
«Crier dans une ville qui a la mémoire des bombes et
de la mort est dérisoire, pathétique, inutile...», écrit
Enki Bilal dans son album Le Sommeil du monstre publié aux éditions
Les Humanoïdes Associés (Genève), en 1998.

Les Scorpions du désert (1969) d’Hugo Pratt, dont les
scènes se situent en Afrique du Nord, présente des personnages qui
ne sont animés par aucune ardeur patriotique.

La série Sturmtruppen de l’Italien Bonvi (1968) est
l’une des rares BD à utiliser le décor de la guerre à des fins
humoristiques.

L’auteur qui a travaillé le plus à fond sur les causes
et les effets de la guerre est le Français Jacques Tardi.

Une scène de la bande dessinée de Hsu Chin Mer d’azur
et cœur rouge (1965).
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Aventure et propagande
La série d’albums Terry et les pirates de l’Américain Milton Caniff,
dont la publication a commencé en 1934, décrit les péripéties
d’un petit garçon qui parcourt les fleuves et les mers de Chine pour combattre
les pirates et autres scélérats qui pillent la région. Cette
série d’aventures typiques a pour principal attrait l’exotisme des paysages
et des habitants. L’occupation de la Chine par le Japon oblige Terry et ses compagnons
à combattre des envahisseurs qui ne sont pas explicitement nommés.
Milton Caniff prend un tournant radical en 1942 quand, suite au bombardement de Pearl
Harbour, les Etats-Unis entrent en guerre. Terry entre à l’école chinoise
des cadets de l’aviation et endosse l’uniforme des forces armées américaines.
A partir de ce moment-là, son seul ennemi sera l’armée nippone ou ses
nombreux alliés. Curieusement, en dépit de ce changement d’adversaire,
la série continuera à porter le même titre.
Peu importe, en effet, que les forces à combattre ne soient plus des pirates,
mais une armée régulière. L’exposé narratif des problèmes,
les comportements des personnages et les dénouements restent pratiquement
inchangés. Les officiers et soldats japonais héritent des traits qui
ont toujours caractérisé l’ennemi, non seulement l’aspect physique,
mais aussi l’absence de principes moraux. Terry et ses compagnons ne changent guère
de comportement une fois intégrés dans l’armée. Ils continuent
de combattre face à face, en restant dans le cadre de la légalité
et, par-dessus tout, de la légitimité éthique. La représentation
clairement manichéenne des armées adversaires ne s’explique pas par
les causes que les personnages défendent ou les circonstances historiques,
mais par une répartition des rôles entre eux. Ce sont les individus
qui, par leur manière d’agir, justifient ou condamnent les intérêts
de la nation qu’ils représentent. L’Histoire entre dans la bande dessinée
et adopte ses stéréotypes. Bien que portant l’uniforme de l’armée
impériale, les Japonais restent des pirates, une émanation du principe
du mal que le héros doit continuer à combattre.
La majorité des séries sur la guerre publiées entre les années
40 et 50 utilisent ce schéma de base de répartition des rôles.
Au cours de ces années de ferveur patriotique, de nombreux personnages des
comics américains sont enrôlés dans l’armée, y compris
le capitaine America et la souris Mickey, qui se sont battus contre les forces de
l’Axe. La même tendance se poursuit dans les années 60 avec la guerre
du Vietnam, dans des séries comme Tales of the Green Beret (Contes du béret
vert, 1966) de Robin Moore et Joe Kubert.
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Les auteurs
de bandes dessinées explorent maintenant les horreurs de la guerre avec un
esprit critique. Leurs héros sont fatigués et presque pacifistes.
Août 1993, hôpital Kosevo de Sarajevo. Au milieu du chaos
engendré par les bombardements, trois nouveaux-nés, Nike Hatzfeld,
Leyla Mirkovic et Amir Fazlagic boivent le même lait. Peu importe qu’ils soient
d’origine serbe, croate et musulmane. Tous trois ont perdu leurs parents. Ils sont
venus au monde dans un pays déchiré par la souffrance, ils vivent la
même détresse. Ce sont des enfants de la guerre.
En 2026, 33 années plus tard, leurs destins se croisent à nouveau.
Ils vivent au sein d’une société où l’intégrisme religieux,
la manipulation biologique et le révisionnisme historique sont les fondements
d’un ordre auquel ils n’adhèrent pas. Leurs trajectoires ont été
différentes mais leur passé commun conditionne leur existence. C’est
comme une plaie qui ne cicatrise jamais: ils restent prisonniers de la chambre d’un
hôpital en ruines.
Tel est le thème de l’album Le Sommeil du monstre (1998), une bande dessinée
du Français d’origine yougoslave Enki Bilal. Cet album, riche tant du point
de vue graphique que narratif, est à plusieurs clés, mais l’une des
plus importantes est l’impact psychologique de la guerre. Après que les gravats
aient été déblayés, d’autres décombres subsistent:
ce sont les dommages affectifs dont les militaires ne tiennent jamais compte dans
leurs bilans. Les guerres dévastent les souvenirs et alimentent nos besoins
d’imaginaire. Des épopées antiques jusqu’aux jeux vidéo modernes,
une bonne partie de nos fictions les évoquent. La «poétique»
de la destruction domine nos mythes, qu’il s’agisse de sublimer ou d’exorciser la
violence. Et la bande dessinée (BD) ne déroge pas à la règle.
Un examen rapide et superficiel de ce moyen d’expression pourrait d’ailleurs porter
à croire que les affrontements constituent son thème de prédilection.
De fait, quelques-unes des séries d’albums parmi les plus connues ont tendance
à recourir souvent à la bagarre et aux moyens les plus expéditifs
pour résoudre les conflits. Du coup, certains considèrent que la BD
fait la part belle aux comportements les plus agressifs, voire incite dangereusement
à la violence. En fait, elle a ouvert ses pages ces dernières années
aux témoignages les plus critiques et aux analyses les plus lucides de la
guerre, après avoir dépassé le discours propagandiste qui la
caractérisait à ses débuts.
Une
grande fidélité à l’histoire
Le XXe siècle
compte pléthore de guerres. Elles n’ont épargné presqu’aucune
partie du globe. Cependant, les bandes dessinées évoquent principalement
la Deuxième Guerre mondiale, une source d’inspiration inépuisable pour
elles. Suivent plus loin derrière la guerre du Vietnam, la guerre de Corée,
la Première Guerre mondiale, la guerre civile espagnole, la guerre d’Algérie
et la guerre sino-japonaise. Le scénario est souvent le même: un territoire
dévasté par des explosions, des villes calcinées et des paysages
ravagés. Seul l’environnement géographique varie. A travers des forêts
impénétrables, des déserts arides, des steppes gelées
ou des îles paradisiaques, un soldat chemine, progresse ou se replie et voit
du pays. Avec lui, le lecteur peut contempler des paysages qui tantôt restent
épargnés par les massacres, tantôt en subissent les douloureuses
conséquences. Dans la plupart des cas, les dessinateurs s’appuient sur une
abondante documentation et font preuve d’une grande fidélité, à
la fois à l’Histoire, aux armes et aux uniformes utilisés. Ils sont
conscients que la vraisemblance de leur récit dépend en grande partie
de ces détails.
La guerre convient indéniablement à un support comme la BD qui se nourrit
fréquemment d’aventures et de comportements héroïques. Les personnages
se retrouvent souvent dans des situations limites. C’est dans ces moments de tension
extrême, où flotte le spectre de la mort, que se révèlent
le courage ou la couardise, l’affirmation de soi ou le traumatisme. Sur le champ
de bataille, l’ambiguïté n’est pas de mise. C’est le lieu des implications
extrêmes, de l’identification profonde à certaines valeurs et attitudes
considérées comme exemplaires. Aujourd’hui encore, le souffle épique
émerge de ce contexte.
Il existe de nombreux exemples de bandes dessinées sur la guerre dans lesquelles
les protagonistes frôlent, aventure après aventure, l’héroïsme.
Le scénario n’explique ni les causes du conflit ni les intérêts
en jeu pour chaque partie. Le comportement des personnages ne laisse toutefois aucun
doute sur l’identité des bons et des méchants. Face au totalitarisme,
à l’injustice et à la perversion la plus vile, resplendissent le courage
quasi téméraire et l’esprit de sacrifice. Le conflit intervient entre
deux parties qui s’affrontent pour de prétendues valeurs, mais l’objectif
impératif est la victoire.
Libérée
du poids de la propagande
La présentation
sectaire des conflits est la caractéristique des bandes dessinées des
années 40 et 50 (voir
encadré). Mais,
au fil des années, ce type de BD a perdu de sa ferveur combative. La bande
dessinée s’est libérée du poids de la propagande qui la caractérisait
à l’origine, en prenant des positions critiques ou centrées sur l’analyse
des comportements personnels. Tel est le cas, par exemple, de la série d’albums
The’Nam (Vietnam) des Américains Golden et Murray qui présentent, en
1987, une vision réaliste et très documentée de la guerre du
Vietnam. Ils relatent la vie d’un groupe de marines américains qui, ne connaissant
bien ni les causes ni les objectifs qui les poussent au combat, essaient de supporter
cette guerre en tissant des liens d’amitié entre eux. Plus récent,
l’album Sarajevo-Tango (1996) du Belge Hermann ravive la controverse de l’engagement
dans une guerre comme celle de Bosnie, où la purification ethnique se poursuit
à cause de la tiédeur diplomatique des Nations unies et des puissances
occidentales.
La bande dessinée ne se nourrit pas uniquement de la glorification des bons
et de la condamnation des méchants. Le climat de détente qui s’est
instauré ces dernières années avec la fin de la guerre froide,
ainsi que l’éloignement dans le temps et dans l’espace des conflits, ont mis
un frein décisif à la production de bandes dessinées dites «classiques»
sur la guerre. Un nouveau public est apparu, avec une nouvelle sensibilité:
il est imprégné d’une culture pacifiste, il est peu disposé
à s’identifier à des histoires qui exaltent la ferveur patriotique
ou présentent le champ de bataille comme le haut lieu du courage et du triomphe
héroïque. Prenant le contre-pied de ces bandes dessinées au contenu
belliqueux enflammé, des auteurs se montrent critiques envers la guerre par
le biais de l’humour, de la dénonciation des intérêts en jeu
ou de l’analyse psychologique des personnages. Citons, parmi les plus représentatifs,
les Italiens Hugo Pratt et Bonvi et le Français Jacques Tardi (voir illustrations).
Ce type de bandes dessinées met en scène une troupe tenaillée
par la peur. Les soldats connaissent à peine la cause qu’ils doivent défendre
et sont essentiellement motivés par le désir de sauver leur peau. Ils
s’ennuient de leur foyer; ils ressentent douloureusement la perte de leurs compagnons,
l’horreur du massacre ou les défaillances d’une intendance qui ne suit pas.
L’ennemi fait à peine quelques apparitions. Il est alors présenté
comme un compagnon d’infortune. Dans ces œuvres, le conflit ne se situe pas au niveau
horizontal entre deux parties, mais au niveau vertical, vis-à-vis d’une hiérarchie
qui impose aux soldats la protection d’intérêts qui ne sont pas les
leurs.
Les bandes dessinées plus violentes ont presque toujours un cadre fantastique
avec de rares références historiques. Comme si ce caractère
fantastique désamorçait la cruauté des scènes ou, du
moins, la situait dans un espace de fiction où les exigences éthiques
sont atténuées. Mais lorsque ces œuvres ont pour contexte un conflit
historique, l’auteur prend, de nos jours, une position extrêmement critique.
Même s’il place son récit au cœur d’un conflit, il s’éloigne
des exposés belliqueux, à l’instar du Slovène Tomas Lavric dans
Fables de Bosnie (1997). Ce dernier décrit un Sarajevo où, malgré
la guerre, la vie quotidienne suit son cours: les enfants jouent au milieu des francs-tireurs,
les vieux chassent les pigeons pour se nourrir, les politiciens font passer leurs
besoins personnels avant la diplomatie et les journalistes essaient d’exploiter la
portée médiatique de la catastrophe. En général, la guerre,
quels qu’en soient les causes et les objectifs, est un moyen toujours condamnable.
La précision documentaire des œuvres citées et d’autres, irréprochables
en ce sens, comme La guerra civil española (La Guerre civile espagnole, 1978)
d’Antonio Hernández Palacios, fournissent une base à la fois fiable
et agréable à l’étude de l’histoire en classe. Cette série,
composée de quatre tomes, fait preuve d’une très grande rigueur documentaire.
A travers le destin de deux jeunes gens, Elroy et Gorka, l’élève retrouve
la représentation fidèle des acteurs principaux de cette guerre, la
reconstitution de quelques-unes des batailles les plus importantes, les raisons justifiant
bon nombre des mouvements de troupes et surtout, les circonstances, les paysages,
les vêtements, les ustensiles quotidiens d’une Espagne plongée dans
la misère, où tous les moyens étaient bons pour survivre malgré
la menace permanente.
Vacciner
le monde contre toute vélléité belliqueuse
La possibilité
de tirer un enseignement didactique de ces bandes dessinées ne vient pas seulement
de la reconstitution graphique des circonstances du conflit, mais essentiellement
des orientations et de la manière de poser les problèmes. Les soldats
manient des armes, mais les idées le justifient. Les auteurs reflètent
ainsi une grande variété de points de vue qu’il est également
possible d’analyser et d’évaluer sérieusement en cours. L’exercice
pourrait consister à soumettre le contenu de la bande dessinée à
un questionnaire orienté. Il s’agirait pour l’élève d’expliquer
les raisons motivant le comportement des protagonistes pour les confronter à
celles de leurs adversaires. Il resterait ensuite à examiner si les différences
relevées justifient l’affrontement armé. Naturellement, seule la référence
au contexte historique permettrait d’apporter des explications à ces situations.
Il pourrait également se révéler instructif de changer le camp
des vainqueurs et des vaincus pour réfléchir, à partir de cette
modification de l’intrigue et du dénouement, aux éléments qui
justifieraient, dans la structure dramatique, le triomphe des uns ou des autres.
L’analyse de ce type de bandes dessinées pourrait servir à vacciner
le monde entier contre toute nouvelle velléité belliqueuse. Ainsi,
la contribution des BD ne serait pas négligeable: elle nous permettrait de
rester vigilants et d’éviter que le monstre de la violence ne s’éveille
à nouveau.
Le Courrier de l'UNESCO
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