Maroc: la lente
renaissance des
qsar

Mohamed Berriane, géographe, professeur à l’Université Mohammed V de Rabat, Maroc.

photo
En période de crues, le vieux village d’Aït Ben Haddou reste assez difficile d’accès.










photo

Les techniques classiques de restauration sont de peu d’utilité pour préserver à long terme cette architecture de l’éphémère.










photo

Aït Ben Haddou












Mais j’étais poussé par un esprit ferme dans ses résolutions et le désir de visiter ces illustres sanctuaires était caché dans mon sein. (...) Et j’ai abandonné ma demeure comme les oiseaux abandonnent
leur nid.

Ibn Battûta, voyageur et écrivain maghrébin (1304-1377)










De nombreux circuits prévoient une halte à Aït Ben Haddou, qui reçoit en moyenne 400 visiteurs par jour. Cet apport d’argent frais a permis aux habitants du nouveau village d’améliorer leurs logements et d’acheter un générateur électrique

Les autorités tentent, non sans difficulté, de sauver les vieux villages en terre du Grand Sud. Soucieux d’attirer les touristes, les habitants n’hésitent pas à leur prêter main-forte.

Le tourisme sauvera-t-il les qsar et les qasba des vallées et des oasis du Grand Sud marocain? Ces maisons fortifiées construites en pisé, parfois perchées en haut de pitons rocheux, constituent l’une des principales attractions recherchées par les visiteurs étrangers en quête d’insolite. Ils les découvrent en général en partant de la petite ville de Ouarzazate, située aux confins de l’Atlas, à environ 200 kilomètres au sud de Marrakech. Cette ancienne bourgade du bout du monde est aujourd’hui devenue une véritable station touristique. Ses hôtels homologués totalisent 5 502 lits et vendent plus de 450 000 nuitées par an.
La région de Ouarzazate compte 300 des quelque 1 000 qasba inventoriées au Maroc. Ces demeures de taille très variable impressionnent par leur beauté architecturale et par l’originalité de leur organisation socio-spatiale. Mais elles attirent surtout le regard à cause de leur fragilité et de leur dégradation, souvent très avancée.
Ces maisons mono-familiales se caractérisent par leur architecture défensive et comportent en général quatre tours d’angle. Exclusivement construites en terre sur deux ou trois étages et agrémentées de toits-terrasses reposant sur des poutres de palmiers, elles arborent parfois de riches décorations dans leurs parties hautes. Elles constituent les pièces maîtresses de villages entourés d’une enceinte fortifiée, où l’on pénètre par une porte unique: les qsar.

Deux siècles pour mourir
Le pisé de ces fragiles ensembles résiste mal aux intempéries et aux outrages du temps: l’espérance de vie d’un qsar ne dépasse guère deux siècles. Autrefois, au bout de cette période, ses habitants l’abandonnaient pour en construire un nouveau à proximité. Mais l’évolution socio-économique du Maroc et de la région au cours des dernières décennies a gravement compromis cette perpétuelle renaissance des qsar.
L’arrêt du commerce caravanier transsaharien, la disparition de l’insécurité, la construction d’un Etat national centralisé, la télévision (omniprésente comme le signale les nombreuses antennes paraboliques) ont, entre autres, bouleversé l’ordre traditionnel qui prévalait dans les sociétés oasiennes. Aujourd’hui, les communautés qui n’ont pas émigré vers des contrées plus prospères préfèrent bâtir extra muros de petites habitations en parpaings de ciment et des mosquées en dur. Ces édifices sont certes trop chauds l’été et trop froids l’hiver, mais ils disposent parfois d’un confort minimum: eau, électricité, etc.
Pourtant, les récents événements qui ont marqué la vie du village d’Aït Ben Haddou montrent que la cause des qsar n’est pas totalement perdue. Cette cité située à quelque 35 kilomètres de Ouarzazate aurait été fondée au XIe siècle. Elle comprend aujourd’hui six qasba et une cinquantaine de maisons, toutes en ruines. Les habitants les ont abandonnées pour s’installer sur l’autre rive de l’oued, plus proche de la route. Quatre-vingt quatre familles vivent aujourd’hui dans ce nouveau village.
Véritable chef-d’œuvre architectural et paysager, inscrit sur la Liste du patrimoine mondial de l’
UNESCO en 1987, le vieil Aït Ben Haddou a été le premier qsar à bénéficier du programme national pour la préservation des qasba du Sud. Lancé il y a une dizaine d’années par le ministère de la Culture, avec l’appui du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), de l’UNESCO et de l’Organisation mondiale du tourisme (OMT), ce programme visait à la fois à sauver un patrimoine culturel en péril et à stimuler le tourisme dans la région.

Efforts concertés
La tâche s’est avérée des plus ardues. Confrontée à une architecture de l’éphémère, les techniques de restauration classiques apparaissent d’une efficacité limitée. Elles permettent de prolonger la durée de vie des édifices en terre de quelques années au maximum. La seule manière de vraiment sauver un qsar comme Aït Ben Haddou est de convaincre ses habitants de s’y réinstaller et de l’entretenir au jour le jour. Pour créer des conditions de vie satisfaisantes dans le village, le ministère de la Culture a demandé l’aide d’autres administrations. Il a, entre autres, sollicité le ministère de l’Equipement, qui s’est penché sur le problème de l’accès au village, impossible en période de crue. Le ministère de l’Education nationale a, de son côté, approuvé la construction d’une école coranique au sein du qsar, en attendant que des effectifs suffisants permettent l’ouverture d’une école primaire. Et l’Office national de l’électricité a proposé d’équiper le village en énergie solaire.
Mais, du fait de la multiplication des intervenants et des pesanteurs bureaucratiques, seule une partie des objectifs a été réalisée: on a entrepris des travaux de nettoyage et de protection du site, dressé des relevés architecturaux des maisons du village et un plan d’ensemble provisoire, pavé des ruelles, protégé les berges de l’oued, construit une passerelle qui permet d’accéder au qsar même en période de crue, restauré ou rénové certains passages couverts, les façades des maisons, la mosquée et les édifices les plus richement décorés.
Reste que le vieux village n’a pas ressuscité. N’y vivent toujours que les trois familles qui ne l’ont jamais quitté, faute de moyens. Les conditions qui encourageraient les habitants du nouvel Aït Ben Haddou à revenir dans l’ancien – la construction d’une route d’accès et d’un vrai pont sur l’oued, l’accès à l’eau potable et l’électrification – sont encore loin d’être remplies. Pour plusieurs raisons. D’abord, l’absence de coordination entre les ministères de la Culture, de l’Habitat et du Tourisme. Ensuite, le manque de moyens financiers, à une époque où le mot d’ordre est la réduction des dépenses publiques. Enfin, les imbroglios juridiques qui bloquent les opérations de réhabilitation des habitations: les propriétaires des qasba – plusieurs héritiers généralement restés dans l’indivision –, vivent aujourd’hui dispersés aux quatre coins du pays et de la planète.
Devant ces difficultés, les autorités marocaines ont officiellement abandonné l’idée d’intégrer Aït Ben Haddou et les qasba du Grand Sud dans les «produits» touristiques locaux. Trop fragiles et trop précieuses pour supporter le tourisme de masse, ont-elles estimé. Mais les habitants du village n’ont pas pour autant renoncé à la manne touristique et ont spontanément pris la relève des initiatives de l’Etat. Le tournage de plusieurs films internationaux sur le site et l’asphaltage de la piste d’accès les ont encouragés à développer une petite infrastructure d’accueil: ils ont ouvert 25 bazars et magasins de souvenirs dont huit dans le vieux village et quatre cafés-restaurants qui proposent des chambres. D’anciens émigrés revenus au pays ont même pris le risque d’investir leur argent dans la construction de deux petits hôtels. Aujourd’hui, de nombreux circuits organisés entre Marrakech et Ouarzazate prévoient une halte à Aït Ben Haddou, qui reçoit en moyenne 400 visiteurs par jour. Cet apport d’argent frais a permis aux habitants du nouveau village d’améliorer leurs logements et d’acheter un générateur électrique.
Les travaux de restauration à l’intérieur du qsar se poursuivent lentement. Et la population apprend à mieux s’organiser. Elle a créé l’association des Aït Aïssa pour la culture et le développement, qui suit les travaux de restauration de près et participe aux réunions organisées à ce sujet. Le cas de Aït Ben Haddou semble même faire école dans d’autres villages, où des individus ont récemment pris l’initiative de restaurer certaines qasba pour les transformer en petites unités hôtelières.

topLe Courrier de l'UNESCO