Leçons et défis du Kosovo

ÉDUQUER DANS LES SITUATIONS D'URGENCE
Mark Richmond, chef des services pédagogiques de la mission de l’administration intérimaire des Nations unies au Kosovo; ex-directeur du programme de l’UNESCO pour l’éducation dans les situations d’urgence et de reconstruction à Nairobi (Kenya).
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Des enfants rapatriés à Kibondo dans la région de Kigali (Rwanda). Plus de 230 000 enfants n’ont pas ou plus accès à l’éducation dans ce pays.






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En Somalie, au camp de Bardera (région de Gedo), des versets coraniques gravés sur des écorces de bois sont le seul matériel éducatif dont les enfants disposent.







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Le 15 avril 1999 dans le camp de Neprostino, près de Skopje (Macédoine): c’est le troisième jour d’école pour ces quelque 500 enfants qui ont dû fuir le Kosovo.







Leçons et défis du Kosovo

En matière d’éducation d’urgence, la crise du Kosovo restera une source majeure d’expérience et de réflexion. De nombreuses leçons tirées d’autres crises ont servis pour les réfugiés kosovars d’Albanie et de Macédoine: l’éducation a été une préoccupation dès les premières phases des opérations d’aide aux réfugiés; on a délimité dans les camps des espaces pour des activités récréatives et pédagogiques; on s’est concentré sur l’enseignement primaire; des «écoles en kit» ont été fournies; on s’est préoccupé des besoins psychosociaux des enfants; on a adopté une stratégie en plusieurs étapes; on a cherché des enseignants parmi les réfugiés (voir article).
Cependant, bien que les institutions internationales et les ONG soient entrées en action dès le début de la crise, l’opération «éducation» n’a pas été sans problème. En Macédoine, la rotation rapide dans les camps (les réfugiés étant souvent transférés dans d’autres pays) gênait considérablement les prévisions et le maintien d’une population scolaire stable. De plus, beaucoup de Kosovars vivaient dans des familles de la communauté macédonienne d’origine albanaise. Cette situation a obligé aussi bien les autorités du pays que les institutions extérieures à diviser leurs efforts entre deux types d’intervention: dans les camps et dans les communautés albanaises.
L’installation des réfugiés et l’énorme pression exercée sur les infrastructures, les équipements et les ressources scolaires d’Albanie et de Macédoine ont conduit ces deux pays à réclamer une aide internationale substantielle. Le contraste était vif entre les moyens limités et vite épuisés de leurs ministères de l’Education et la relative opulence de nombre d’institutions extérieures ou d’ONG, une situation typique de beaucoup d’opérations humanitaires. On est souvent peu attentif aux «dégâts collatéraux» causés aux systèmes scolaires indigents des pays hôtes.
La guerre est finie et les réfugiés continuent de rentrer chez eux. Il faut maintenant reconstruire l’ensemble du système éducatif du Kosovo, étape suivante de l’opération d’urgence. Selon une étude préliminaire de l’UNICEF effectuée sur 394 écoles, 43% d’entre elles sont complètement détruites ou gravement endommagées. La tâche est très délicate: avant l’agression contre les Kosovars d’origine albanaise en mars 1999, le système scolaire était géré par les Serbes mais un autre, parallèle, fonctionnait clandestinement depuis 10 ans pour les enfants d’origine albanaise. Les Albanais du Kosovo boycottaient l’école officielle parce qu’ils ne pouvaient plus accepter le parti pris ethno-idéologique de ses programmes.
Sur le plan technique, l’administration intérimaire des Nations unies au Kosovo est chargée de ces questions. Elle est déterminée à suivre une politique équilibrée, qui respecte les intérêts tant des Serbes que des Albanais du Kosovo. Mais instaurer et maintenir un système scolaire unique ne sera pas simple: la force de maintien de la paix de l’ONU, la KFOR, sera mise à l’épreuve lorsqu’elle devra protéger les enfants serbes dans les écoles réunifiées.
En août 1999, on ne sait toujours pas qui va payer les enseignants. Il faut réparer les écoles et les équiper. Il faut aussi fournir aux élèves des manuels ou autres matériels de base et mettre à leurs disposition des services psychosociaux. Il faut s’entendre sur la validation de l’enseignement reçu dans le système parallèle. A long terme, le plus gros défi sera de fournir un enseignement de qualité: les enseignants kosovars albanais, par exemple, n’ont eu pratiquement aucune possibilité de se former dans les années 90. Mais l’occasion est peut-être toute trouvée pour moderniser les méthodes d’enseignement au Kosovo.

M.R.

Qu’il s’agisse de soutenir les enfants traumatisés ou d’organiser des classes avec les moyens du bord, l’éducation joue dorénavant un rôle clef dans les opérations d’urgence humanitaire.

Lorsqu’ils ont perdu leurs maisons, leurs terres et leurs biens à l’issue d’une guerre, les survivants réclament inlassablement de l’éducation. De la Somalie à la Bosnie, du Soudan ou du Rwanda au Kosovo, les Nations unies ont été confrontées depuis 10 ans à une cascade de catastrophes politiques complexes: de terribles guerres civiles motivées par des facteurs nationalistes, territoriaux, ethniques ou religieux provoquent des déplacements massifs de population, des pillages, la destruction des infrastructures, l’agression armée des populations civiles et l’effondrement des services essentiels. La multiplication de ces conflits doit beaucoup, en Afrique notamment, à l’écroulement de l’ordre postcolonial des années 50 et 60, maintenu en vie un peu artificiellement par la rivalité des superpuissances pendant la guerre froide, avec ses alignements géopolitiques et idéologiques.

Ramener l’enfant à une routine
Ces situations d’urgence découlent souvent de l’aggravation de problèmes économiques, qui nourrit des luttes acharnées pour accéder aux ressources et les contrôler. Dans certains cas, en Somalie par exemple, l’Etat s’est effondré, laissant les simples citoyens à la merci de chefs de guerre et de bandits.
La tâche première de toute opération humanitaire est bien sûr d’assurer la survie, par la fourniture de l’indispensable (nourriture, eau, sécurité, santé et refuge). Mais un autre besoin s’impose de plus en plus: l’introduction de l’éducation dès les premières phases de l’aide humanitaire, qu’elle s’adresse aux personnes déplacées dans leur propre pays, aux populations touchées par la guerre ou aux réfugiés. Cette nécessité, reconnue relativement récemment, a plusieurs justifications. La plus importante est le droit à l’éducation lui-même, que la guerre ou l’exode n’abolit pas: il est inscrit dans la Convention relative aux droits de l’enfant (1989); il a été au cœur de la Conférence mondiale sur l’éducation pour tous de Jomtien (1990). Au niveau international, on a ainsi reconnu non seulement le droit de chacun à l’éducation, mais aussi le devoir de tous les acteurs sociaux – institutions, donateurs d’aide et ONG – d’en faire une réalité.
Sur le plan pratique, éducateurs et psychologues soulignent combien il est important pour le développement des enfants de réduire au minimum la période où l’enseignement est interrompu. Les activités récréatives et pédagogiques organisées ramènent la routine dans leur vie et les aident à garder un lien avec leur propre milieu socioculturel. Qu’elle soit conforme ou non aux programmes officiels, la scolarisation peut rétablir un sens du normal dans une situation qui ne l’est pas, et offrir à une jeunesse désemparée une alternative aux milices, à la criminalité, à la délinquance ou à la drogue.
Dans ces contextes d’urgence, l’école peut également être l’un des canaux les plus précieux pour faire passer des informations sur l’environnement, la nutrition, les précautions à prendre contre les mines, la prévention du choléra et du sida. C’est aussi un lieu où peuvent être abordés des thèmes comme les droits de l’homme, la paix et la réconciliation, qui constituent les valeurs fondamentales de tout effort de reconstruction nationale. L’école sert d’ailleurs souvent de centre aux opérations d’aide et de reconstruction au sein d’une communauté. L’éducation peut aussi offrir des emplois rétribués et donner à des adultes l’occasion de jouer un rôle dans leur nouveau cadre de vie, même s’il n’est que temporaire. Elle symbolise enfin un engagement pour l’avenir, ce qui, après la violence, est des plus précieux.
Chaque crise requiert un type particulier de réponse rapide au niveau pédagogique. Cependant, les tragédies de ces 10 dernières années ont procuré aux institutions internationales assez d’expérience pour dégager quelques principes directeurs. Comme il est impossible de créer un système scolaire opérationnel du jour au lendemain, on procède par étapes, ce qui permet d’introduire l’éducation dès les premières phases de l’aide humanitaire.
Dès que l’on a recueilli les données pertinentes (combien d’enfants, quels enseignants sont disponibles, etc.), la première phase consiste à réunir les enfants pour leur proposer des activités récréatives – jouer, chanter, écouter des histoires, voire enseigner des choses simples. Dans une deuxième phase, on organise une scolarisation régulière, mais hors des programmes officiels, souvent en utilisant un TEP (Teacher Emergency Package), la «trousse de première urgence» de l’enseignant. Conçu par l’U
NESCO pour la Somalie, cet outil pédagogique a été traduit en plusieurs langues et adapté à différentes communautés.
Cette «malle scolaire» ou «salle de classe mobile» est prévue pour environ 80 enfants d’âge primaire, qui suivront des cours d’alphabétisation et de calcul dits «fonctionnels», et non un programme officiel avec examens à la clé. Dans cette malle, il y a des ardoises, de la craie, des cahiers et des crayons pour les élèves, ainsi qu’un sac pour l’enseignant, qui contient plusieurs «tableaux noirs» en toile (alphabet, chiffres, tables de multiplication), un guide sur les méthodes d’enseignement, un registre de présence et de petits cubes de bois (genre scrabble), pour organiser des jeux de chiffres et de lettres.
Outils prévus pour six mois, les TEP pallient l’absence totale d’école, avant le retour à une véritable scolarité. Après cette période intérimaire, commence en général la troisième étape, un enseignement à peu près normal, à partir des programmes et des manuels du pays d’origine (quand on peut en disposer).
Les opérations d’urgence pédagogique ont une autre dimension importante: les enseignants sont formés pour reconnaître les symptômes d’un traumatisme chez des enfants qui, trop souvent, arrivent dans leurs nouvelles écoles de fortune après avoir assisté à des scènes effroyables. Les programmes de soutien psychosocial comprennent des conseils pour aider les enfants à faire face au deuil, au déracinement et à la peur.
Toute cette stratégie vise à «éduquer pour rapatrier». Ce concept, formulé clairement pour la première fois lors de l’opération de scolarisation des réfugiés mozambicains au Malawi dans les années 80, s’est largement imposé dans les années 90, en partie parce qu’il convient de rassurer les pays hôtes, généralement trop pauvres pour absorber un important afflux d’étrangers, sur le caractère provisoire de la présence des réfugiés. D’où l’importance de faire fonctionner les écoles dans la langue maternelle, en suivant les programmes du pays d’origine (sauf s’ils s’inscrivaient dans une politique d’oppression à l’égard des populations déplacées), et avec un personnel composé si possible d’enseignants réfugiés.
L’idée d’éduquer pour rapatrier donne un horizon à long terme à l’opération d’urgence. Elle amène les organisateurs à penser en termes de continuité, dans le respect de la politique de développement élaborée dans le pays ou la région. Ce n’est pas, malheureusement, un processus linéaire: des pays comme l’Angola et le Soudan ne cessent d’osciller entre guerre et paix depuis des lustres, ce qui entrave les efforts de reconstruction nationale.

Encourager les approches participatives
Les situations d’urgence peuvent aussi constituer l’occasion de rénover les systèmes éducatifs au lendemain des guerres. L’éducation d’urgence, dans sa conception, doit donc tenir compte d’une organisation centralisée, qui caractérise la plupart des systèmes d’enseignement, mais aussi des initiatives venues de la base, orientées vers les communautés. Dans les situations de crise, les parents, les personnes âgées, les compétences locales jouent souvent un rôle important dans la création et le fonctionnement des écoles. Ils ont vite le sentiment qu’elles leur appartiennent. Après leur réinstallation dans leur pays d’origine, il faudrait qu’ils aient toujours leur mot à dire dans la conception de l’éducation. Mais les canaux traditionnels des aides financières à la reconstruction tendent à exclure la société civile. Les donateurs font transiter les fonds par l’Etat central, qui est souvent extrêmement affaibli, et dont les capacités d’administration et de gestion sont limitées. Cette façon de procéder entrave les approches participatives.
La communauté internationale doit faire le bilan des interventions récentes et se livrer à une évaluation critique plus approfondie. La succession des crises durant les dix dernières années a été si rapide que l’on n’a pas consacré assez de temps aux leçons à tirer des expériences passées. Au lieu de précipiter les acteurs de l’aide humanitaire dans la catastrophe suivante, on devrait leur donner la possibilité de dresser un bilan, de manière à ce que l’expérience acquise puisse servir à l’action future. Cette réflexion pourrait aussi permettre de réévaluer la place de l’éducation au moment où l’on définit les budgets et les priorités des situations d’urgence complexes.

Le Courrier de l'UNESCO