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Les casiers de la banque nationale de gènes du Kenya. La multiplication
de ces banques dans le monde sauve les variétés répertoriées.

Il y aurait eu 30 «grands» et 80 à 100 «petits»
conflits armés dans le monde depuis 1945. Dans leur fuite, les personnes déplacées
perdent leurs semences et donc de quoi se nourrir ultérieurement. Ici, un
agriculteur d’Angola, où des populations rurales ont perdu de nombreuses saisons
de plantation.
Au cours des années 90, la guerre
a ravagé 14 pays africains et ses principales victimes ont été
des populations rurales
Biodiversité
des espèces cultivées et conflits armés


Paradoxalement, les organisations humanitaires
aggravent souvent la situation: elles réagissent à la rupture des systèmes
locaux en fournissant aux agriculteurs des semences venues de l’étranger
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Les conflits
armés dans les pays en développement menacent gravement les semences
locales, pourtant les mieux adaptées aux besoins des agriculteurs.
Emus
par la tragédie humaine de la guerre, nous oublions souvent une autre de ses
grandes victimes — l’environnement, et notamment l’agriculture. Au niveau mondial,
le nombre des conflits armés n’a cessé d’augmenter. Il y en aurait
eu, depuis 1945, 30 «grands» et 80 à 100 «petits».
Ces conflits dits de «faible intensité» se déroulent en
zone rurale et leurs victimes sont des paysans. Directement ou indirectement, les
systèmes locaux d’accès aux semences sont souvent mis à rude
épreuve, ou s’effondrent. Ce qui menace non seulement les besoins alimentaires
immédiats des ruraux, mais aussi la durabilité même de l’agriculture
locale, avec de graves conséquences potentielles pour la diversité
des ressources génétiques.
La biodiversité se mesure souvent au nombre d’espèces existantes. Mais,
pour les plantes cultivables au moins, la diversité génétique
au sein même de chaque espèce est tout aussi importante. Il existe un
demi-million d’espèces de plantes phanérogrames (qui portent des fleurs
et se reproduisent par graines) mais l’homme satisfait 95% de ses besoins caloriques
et protéiniques avec 30 seulement des 7 000 espèces végétales
comestibles qu’il plante ou cueille. Au niveau mondial, plus de la moitié
de son apport énergétique vient uniquement de trois grandes cultures:
le riz, le blé et le maïs. C’est leur diversité génétique
qui permet aux cultivateurs et aux agronomes d’adapter sans cesse ces plantes essentielles
à un contexte changeant, un processus crucial pour notre survie à long
terme. Selon l’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture des Nations unies,
la FAO, il existe jusqu’à 100 000 variétés distinctes pour
le seul riz asiatique (Oryza sativa).
Qu’arrive-t-il aux systèmes d’approvisionnement en semences quand ils subissent
les perturbations répétées de la guerre? Les agriculteurs en
utilisent plusieurs types, qu’ils tiennent de sources différentes. Il s’agit
essentiellement de variétés qu’ils prennent sur leurs récoltes
précédentes (adaptées aux conditions locales, elles sont améliorées
depuis des générations), et de semences originaires d’autres régions
qu’ils acquièrent sur de petits marchés locaux, ou par échange.
Ils emploient aussi des variétés mises au point par les chercheurs
nationaux et internationaux: il les achètent tous les ans à des réseaux
d’approvisionnement officiels.
Semences les
plus vulnérables: les variétés locales
L’impact de la guerre varie en fonction de ces divers canaux d’accès aux semences.
Pour les variétés «officielles» et non locales, l’approvisionnement
risque de se tarir, parce que les routes sont coupées ou parce qu’on ne reçoit
plus les pesticides et les engrais nécessaires à leur culture. C’est
ce qui s’est passé au Rwanda: le système d’approvisionnement officiel
en semences de pomme de terre a cessé de fonctionner dans tout le pays vers
1991-1992, bien que les combats proprement dits ne se soient généralisés
que deux ans plus tard.
La plupart du temps, quand la paix revient, ces variétés officielles
reviennent aussi, sans poser problème. La guerre de Bosnie a interrompu les
approvisionnements, mais elle a eu relativement peu d’effets génétiques
néfastes. Les agriculteurs utilisaient des variétés répertoriées,
qui leur étaient fournies par des canaux officiels. Elles avaient donc de
fortes chances de figurer dans les banques de semences de nombreux pays. Une multinationale
des semences engagée dans une zone de guerre s’en retire temporairement, et
poursuit ses affaires ailleurs avec ses collections intactes.
Les variétés locales, elles, sont plus vulnérables à
long terme. Parfois très anciennes, souvent non répertoriées,
elles sont au cœur d’interactions complexes. Les systèmes d’approvisionnement
gérés localement, ou par les agriculteurs eux-mêmes, sont décentralisés
et à petite échelle. Les semences y sont acquises sur de petits marchés
libres ou font l’objet de cadeaux, de prêts ou d’échanges entre personnes
aux liens sociaux très forts.
Dans de nombreux pays africains, jusqu’à 90% des semences plantées
au cours d’une année normale viennent de ces sources «informelles».
Dans un pays dévasté par la guerre comme la Sierra Leone, une étude
récente a montré que le système informel fournissait en temps
normal environ 80% des semences de riz, la principale culture; la plupart de ces
transactions avaient lieu d’agriculteur à agriculteur. Au Rwanda, au Burundi
et au Zaïre, plus de 95% des semences de haricots, leur principale source de
protéines, venaient, avant leur guerre respective, de systèmes d’approvisionnement
informels.
Quand des communautés rurales sont contraintes de prendre la fuite, le réseau
d’entraide tissé autour des semences est détruit. Les agriculteurs
réfugiés ne peuvent pas rendre à la récolte celles qu’ils
ont empruntées aux semailles, si bien que le système s’effondre. Sans
la sécurité qu’assure la paix, les communautés rurales ne peuvent
pas alimenter les marchés aux semences, et personne ne sait si ce qu’il plante
pourra vraiment être récolté dans quatre, neuf ou dix-huit mois
(cycles respectifs du haricot, de la pomme de terre et du manioc). Il peut aussi
y avoir pénurie totale de semences, ou impossibilité d’y accéder
parce que les liens sociaux sont rompus, ou parfois parce qu’on est trop pauvre,
tout simplement. Les agriculteurs qui vivent dans les zones de combat ont peut-être
conservé les semences adaptées mais n’ont pas pu les planter. Ou alors,
il est possible de se procurer des semences, mais de mauvaise qualité.
L’appauvrissement génétique est donc plus probable quand le conflit
a lieu dans des zones rurales reculées, sur un théâtre d’opération
assez vaste et pendant plusieurs années. C’est ce qui s’est passé en
Angola et au Mozambique, où des populations rurales isolées et vulnérables
ont perdu de nombreuses saisons de plantation. Au cours des années 90, la
guerre a ravagé 14 pays africains et ses principales victimes ont été
des populations rurales très dépendantes des semences adaptées
à leur milieu local.
Certains pays sont particulièrement bien pourvus en variétés
locales et en plantes sauvages cousines des espèces cultivées. L’effondrement
de leurs systèmes locaux d’approvisionnement en semences peut causer des dommages
irréversibles aux ressources génétiques mondiales des plantes
alimentaires. Les grandes guerres en Guinée-Bissau, au Liberia et en Sierra
Leone, et les insurrections de moindre envergure en Casamance (Sénégal)
et en Guinée, ont affecté tous les pays de la zone rizicole du littoral
ouest-africain. Cette région est cruciale pour la diversité génétique
du riz africain (Oryza glaberrima), que les récents progrès technologiques
permettent désormais de croiser avec le riz asiatique. Si les guerres régionales
et les déplacements massifs de populations civiles ont raison de cette variété
africaine sous-collectée et sous-étudiée, cette perte aura un
impact mondial.
Que peut-on faire face à ce type de désastre génétique?
Pendant les 20 années de conflits endémiques qui ont agité le
Tigré, sur les hauts plateaux du Nord de l’Ethiopie, les Anciens ont organisé
des banques d’urgence pour les semences du maïs, du sorgho, du blé, de
l’orge et du tef, céréale à la base de l’alimentation locale.
L’objectif était surtout d’améliorer leur qualité qui se détériorait,
et non de prévenir une pénurie. En Ethiopie, pays riche en variétés
locales, les scientifiques ont consacré leurs efforts à conserver les
ressources génétiques agricoles en général, et à
tenter de comprendre l’impact de la guerre et de la sécheresse sur l’approvisionnement
en semences.
Paradoxalement, les organisations humanitaires aggravent souvent la situation: elles
réagissent à la rupture des systèmes locaux en fournissant aux
agriculteurs des semences venues de l’étranger. Après l’aide alimentaire,
la distribution de semences et d’outils est généralement leur seconde
priorité. Mais il s’agit la plupart du temps de semences «exotiques»,
non testées, inadaptées aux conditions locales et aux méthodes
de travail des cultivateurs.
Certains pays ont fait de gros efforts pour restaurer la biodiversité après
guerre. Les centres de recherche agricole internationaux ont rendu le matériel
génétique complet du haricot et du sorgho aux banques de gènes
du Rwanda et du Burundi dévastés; celui des variétés
locales d’orge, de blé dur et de blé tendre à l’Erythrée;
celui du riz à des instituts des régions troublées du Liberia,
de Guinée-Bissau et même du Cambodge. Tous ces Etats avaient perdu le
stock de gènes de leur banque centrale, sans qu’on sache s’il y a eu ou non
perte de diversité sur le terrain.
Pour renforcer ce travail, certaines régions, comme la zone rizicole ancienne
d’Afrique occidentale, auront besoin de missions scientifiques, qui sauveront et
conserveront les variétés locales en danger. Il faudra aussi collecter
des informations sur les pratiques culturales et agricoles: la guerre ne menace pas
seulement les semences, mais aussi les connaissances des populations rurales, qui
savent où, quand et comment il faut utiliser ces variétés adaptées
à leur milieu.
Le Courrier de l'UNESCO
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