faire un hôtel. «Ce patrimoine aussi est fragile, s’inquiète-t-il. Résistera-t-il au développement du tourisme?»

topLe Courrier de l'UNESCO