
La société Ameritech de Chicago a ouvert un site pour
sensibiliser parents et enfants aux les dangers d’Internet. Horton DeNasahatae, 12
ans, y navigue.

Le 20 octobre 1996, plus de 300 000 personnes ont pris part à
la «marche blanche» à Bruxelles (Belgique), en solidarité
avec les victimes
des criminels pédophiles.

Tourisme sexuel en Thaïlande: un client étranger dans
un «bar pour enfants» à Pattaya.
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Glossaire
• Fournisseurs d’accès: entreprises qui proposent un accès
direct et sans restriction à Internet à un tarif mensuel uniforme.
• Chats: gérés par des fournisseurs d’accès en ligne
ou par des systèmes comme Internet Relay Chat (IRC), ils permettent aux utilisateurs
de converser entre eux par écrit en temps réel.
• Forums de discussion (Usenet): serveurs où les utilisateurs
envoient messages et informations.
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Dans la lutte contre
la pornographie infantile sur Internet, les Etats, les institutions, les fournisseurs
d’accès et les utilisateurs ont chacun leur rôle à jouer.
L’univers virtuel sans frontière
que fréquentent quelque 130 millions d’internautes offre tous les ingrédients
d’un roman policier: interface anonyme, acteurs distants de milliers de kilomètres
et utilisant des noms d’emprunt et de fausses adresses, qui déguisent même
parfois leur identité pour mieux attirer une victime à un rendez-vous
bien réel, ou envoient des documents cryptés indécodables par
des tiers.
Ce pourrait être un roman, sauf que les documents échangés relèvent
de la pornographie pédophile et que les personnes piégées sont
des mineurs. Les images vont d’innocentes photographies de jeunes enfants à
des cas extrêmes: en 1996, des membres du chat (voir glossaire)
d’Orchid Club, ont utilisé un appareil photo numérique connecté
à un ordinateur pour photographier une fillette de 10 ans dans des poses explicitement
sexuelles. Ces images ont été transmises à d’autres membres
de ce cercle d’internautes, qui ont demandé à l’enfant de prendre d’autres
positions. Ils ont été arrêtés dans plusieurs pays.
30 000 sites
pédophiles sur un total de 4,3 millions
Alors que le nombre d’internautes
ne cesse d’augmenter, Etats et organisations redoublent d’efforts pour en finir avec
la pornographie infantile sur Internet. De par la nature du réseau, l’entreprise
est nécessairement internationale. En avril 1999, l’UNESCO
a lancé sa campagne «Innocence en danger», afin de sensibiliser
l’opinion publique à la pornographie pédophile en ligne et mobiliser
les énergies pour qu’Internet devienne un lieu plus sûr pour les enfants.
Une victoire a été remportée en mai: le Japon, l’un des plus
gros producteurs de matériel pornographique pédophile, a adopté
une loi interdisant sa production et sa diffusion. En septembre, les principales
autorités judiciaires et policières européennes et américaines,
ainsi que des représentants de la profession et des ONG, se réunissent
en Autriche pour relancer la coopération en ce domaine.
Quelle est l’envergure de la pornographie pédophile sur Internet? Au cours
de l’enquête réalisée pour son livre à paraître,
Guide à l’usage des parents pour protéger les enfants dans le cybermonde,
Parry Aftab, avocate américaine qui a dirigé Cyberangels, le plus important
programme d’éducation et de sécurité en ligne, a dressé
une liste de 30 000 sites pédophiles sur un total estimé à
4,3 millions de sites. De son côté, Rachel O’Connell, psychologue de
l’université de Cork (Irlande), qui coordonne un projet européen de
recherche sur le problème (COPINE), a conclu que la pornographie pédophile
représentait 0,07% des quelque 40 000 forums de discussions existants. Selon
Ruth Dixon, responsable d’une ligne britannique d’appels d’urgence gérée
par l’Internet Watch Foundation, le matériel le plus abject est concentré
dans une vingtaine de forums. Mais l’échange de ce type de documents ne constitue
qu’un des aspects du problème. L’autre est le danger encouru par des enfants
qui, s’étant joints à des chats sur Internet dans l’intention de se
faire des amis ou de partager leurs passions, se retrouvent avec un interlocuteur
bien plus âgé qu’il ne l’avait dit, cherchant un rapport sexuel.
Le plus inquiétant peut-être est qu’Internet a donné à
ce type de pornographie plus de visibilité ou d’accessibilité, et aux
pédophiles le sentiment de faire partie d’une communauté d’individus.
«L’une des grandes raisons de l’essor de la pornographie pédophile sur
Internet est la facilité de diffusion et de téléchargement,
estime Rachel O’Connell. L’anonymat et la commodité de Net ont révélé
un extraordinaire intérêt sexuel pour les enfants. On peut supposer
qu’il existait à la même échelle avant, mais somnolent ou à
l’état latent.» Martine Brousse, qui dirige l’ONG française Voix
de l’enfant, ajoute: «La personne qui n’aurait peut-être pas osé
acheter une revue susceptible de nourrir ses fantasmes peut maintenant aller sur
Internet: ce n’est pas difficile».
Dans les forums de discussion de pornographie pédophile, les utilisateurs
se racontent en général leurs expériences et leurs fantasmes;
ils échangent des images, parfois par centaines. Rachel O’Connell a constaté
qu’ils tendent à constituer une communauté soudée et bien structurée,
et qu’ils se donnent des conseils sur les moyens de ne pas se faire repérer.
Il est rarement question d’argent.
Promotion du
tourisme sexuel
Echanger des fantasmes n’a rien
d’illégal. Ce qui l’est dans la plupart des pays (mais pas tous), c’est la
production et la diffusion de matériel pornographique pédophile. Les
autorités ont souvent du mal à intervenir à la source, là
où les documents sont chargés. Etre en possession de matériel
pédophile n’est pas non plus un délit partout. La définition
de l’âge légal de l’enfance varie d’un pays à l’autre, celle
de l’outrage à la pudeur aussi. Enfin, si la majorité des utilisateurs
se trouvent dans des pays développés, des ONG comme Casa Alianza et
ECPAT (Halte à la prostitution des enfants, à la pornographie pédophile
et au trafic d’enfants à des fins sexuelles) ne cachent pas leurs inquiétudes:
Internet est en train de promouvoir le tourisme sexuel pédophile, ce qui expose
les enfants à un plus grand danger. Non seulement on va abuser d’eux sexuellement,
mais on va aussi les photographier et diffuser les images en ligne depuis des pays
où les lois sur la pornographie pédophile sont laxistes ou inexistantes.
En conséquence, les polices, les ONG et les autorités judiciaires réclament
avec insistance une meilleure harmonisation des législations nationales.
Depuis le milieu des années 90, les polices de plusieurs pays ont créé
des unités spécialisées pour traquer la pornographie pédophile
sur Internet. En Grande-Bretagne, celle de Scotland Yard a commencé à
prendre au sérieux le réseau quand elle a saisi des disques durs contenant
ce genre de matériel. Aux Etats-Unis, le FBI a lancé en 1994 une opération
secrète baptisée Images innocentes. «Nous avons mis au point
une approche tout en finesse, explique Peter Gulotta, vétéran du FBI.
L’essentiel de notre travail consiste à entrer dans des chats où nous
soupçonnons qu’il y a de la pornographie pédophile. Nous nous présentons
comme des adultes voulant échanger des documents, comme un petit garçon
ou une fillette. Un prédateur va aussitôt engager la conversation sur
nos activités sexuelles. Certains expriment très vite le désir
de se déplacer pour nous rencontrer.» Depuis 1995, cette méthode
a mené à 357 arrestations, avec un taux de condamnation de 99%.
Tous les pays n’ont pas les moyens, les compétences et le droit pour agir
ainsi. Une convention internationale sur la cybercriminalité est en gestation.
Elle abordera en particulier le problème de la constitution de preuves dans
un espace électronique sans frontières. «En matière de
criminalité à l’encontre de mineurs, Internet est une totale remise
en question des méthodes de travail des
services de police, estime Agnès Fournier de Saint-Maur, qui dirige la section
«crime spécialisé» d’Interpol. On est obligé d’envisager
de changer les lois pour s’adapter au phénomène: sans loi, la police
ne peut absolument rien faire. Il nous faut aussi des moyens financiers supplémentaires
pour équiper les policiers avec un matériel adéquat.»
Jim Reynolds, ancien inspecteur en chef de l’unité antipédophilie de
Scotland Yard, regrette que tous les pays n’aient pas d’équipes spécialisées,
ou de contacts précis vers lesquels transmettre des informations sur les pédophiles.
Des rapports envoyés d’un pays à un autre restent sans effet pendant
des mois...
Le lien entre regarder des images pédophiles et abuser sexuellement d’un enfant
n’est pas clair, même si l’image est déjà le reflet d’un acte.
«La pornographie pédophile est un problème bien plus grave qu’une
simple question de photos, souligne Jim Reynolds. C’est la représentation
visuelle effective d’une agression sexuelle contre un enfant. Et La diffusion de
ces photos fait qu’il est de nouveau victime.» D’après le psychiatre
français Bernard Cordier, Internet peut renforcer les penchants
d’un pédophile et accroître le risque d’un passage à l’acte,
si une situation particulière le lui permet.
Dater les images
La plupart des personnes arrêtées,
constate Peter Gulotta, n’ont aucun antécédent judiciaire, mais les
enquêteurs découvrent parfois, sur les documents informatiques saisis,
qu’elles ont déjà eu des rapports sexuels avec des enfants. Dans de
tels cas, le plus urgent est de déterminer la date des images, afin de retrouver
les mineurs qui pourraient être toujours en danger. En collaboration avec les
forces de police de plusieurs pays, le projet COPINE a créé une base de données
des films vidéos et photos pédophiles saisis qui s’échangeaient
sur Internet. Ces images donnent des indices sur les origines du cliché et
facilitent la coopération: les mêmes photos peuvent être signalées
à la police dans des pays différents.
Les fournisseurs d’accès à Internet ont commencé à bouger.
«Ils ont subi une pression extrêmement forte, confie Agnès Fournier
de Saint-Maur. Dès le début, tout le monde, policiers compris, s’est
retourné contre eux. Mais, pas plus qu’on ne peut reprocher à la poste
de distribuer des cassettes porno, on ne peut pas vraiment accuser ces fournisseurs
d’accès. Néanmoins, cette pression les a conduits à coopérer.
Selon eux, il est hors de question qu’ils fassent la police eux-mêmes.»
Mais, sans la compétence technique des fournisseurs et sans sa bonne volonté
pour coopérer avec les policiers, le combat contre les contenus illégaux
sera inefficace. Les descentes de police chez les fournisseurs d’accès en
Allemagne ont tendu leurs relations avec les autorités.
«La répression n’est pas une solution, elle doit s’inscrire dans un
cadre plus large où les fournisseurs doivent prendre leurs responsabilités
», estime Jens Waltermann de la fondation Bertelsmann, qui conçoit et
finance des projets dans de multiples domaines. Au Sommet sur le contenu d’Internet,
du 9 au 11 septembre, la fondation présente «des recommandations
pratiques aux Etats, aux fournisseurs et aux
utilisateurs pour qu’ils œuvrent ensemble au développement d’une nouvelle
culture de la responsabilité sur le réseau». Ce qui implique
d’améliorer les mécanismes de lutte contre les contenus illégaux,
comme les lignes d’appel d’urgence qui permettent aux utilisateurs de réagir,
les codes de conduite des fournisseurs d’accès, ou les logiciels d’évaluation
et de filtrage. Actuellement, les documents illégaux sont surtout signalés
sur les lignes d’urgence. Financées par les gouvernenments, la profession
ou des ONG, elles existent dans moins de dix pays. Leurs liens avec les autorités
sont parfois distants. Si une ligne gérée par des particuliers informe
la police sur les activités de tierces personnes, cela peut passer dans certains
pays pour une atteinte à la vie privée. Agnès Fournier de Saint-Maur
et l’avocat français du cyberespace Daniel Kahn pensent tous deux que c’est
aux pouvoirs publics d’installer des lignes d’appel d’urgence, avec transmission
directe de l’information à la police. L’ONG Childnet International, basée
en Grande-Bretagne, tente d’améliorer la coopération entre ces lignes
et d’inciter à en ouvrir de nouvelles. Le Parlement européen devrait
adopter fin 1999 une résolution demandant aux Etats membres de créer
des équipes spécialisées, travaillant 24 heures sur 24, chargées
de contacter les fournisseurs d’accès et les forces de l’ordre quand des documents
présumés illégaux sont signalés. L’augmentation des appels
sur toutes les lignes d’urgence montre que le public se sent de plus en plus concerné.
La profession a pris plusieurs initiatives en matière d’évaluation
et de filtrage, mais rien n’indique qu’elles gêneront la pornographie pédophile.
Parry Aftab a récemment testé tous les logiciels de filtrage actuellement
sur le marché: aucun ne bloque les sites pédophiles illégaux
dont elle avait dressé la liste. Cyberangels propose aujourd’hui sa liste
sous licence aux sociétés qui produisent ces logiciels. A ce jour,
une seule l’a achetée: Net Nanny. Et le filtrage, même s’il fonctionnait,
ne pourrait protéger que les enfants en ligne, sûrement pas ceux dont
les images sont échangées.
Les ONG, la profession et la police insistent sur la nécessité de sensibiliser
parents et enfants, pour qu’ils prennent conscience du problème et dénoncent
les documents illégaux. Les enfants de moins de 13 ans, estime Parry Aftab,
ne devraient pas prendre part à des chats sans surveillance. Les ONG estiment
aussi que les écoles ne devraient pas ouvrir des sites Internet montrant des
images d’enfants et divulguant sur eux des informations personnelles. En tant que
présidente du comité national d’action pour la campagne «Innocence
en danger» aux Etats-Unis, Parry Aftab a la ferme intention de multiplier les
initiatives afin d’alerter le public. Elle s’est déjà assuré
le soutien de géants comme Microsoft et AOL.
Seule une vague de fond dans l’opinion peut contraindre les Etats à consacrer
davantage de moyens à ce qui reste un problème de protection de l’enfance.
Rachel O’Connell met cependant en garde contre tout sensationnalisme: «Jusqu’à
présent, on peut prendre le pouls de la pédophilie. Si la pression
devient trop forte, ces individus s’enfonceront plus profondément dans la
clandestinité, à des niveaux d’Internet où l’on ne parviendra
plus à les trouver. Ce n’est qu’une question de temps».
• www.unesco.org/webworld/innocence
• www.casa-alianza.org
• www.childnet-int.org
• www.cyberangels.org
• www.ecpat.net
• www.fbi.gov/library/pguide
• www.info.fundp.ac.be/~mapi/plan.html
L’organisation belge Mouvement antipédophilie sur Internet a publié
un rapport exhaustif sur la question.
• www.iwf.org.uk
L’organisation britannique Internet Watch Foundation est considérée
comme l’un des exemples les plus efficaces d’autoréglementation.
• www.stiftung.bertelsmann.de
Le Courrier de l'UNESCO
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