Compostelle sur le bon chemin

Lucía Iglesias Kuntz, journaliste au Courrier de l’UNESCO

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En cette dernière année sainte du siècle, plus d’un millier de manifestations sont prévues à Saint-Jacques- de-Compostelle.










«Aujourd’hui, pour changer le moindre robinet, les propriétaires n’ont plus le choix qu’entre quatre ou cinq modèles»








Saint-Jacques-
de-Compostelle est une oliveraie
avec des oliviers
en pierre/ C’est comme si la mer se renversait sur la terre.

Antonio Cuéllar Casalduero, écrivain espagnol (1930-)










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Le tourisme culturel et l’UNESCO

Favoriser une meilleure coopération entre tous les acteurs du tourisme est l’une des grandes stratégies de l’UNESCO pour stimuler, dans ce secteur à forte croissance, une «sensibilité au culturel».
Au cours de la décennie mondiale du développement culturel (1988-1998), l’UNESCO a établi des partenariats avec l’Organisation mondiale du tourisme (OMT), la Banque mondiale et le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), ainsi qu’avec des entreprises privées, des gestionnaires de sites et des spécialistes, afin d’inciter à une réflexion plus poussée sur l’impact du tourisme sur le patrimoine et les cultures. Il s’agit de promouvoir la recherche et d’encourager la vigilance à tous les niveaux et d’aider les Etats à élaborer des stratégies en vue de la protection à long terme du patrimoine culturel, de donner aux visiteurs les moyens de mieux le comprendre, et de faire en sorte que le tourisme se développe de concert avec les populations locales et à leur profit.
L’UNESCO fournit une expertise pour la gestion des sites du patrimoine mondial et soutient aussi une large gamme de projets de tourisme culturel. On peut citer la création, en coopération avec les universités de Venise et de Rotterdam, d’un réseau de 20 «villes de culture» européennes pour mieux gérer les flux touristiques et mettre en valeur le patrimoine, ou encore la rédaction, avec des acteurs privés et publics, d’un code de conduite pour un développement durable du tourisme au Sahara, milieu écologiquement fragile. En 1999, dans le cadre du projet de l’UNESCO «Mémoire du Futur», des tour-opérateurs, des compagnies aériennes et des hôtels ont contribué financièrement à la défense du patrimoine culturel de Pétra (Jordanie), d’Angkor (Cambodge) et du Machu Picchu (Pérou).
La vocation ultime du tourisme est d’instaurer un dialogue plus riche entre les cultures. C’est la visée essentielle de plusieurs projets scientifiques internationaux, qui ont tous pris une dimension touristique. La «Route de l’esclave» (en coopération avec l’OMT) prévoit d’inventorier, de préserver et de restaurer, en Afrique, sur l’ensemble du continent américain et aux Caraïbes, les monuments historiques et lieux de mémoire liés au trafic transatlantique d’esclaves. La «Route de la soie» (avec l’OMT également) crée peu à peu un tourisme culturel dans les pays d’Asie centrale et vise à raviver les liens culturels forts qui les unissaient autrefois.

Sauvegarde du patrimoine, investissements publics et privés ont transformé un grand centre de pèlerinage en une destination culturelle qui attire des millions de visiteurs.

«Buen camino!» C’est ainsi, toujours en espagnol, que se saluent depuis des siècles les centaines de milliers de voyageurs qui, partis du Danemark, des Pays-Bas, d’Italie, de France ou du Portugal, vont à Saint-Jacques-de-Compostelle par l’un des neuf chemins du pèlerinage.
Neuf millions de touristes sont attendus au total en 1999 dans cette ville de Galice (Nord-Ouest de l’Espagne), dont la légende dit qu’elle abrite le tombeau de saint Jacques le Majeur, l’un des douze apôtres du Christ. Quelque 150 000 de ces visiteurs auront rempli la condition pour recevoir leur accréditation de pèlerin: avoir parcouru dans un esprit de recueillement, soit au moins 100 kilomètres à pied ou à cheval, soit 150 kilomètres à bicyclette. Les autres seront arrivés à Saint-Jacques en avion, en train ou en voiture, attirés par un programme proposant plus d’un millier de manifestations, pour un budget de 30 millions de dollars, financé conjointement par l’Etat espagnol, la région et la municipalité. Des spectacles son et lumière, des expositions, des festivals de danse et de musique feront de cette dernière année sainte du millénaire, un véritable événement culturel.

Un second âge d’or
La tradition instaurée au Moyen Age veut que, lorsque le 25 juillet – fête de saint Jacques le Majeur –, tombe un dimanche, le pape accorde sa pleine indulgence aux catholiques qui pénètrent dans la cathédrale par la Porte Sainte (ouverte les années jubilaires seulement), y font pénitence et y reçoivent l’eucharistie. Cette année sainte, la 177e depuis 1428, fournit à la ville un prétexte idéal pour assurer sa promotion. Depuis une quinzaine d’années, le pèlerinage à Saint-Jacques connaît un deuxième âge d’or — le premier remonte aux xie et xiie siècles — et ne cesse d’attirer les foules, pour des raisons spirituelles ou culturelles.
Dès 1991, les autorités galiciennes ont lancé un ambitieux programme de développement touristique de leur communauté autonome, autour de deux grands axes: la ville de Compostelle et le Chemin de Saint-Jacques. L’Etat espagnol et les huit communautés autonomes par lesquelles passe le Chemin ont beaucoup investi dans sa signalisation pour les pèlerins, dans la protection des monuments historiques qui le jalonnent, dans la modernisation des auberges traditionnelles et dans le tracé de sentiers pédestres doublant les routes goudronnées.
De nombreux mécènes ont appuyé cette entreprise, qui a sa mascotte, baptisée Pelegrín. Des campagnes nationales et internationales de promotion ont été lancées, principalement avec des expositions itinérantes, dont celle intitulée «Sur les traces du chemin de Saint-Jacques». Inaugurée à Buenos Aires le 1er octobre 1998, elle sera passée, d’ici décembre 1999, par Mexico, Munich, São Paulo, New York, Bruxelles, Londres, Santiago du Chili, Dublin, Toulouse et Bordeaux.
La «matière première» culturelle ne manque pas: le centre historique de Saint-Jacques-de-Compostelle (aux édifices en granit de styles baroque et néoclassique) est inscrit sur la Liste du patrimoine mondial de l’U
NESCO, au même titre que le Chemin de Saint-Jacques. Le Conseil de l’Europe a consacré, en 1987, l’ensemble des neuf chemins de Saint-Jacques comme le «principal itinéraire culturel européen, chargé de mémoire collective et sillonné par des chemins où les distances, les frontières et les incompréhensions sont abolies».
Tout en préservant son impressionnant complexe architectural dominé par la cathédrale, la ville s’est efforcée de respecter le schéma de développement urbain qui, en 1998, lui a valu le Prix européen d’urbanisme, la distinction la plus prestigieuse en ce domaine que la Commission européenne décerne tous les quatre ans. Elle a notamment salué la restauration, entreprise à grande échelle, de la vieille ville et, en dehors de ce périmètre, l’intégration réussie de bâtiments modernes ou de nouvelles infrastructures. «Le centre historique est désormais intouchable, souligne Cristóbal Ramírez, président de l’Association des journalistes du Chemin de Saint-Jacques. Les subventions ont permis d’effectuer toute une série d’interventions architecturales afin que soient respectés non seulement les façades et les structures des xviie et xviiie siècles, mais aussi l’intérieur des maisons. Aujourd’hui, pour changer le moindre robinet, les propriétaires n’ont plus le choix qu’entre quatre ou cinq modèles.»
Pour accueillir plus d’une dizaine de manifestations culturelles par jour (tables rondes, conférences, galas, lectures ou concerts), Saint-Jacques-de-Compostelle a revêtu ses plus beaux atours. Pèlerins, randonneurs et curieux sillonneront ses rues, prendront d’assaut ses restaurants et rempliront ses quelque 8 000 chambres d’hôtels, jusqu’au 31 décembre. Ce jour-là, la Porte Sainte de la cathédrale sera à nouveau scellée à l’aide de ciment et de briques, jusqu’à la prochaine année sainte, en 2004.
Les festivités de Saint-Jacques ne s’arrêteront pas avec le siècle: la ville sera l’une des neuf capitales culturelles européennes de l’an 2000, avec Avignon (France), Bergen (Norvège), Bologne (Italie), Bruxelles (Belgique), Cracovie (Pologne), Helsinki (Finlande), Prague (République tchèque) et Reykjavik (Islande).
Les pierres ne parlent pas mais la Galice est une terre de légendes. Sur la façade romane de la cathédrale de Saint-Jacques-de-Compostelle, le portail de la Gloire arbore une sculpture du prophète Daniel. Le sourire qu’il ébauche serait le premier de l’art roman. Depuis son piédestal, il semble regarder les voyageurs et leur souhaiter, lui aussi, «Buen camino!», bonne route.


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