La BD sur les champs de bataille

Antonio Altarriba Ordoñez, écrivain espagnol.

photo
«Crier dans une ville qui a la mémoire des bombes et de la mort est dérisoire, pathétique, inutile...», écrit Enki Bilal dans son album Le Sommeil du monstre publié aux éditions Les Humanoïdes Associés (Genève), en 1998.








photo
Les Scorpions du désert (1969) d’Hugo Pratt, dont les scènes se situent en Afrique du Nord, présente des personnages qui ne sont animés par aucune ardeur patriotique.







photo
La série Sturmtruppen de l’Italien Bonvi (1968) est l’une des rares BD à utiliser le décor de la guerre à des fins humoristiques.








photo
L’auteur qui a travaillé le plus à fond sur les causes et les effets de la guerre est le Français Jacques Tardi.









photo
Une scène de la bande dessinée de Hsu Chin Mer d’azur et cœur rouge (1965).









Aventure et propagande


Terry et les pirates de Milton Caniff.

La série d’albums Terry et les pirates de l’Américain Milton Caniff, dont la publication a commencé en 1934, décrit les péripéties d’un petit garçon qui parcourt les fleuves et les mers de Chine pour combattre les pirates et autres scélérats qui pillent la région. Cette série d’aventures typiques a pour principal attrait l’exotisme des paysages et des habitants. L’occupation de la Chine par le Japon oblige Terry et ses compagnons à combattre des envahisseurs qui ne sont pas explicitement nommés.
Milton Caniff prend un tournant radical en 1942 quand, suite au bombardement de Pearl Harbour, les Etats-Unis entrent en guerre. Terry entre à l’école chinoise des cadets de l’aviation et endosse l’uniforme des forces armées américaines. A partir de ce moment-là, son seul ennemi sera l’armée nippone ou ses nombreux alliés. Curieusement, en dépit de ce changement d’adversaire, la série continuera à porter le même titre.
Peu importe, en effet, que les forces à combattre ne soient plus des pirates, mais une armée régulière. L’exposé narratif des problèmes, les comportements des personnages et les dénouements restent pratiquement inchangés. Les officiers et soldats japonais héritent des traits qui ont toujours caractérisé l’ennemi, non seulement l’aspect physique, mais aussi l’absence de principes moraux. Terry et ses compagnons ne changent guère de comportement une fois intégrés dans l’armée. Ils continuent de combattre face à face, en restant dans le cadre de la légalité et, par-dessus tout, de la légitimité éthique. La représentation clairement manichéenne des armées adversaires ne s’explique pas par les causes que les personnages défendent ou les circonstances historiques, mais par une répartition des rôles entre eux. Ce sont les individus qui, par leur manière d’agir, justifient ou condamnent les intérêts de la nation qu’ils représentent. L’Histoire entre dans la bande dessinée et adopte ses stéréotypes. Bien que portant l’uniforme de l’armée impériale, les Japonais restent des pirates, une émanation du principe du mal que le héros doit continuer à combattre.
La majorité des séries sur la guerre publiées entre les années 40 et 50 utilisent ce schéma de base de répartition des rôles. Au cours de ces années de ferveur patriotique, de nombreux personnages des comics américains sont enrôlés dans l’armée, y compris le capitaine America et la souris Mickey, qui se sont battus contre les forces de l’Axe. La même tendance se poursuit dans les années 60 avec la guerre du Vietnam, dans des séries comme Tales of the Green Beret (Contes du béret vert, 1966) de Robin Moore et Joe Kubert.

Les auteurs de bandes dessinées explorent maintenant les horreurs de la guerre avec un esprit critique. Leurs héros sont fatigués et presque pacifistes.

Août 1993, hôpital Kosevo de Sarajevo. Au milieu du chaos engendré par les bombardements, trois nouveaux-nés, Nike Hatzfeld, Leyla Mirkovic et Amir Fazlagic boivent le même lait. Peu importe qu’ils soient d’origine serbe, croate et musulmane. Tous trois ont perdu leurs parents. Ils sont venus au monde dans un pays déchiré par la souffrance, ils vivent la même détresse. Ce sont des enfants de la guerre.
En 2026, 33 années plus tard, leurs destins se croisent à nouveau. Ils vivent au sein d’une société où l’intégrisme religieux, la manipulation biologique et le révisionnisme historique sont les fondements d’un ordre auquel ils n’adhèrent pas. Leurs trajectoires ont été différentes mais leur passé commun conditionne leur existence. C’est comme une plaie qui ne cicatrise jamais: ils restent prisonniers de la chambre d’un hôpital en ruines.
Tel est le thème de l’album Le Sommeil du monstre (1998), une bande dessinée du Français d’origine yougoslave Enki Bilal. Cet album, riche tant du point de vue graphique que narratif, est à plusieurs clés, mais l’une des plus importantes est l’impact psychologique de la guerre. Après que les gravats aient été déblayés, d’autres décombres subsistent: ce sont les dommages affectifs dont les militaires ne tiennent jamais compte dans leurs bilans. Les guerres dévastent les souvenirs et alimentent nos besoins d’imaginaire. Des épopées antiques jusqu’aux jeux vidéo modernes, une bonne partie de nos fictions les évoquent. La «poétique» de la destruction domine nos mythes, qu’il s’agisse de sublimer ou d’exorciser la violence. Et la bande dessinée (BD) ne déroge pas à la règle.
Un examen rapide et superficiel de ce moyen d’expression pourrait d’ailleurs porter à croire que les affrontements constituent son thème de prédilection. De fait, quelques-unes des séries d’albums parmi les plus connues ont tendance à recourir souvent à la bagarre et aux moyens les plus expéditifs pour résoudre les conflits. Du coup, certains considèrent que la BD fait la part belle aux comportements les plus agressifs, voire incite dangereusement à la violence. En fait, elle a ouvert ses pages ces dernières années aux témoignages les plus critiques et aux analyses les plus lucides de la guerre, après avoir dépassé le discours propagandiste qui la caractérisait à ses débuts.

Une grande fidélité à l’histoire
Le XXe siècle compte pléthore de guerres. Elles n’ont épargné presqu’aucune partie du globe. Cependant, les bandes dessinées évoquent principalement la Deuxième Guerre mondiale, une source d’inspiration inépuisable pour elles. Suivent plus loin derrière la guerre du Vietnam, la guerre de Corée, la Première Guerre mondiale, la guerre civile espagnole, la guerre d’Algérie et la guerre sino-japonaise. Le scénario est souvent le même: un territoire dévasté par des explosions, des villes calcinées et des paysages ravagés. Seul l’environnement géographique varie. A travers des forêts impénétrables, des déserts arides, des steppes gelées ou des îles paradisiaques, un soldat chemine, progresse ou se replie et voit du pays. Avec lui, le lecteur peut contempler des paysages qui tantôt restent épargnés par les massacres, tantôt en subissent les douloureuses conséquences. Dans la plupart des cas, les dessinateurs s’appuient sur une abondante documentation et font preuve d’une grande fidélité, à la fois à l’Histoire, aux armes et aux uniformes utilisés. Ils sont conscients que la vraisemblance de leur récit dépend en grande partie de ces détails.
La guerre convient indéniablement à un support comme la BD qui se nourrit fréquemment d’aventures et de comportements héroïques. Les personnages se retrouvent souvent dans des situations limites. C’est dans ces moments de tension extrême, où flotte le spectre de la mort, que se révèlent le courage ou la couardise, l’affirmation de soi ou le traumatisme. Sur le champ de bataille, l’ambiguïté n’est pas de mise. C’est le lieu des implications extrêmes, de l’identification profonde à certaines valeurs et attitudes considérées comme exemplaires. Aujourd’hui encore, le souffle épique émerge de ce contexte.
Il existe de nombreux exemples de bandes dessinées sur la guerre dans lesquelles les protagonistes frôlent, aventure après aventure, l’héroïsme. Le scénario n’explique ni les causes du conflit ni les intérêts en jeu pour chaque partie. Le comportement des personnages ne laisse toutefois aucun doute sur l’identité des bons et des méchants. Face au totalitarisme, à l’injustice et à la perversion la plus vile, resplendissent le courage quasi téméraire et l’esprit de sacrifice. Le conflit intervient entre deux parties qui s’affrontent pour de prétendues valeurs, mais l’objectif impératif est la victoire.

Libérée du poids de la propagande
La présentation sectaire des conflits est la caractéristique des bandes dessinées des années 40 et 50 (voir encadré). Mais, au fil des années, ce type de BD a perdu de sa ferveur combative. La bande dessinée s’est libérée du poids de la propagande qui la caractérisait à l’origine, en prenant des positions critiques ou centrées sur l’analyse des comportements personnels. Tel est le cas, par exemple, de la série d’albums The’Nam (Vietnam) des Américains Golden et Murray qui présentent, en 1987, une vision réaliste et très documentée de la guerre du Vietnam. Ils relatent la vie d’un groupe de marines américains qui, ne connaissant bien ni les causes ni les objectifs qui les poussent au combat, essaient de supporter cette guerre en tissant des liens d’amitié entre eux. Plus récent, l’album Sarajevo-Tango (1996) du Belge Hermann ravive la controverse de l’engagement dans une guerre comme celle de Bosnie, où la purification ethnique se poursuit à cause de la tiédeur diplomatique des Nations unies et des puissances occidentales.
La bande dessinée ne se nourrit pas uniquement de la glorification des bons et de la condamnation des méchants. Le climat de détente qui s’est instauré ces dernières années avec la fin de la guerre froide, ainsi que l’éloignement dans le temps et dans l’espace des conflits, ont mis un frein décisif à la production de bandes dessinées dites «classiques» sur la guerre. Un nouveau public est apparu, avec une nouvelle sensibilité: il est imprégné d’une culture pacifiste, il est peu disposé à s’identifier à des histoires qui exaltent la ferveur patriotique ou présentent le champ de bataille comme le haut lieu du courage et du triomphe héroïque. Prenant le contre-pied de ces bandes dessinées au contenu belliqueux enflammé, des auteurs se montrent critiques envers la guerre par le biais de l’humour, de la dénonciation des intérêts en jeu ou de l’analyse psychologique des personnages. Citons, parmi les plus représentatifs, les Italiens Hugo Pratt et Bonvi et le Français Jacques Tardi (voir illustrations).
Ce type de bandes dessinées met en scène une troupe tenaillée par la peur. Les soldats connaissent à peine la cause qu’ils doivent défendre et sont essentiellement motivés par le désir de sauver leur peau. Ils s’ennuient de leur foyer; ils ressentent douloureusement la perte de leurs compagnons, l’horreur du massacre ou les défaillances d’une intendance qui ne suit pas. L’ennemi fait à peine quelques apparitions. Il est alors présenté comme un compagnon d’infortune. Dans ces œuvres, le conflit ne se situe pas au niveau horizontal entre deux parties, mais au niveau vertical, vis-à-vis d’une hiérarchie qui impose aux soldats la protection d’intérêts qui ne sont pas les leurs.
Les bandes dessinées plus violentes ont presque toujours un cadre fantastique avec de rares références historiques. Comme si ce caractère fantastique désamorçait la cruauté des scènes ou, du moins, la situait dans un espace de fiction où les exigences éthiques sont atténuées. Mais lorsque ces œuvres ont pour contexte un conflit historique, l’auteur prend, de nos jours, une position extrêmement critique. Même s’il place son récit au cœur d’un conflit, il s’éloigne des exposés belliqueux, à l’instar du Slovène Tomas Lavric dans Fables de Bosnie (1997). Ce dernier décrit un Sarajevo où, malgré la guerre, la vie quotidienne suit son cours: les enfants jouent au milieu des francs-tireurs, les vieux chassent les pigeons pour se nourrir, les politiciens font passer leurs besoins personnels avant la diplomatie et les journalistes essaient d’exploiter la portée médiatique de la catastrophe. En général, la guerre, quels qu’en soient les causes et les objectifs, est un moyen toujours condamnable.
La précision documentaire des œuvres citées et d’autres, irréprochables en ce sens, comme La guerra civil española (La Guerre civile espagnole, 1978) d’Antonio Hernández Palacios, fournissent une base à la fois fiable et agréable à l’étude de l’histoire en classe. Cette série, composée de quatre tomes, fait preuve d’une très grande rigueur documentaire. A travers le destin de deux jeunes gens, Elroy et Gorka, l’élève retrouve la représentation fidèle des acteurs principaux de cette guerre, la reconstitution de quelques-unes des batailles les plus importantes, les raisons justifiant bon nombre des mouvements de troupes et surtout, les circonstances, les paysages, les vêtements, les ustensiles quotidiens d’une Espagne plongée dans la misère, où tous les moyens étaient bons pour survivre malgré la menace permanente.

Vacciner le monde contre toute vélléité belliqueuse
La possibilité de tirer un enseignement didactique de ces bandes dessinées ne vient pas seulement de la reconstitution graphique des circonstances du conflit, mais essentiellement des orientations et de la manière de poser les problèmes. Les soldats manient des armes, mais les idées le justifient. Les auteurs reflètent ainsi une grande variété de points de vue qu’il est également possible d’analyser et d’évaluer sérieusement en cours. L’exercice pourrait consister à soumettre le contenu de la bande dessinée à un questionnaire orienté. Il s’agirait pour l’élève d’expliquer les raisons motivant le comportement des protagonistes pour les confronter à celles de leurs adversaires. Il resterait ensuite à examiner si les différences relevées justifient l’affrontement armé. Naturellement, seule la référence au contexte historique permettrait d’apporter des explications à ces situations. Il pourrait également se révéler instructif de changer le camp des vainqueurs et des vaincus pour réfléchir, à partir de cette modification de l’intrigue et du dénouement, aux éléments qui justifieraient, dans la structure dramatique, le triomphe des uns ou des autres.
L’analyse de ce type de bandes dessinées pourrait servir à vacciner le monde entier contre toute nouvelle velléité belliqueuse. Ainsi, la contribution des BD ne serait pas négligeable: elle nous permettrait de rester vigilants et d’éviter que le monstre de la violence ne s’éveille à nouveau.

Le Courrier de l'UNESCO