
Sunila Abeysekera reçoit son prix en 1998, des mains du secrétaire-général
de l’ONU, Kofi Annan, aux côtés
de Mary Robinson, haut commissaire pour les droits humains des Nations unies.

Au Nord et à l’Est du Sri Lanka, la guerre a laissé
des paysages ravagés.

Des manifestants réclament, le 18 mai 1999 à Colombo, devant la présidence,
la libération de tous les prisonniers de guerre et l’ouverture de pourparlers
de paix.

Dans la région de Jaffna, des femmes arborent les portraits de leurs enfants
disparus au moment où commencent, en juin 1999, des fouilles dans une fosse
commune.
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Un combat victorieux contre l’intimidation
À 46 ans, Sunila Abeysekera, directrice d’INFORM, organisation sri-lankaise
de défense des droits humains fondée en 1989, sait ce qu’intimidation
veut dire. En 1988, enceinte de plusieurs mois, elle a un temps trouvé refuge
aux Pays-Bas, après avoir reçu des menaces de mort dans son pays.
Son «crime»: avoir demandé sans relâche des comptes aux
auteurs de violations des droits humains, quelque soit leur rang ou position. Au
milieu des années 70, elle figurait sur la liste des personnes à abattre
du Janata Vimukti Peramuna (JVP, Front de libération du peuple), un mouvement
gauchiste, peu de temps après avoir été expulsée de ses
rangs. Elle avait eu l’audace de critiquer les actions du JVP, de réclamer
plus de démocratie et de justice en son sein, suscitant l’ire de certains
de ses dirigeants. Elle affronta la tempête et continua seule sa bataille pour
le respect des droits. «Quand on vous critique de tous côtés,
alors vous êtes sur la bonne voie», dit Sunila Abeysekara.
Elle est l’un des rares membres de la majorité cinghalaise qui ait établi
des contacts directs avec des femmes tamoules, dans le Nord et l’Est du pays, après
le déclenchement du conflit ethnique, en 1983. Travaillant en étroite
collaboration avec son père, Charles Abeysekera, elle révéla
que des forces de sécurité avaient violé les droits humains
sous le couvert de la loi sur la prévention du terrorisme et de l’état
d’urgence, décrété dans le Nord et l’Est du pays, dominés
par les Tamouls.
La situation des droits humains au Sri Lanka attira l’attention à l’étranger
à partir de 1992, après que des ONG sri-lankaises, dont INFORM, avaient commencé
à participer aux sessions annuelles de la commission des Nations unies pour
les droits humains de Genève. Sur toutes les tribunes internationales, elle
dénonça la situation des droits humains au Sri Lanka, contribuant ainsi
à marquer quelques points. Au élections parlementaires de 1994, les
partis politiques sri-lankais se sentirent tous obligés de s’engager à
donner priorité à l’amélioration de la situation des droits
humains, s’ils arrivaient au pouvoir . «Il leur reste encore à tenir
cette promesse, mais au moins ont-ils reconnu l’existence du problème»,
commente-t-elle.
Mère de deux enfants, elle vit aujourd’hui à Colombo, la capitale,
travaille à INFORM
et avec beaucoup d’autres organisations luttant pour une transition pacifique et
démocratique au Sri Lanka.
Le prix des Nations unies pour les droits
humains
Sunila Abeysekera a été récompensée le 10 décembre
1998 par les Nations unies pour sa remarquable contribution à la lutte pour
la défense des droits humains. Aux côtés de l’Ougandaise Angelina
Acheg Atyam, de l’Américain Jimmy Carter, du Brésilien José
Gregori, et de la Tchèque Anna Sabatova, elle a reçu le Prix pour les
droits humains au siège de l’ONU à New York, qui célébrait le 50e anniversaire
de la Déclaration des droits humains.
Ce prix a été créé par l’Assemblée générale
de l’ONU en 1966
et décerné pour la première fois en 1968, à l’occasion
de la commémoration du 20e anniversaire de la même Déclaration.
Depuis, ces prix ont été attribués en 1973, 1978, 1988 et 1993.
Parmi les lauréats figurent Nelson Mandela, Eleanor Roosevelt, U Thant et
Martin Luther King.
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CHRONOLOGIE
• 1948
Le Sri Lanka, jusque là sous domination britannique, devient indépendant.
• 1978
Un régime présidentiel à la française remplace le
régime parlementaire à l’anglaise précédent.
• 1983
Les Tigres de libération de l’Eelam tamoul (LTTE), une guérilla
armée luttant pour un Etat tamoul indépendant, tendent une embuscade
à un convoi de l’armée, tuant 13 soldats et provoquant des révoltes
anti-Tamouls dans tout le pays. Plus de 2 500 personnes sont tuées. La
crise provoque l’exode d’un demi-million de Tamouls, vers l’Inde ou ailleurs.
• 1987
L’Inde et le Sri Lanka signent un accord pour mettre fin au conflit. Une Force
indienne pour le maintien de la paix (IPKF) est envoyée sur l’île pour
que cessent les hostilités et que les Tigres tamouls soient désarmés.
• 1989
Après une année de combat avec les Tigres, l’IPKF rentre en Inde.
Peu après, la deuxième «guerre d’Eelam» éclate entre
les forces gouvernementales de sécurité et le LTTE.
• 1991-92
Le gouvernement sri-lankais autorise une visite du groupe de travail des Nations
unies sur les disparitions.
• 1993
Le Président Ranasinghe Premadasa est assassiné. Le premier ministre
D.B. Wijetunge est élu président.
• 1994
L’Alliance du peuple (PA), coalition dirigée par le Parti de la liberté
(SLFP), remporte les élections législatives et forme un gouvernement.
En novembre, la chef du PA, Chandrika Bandaranaike, est élu présidente.
• 1995
Echec des négociations de paix entre les rebelles tamouls et le gouvernement.
Le LTTE s’attaque aux forces armées, déclenchant la troisième
«guerre d’Eelam».
• 1997
Le Sri Lanka ratifie le Protocole optionnel de la Convention internationale pour
les droits politiques et civiques. Une commission permanente nationale pour les droits
humains est créée. Sa mission est d’enquêter sur les violations
des droits humains, dont les disparitions.
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FICHE TECHNIQUE
Nom: République socialiste démocratique de
Sri Lanka.
Superficie: 65 610 km2.
Capitale: Colombo.
Population: 18,2 millions d’habitants (Cinghalais 74%,
Tamouls 18%, Musulmans 7%).
Langues: cinghalais, tamoul, anglais.
Religions: bouddhistes, hindouistes, musulmans
et chrétiens.
Monnaie: roupie sri-lankaise (un dollar = 70 roupies
sri-lankaises).
Taux d’alphabétisation: 90%.
PIB: 716 dollars par habitant.
Présidente: Chandrika Kumaratunga.

Le Sri Lanka
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Bravant les menaces
de mort, elle a attiré l’attention de la communauté internationale
sur les crimes commis dans son île déchirée par une guerre civile.
Sunila Abeysekera a obtenu en 1998 le prix des Nations unies pour les droits humains.
Selon une récente étude des
Nations unies, le Sri Lanka est le deuxième pays du monde qui compte le plus
de personnes disparues.1 Cependant, la question des violations des droits
humains est à peine débattue dans votre pays. Pourquoi ce silence?
Actuellement, une des plus grandes tragédies du Sri Lanka est la peur qui
règne aussi bien au sein de la majorité cinghalaise que de la minorité
tamoule. Le conflit ethnique et la guerre contre les rebelles tamouls ont profondément
militarisé la société. Durant les 30 dernières années,
les habitants du nord et de l’est de l’île ont vécu aux côtés
de l’armée sri-lankaise, de la Force indienne pour le maintien de la paix
et de divers groupes armés tamouls. A l’intérieur comme à l’extérieur
des zones de conflit, les conditions de vie sont difficiles pour les civils: couvre-feux
officiels et officieux, fouilles dans les maisons, arrestations, tortures et détentions
font partie de leur quotidien. Certains, qui s’étaient prononcés ouvertement
contre la violence et la terreur, ont été tués en public par
l’armée ou par les militants. Les civils n’ont pas les moyens de débattre
de la violation des droits humains.
Dans le Sud, la situation n’est pas très différente: des milliers de
jeunes Cinghalais ont été tués lorsque le gouvernement a tenté
de réprimer une révolte déclenchée en protestation contre
l’accord de paix signé entre l’Inde et le Sri Lanka en 1987. Entre cette année-là
et 1990, il était courant de voir des corps entassés brûler le
long de la route. L’armée et les insurgés ont été tous
deux responsables de ces massacres et disparitions.
Dans un tel contexte, les civils sri-lankais se disent que s’ils s’élèvent
contre l’injustice, ils risquent la mort, ni plus ni moins. Ils ne s’exposent pas
à des mesures d’intimidation, à des agressions ou à la prison
mais à une mort très brutale. Aujourd’hui encore, des gens sont enlevés,
détenus et torturés aussi bien par les forces de sécurité
que par les militants armés ou les paramilitaires. La culture de la peur a
engendré une culture du silence. Les gens ont toujours peur de parler de ce
qui s’est passé entre 1987 et 1990, ou même des événements
actuels. On ne peut pas espérer que des civils prennent l’initiative d’évoquer
les abus passés et présents. Actuellement, le défi est de savoir
comment briser cette culture du silence.
Ce conflit a fait un nombre considérable de victimes mais la communauté
internationale n’a pas adopté d’attitude particulièrement ferme à
ce sujet. Quel commentaire ce constat vous inspire-t-il?
Selon nos estimations, plus de 100 000 personnes ont été tuées
au Sri Lanka au cours des 20 dernières années. Il est regrettable que
ni les gouvernements successifs, ni les partisans tamouls n’aient fait de véritables
efforts pour trouver une solution pacifique. Si la communauté internationale
s’était davantage intéressée à ce conflit et avait fait
pression sur le gouvernement sri-lankais et sur les rebelles tamouls, je pense qu’un
accord de paix aurait été négocié à ce jour.
Bien que le Sri Lanka soit en état de guerre, il continue à recevoir
une aide au développement des pays occidentaux. Cet argent est censé
servir à divers secours et à la reconstruction. Mais comment s’occuper
de développement en pleine guerre? Les pays occidentaux considèrent
sans doute la situation sri-lankaise comme un conflit maîtrisable. Si elle
devenait incontrôlable, comme au Kosovo ou au Rwanda, peut-être prendrait-on
alors une initiative.
A mes yeux, un élément de racisme et de néocolonialisme explique
en partie ce manque d’intérêt. Si un Blanc avait été enlevé
ou tué au Sri Lanka, on aurait réagi différemment. Or, des gens
à la peau brune massacrent d’autres personnes à la peau brune au bout
du monde: pourquoi l’Occident s’en ferait-il?
Il y a quelques années, le gouvernement sri-lankais a constitué
des commissions pour enquêter sur la disparition des civils et la violation
des droits humains. Quels en ont été les résultats?
Au cours des années 90, des organisations de droits humains sri-lankaises
et étrangères ont lancé une énorme campagne pour réclamer
des enquêtes sur la disparition de plus de 42 000 personnes. Le gouvernement
a institué en 1992 une première commission d’enquête présidentielle
sur les plaintes. Depuis, plusieurs autres commissions se sont penchées sur
le même sujet. Des milliers de familles de disparus ont témoigné
devant ces instances, qui ont soumis des rapports au Président; mais les commissions
n’étaient investies d’aucun pouvoir judiciaire. Tous ces rapports s’entassent
au secrétariat de le présidence; aucun n’a été rendu
public jusqu’à présent. Seul le président a le pouvoir de les
transmettre au Parlement.
En 1998, en raison de pressions considérables de la commission des Nations
unies pour les droits humains, de la société civile, des médias
et de la communauté internationale, le gouvernement a affirmé qu’il
avait intenté une action contre 100 policiers impliqués dans des disparitions,
dans la province centrale du Sri Lanka. Cette décision a été
prise après la publication d’une liste de plus de 1 000 plaintes. Un seul
des accusés était un officier supérieur; les autres étaient
des subalternes.
Des organisations pour la défense des droits humains ont réclamé
des suppléments d’enquête, afin d’identifier les hauts fonctionnaires
et les hommes politiques qui avaient ordonné les enlèvements et les
massacres. Dans un contexte de guerre continue, les structures politiques dépendent
des organes de sécurité. Du point de vue de l’Etat — pas du mien —,
on peut sans doute justifier l’impunité, mais on ne peut pas nier totalement
la réalité des faits. Les hommes politiques, s’ils sont coupables,
ne devraient plus pouvoir exercer de fonctions officielles, ni se présenter
aux élections. Il existe beaucoup d’exemples de pays où diverses commissions
ont estimé que des leaders politiques étaient impliqués dans
des violations des droits humains. C’est le cas de l’Argentine, du Chili, du Guatemala
et du Salvador notamment.
Les organisations de défense des droits humains ont aussi obtenu en 1991 que
le gouvernement sri-lankais autorise une visite d’Amnesty International puis d’un
groupe des Nations unies travaillant sur les disparitions. C’était la première
fois que le gouvernement reconnaissait qu’il y avait eu des disparus et ce fut un
grand pas.
Le Sri Lanka vit dans la violence depuis 30 ans. Comment les femmes supportent-elles
cette situation, comment réagissent-elles?
Dans tout conflit, les femmes et les enfants sont les premières victimes.
Au Sri Lanka, des milliers de familles ont été déplacées
du Nord et de l’Est du pays à cause de la violence. Les hommes s’engagent
soit dans l’armée, soit dans les groupes armés. Pour eux, la seule
autre option est de quitter le pays. Donc, il revient aux femmes de préserver
l’unité familiale et de s’occuper des enfants. Les personnes déplacées
sont environ un million au Sri Lanka et la plupart sont des femmes et des enfants.
Beaucoup de ces femmes vivent dans des conditions pitoyables dans des camps gérés
par le gouvernement. Parce qu’il y manque nourriture, vêtements ou médicaments,
elles doivent trouver à s’employer quelque part. Sur leurs lieux de travail,
elles ne sont pas en sécurité, souvent victimes de harcèlement
sexuel. Du fait de la militarisation de la société, les actes de violence,
sexuelle en particulier, ont augmenté de façon alarmante, dans le Nord
et le Sud du pays.
Les communautés sont profondément divisées par le conflit. Les
hommes réagissent en imposant plus de contraintes aux femmes, qu’elles soient
cinghalaises, tamoules ou musulmanes. D’un côté, le conflit pousse les
femmes à trouver du travail et à assumer les charges de leur famille.
De l’autre, on leur demande de se conformer aux règles traditionnelles et
de défendre l’«image», l’«identité» de la communauté.
L’armée et les groupes armés recrutent aussi des femmes. Certaines
sont même utilisées comme poseuses de bombes kamikazes, ce qui n’est
pas sans impact sur l’attitude envers les femmes dans une société aussi
traditionnelle que la nôtre. En Asie du Sud-Est, le fait que les femmes reçoivent
une formation militaire et apprennent le maniement des armes remet en question l’image
de la femme, ce qui est à la fois positif et négatif.
Parallèlement, des groupes de femmes s’impliquent dans la lutte pour la paix
et la défense des droits humains. En 1986, l’arrestation de 600 jeunes tamouls
a entraîné la création du «Front des Mères»,
qui a organisé des manifestations à Jaffna, au nord du pays. Ces mères
ont ainsi rompu de longues années de silence et ont pavé la voie d’un
nouvel activisme en matière de droits humains. Depuis, des femmes de toutes
les communautés se sont rassemblées au sein d’organisations très
critiques, qui réclament justice au nom des disparus et œuvrent pour la paix
et la réconciliation.
Des groupes conservateurs affirment que les groupes féministes, en revendiquant
l’égalité des droits entre hommes et femmes, menacent la culture traditionnelle.
Qu’en pensez-vous?
L’Asie du Sud porte le fardeau de son passé ancestral. Tous nos mouvements
politiques et nationalistes mettent en avant l’importance de notre patrimoine et
le fait que nous sommes issus d’une grande civilisation. Il est certain que nous
avons hérité de certaines valeurs nobles, qui doivent être préservées.
Mais peut-on se servir de la religion et de la culture pour justifier la discrimination
fondée sur le sexe, la religion et la caste?
La mainmise des conservateurs sur la société repose sur leur capacité
à exercer un contrôle sur les femmes. Jamais les femmes n’ont dû
constituer à ce point le reflet de la culture et des traditions de leur communauté.
Il suffit, pour s’en apercevoir, de se pencher sur les contraintes vestimentaires
qui leur sont imposées: elles sont bien plus lourdes que par le passé.
Notre société devient de plus en plus fondamentaliste et puritaine.
Les conservateurs s’abritent derrière la religion pour contrôler les
femmes. Je suis profondément convaincue que les pratiques religieuses d’Asie
du Sud n’ont rien à voir avec le cadre philosophique des religions, que ce
soit l’islam, le bouddhisme ou l’hindouisme. Elles sont le fait de dirigeants religieux
mâles qui interprètent les textes religieux à leur convenance.
La participation accrue des femmes à la vie politique et économique
est un défi aux barrières culturelles traditionnelles. Les changements
économiques et sociaux érodent lentement le concept de la famille,
et personne ne peut rien y changer à titre individuel. Les femmes deviennent
indépendantes; le rôle de l’homme et sa domination sur la famille sont
remis en question par les processus de la mondialisation. D’où les critiques
des revendications des femmes en faveur d’une égalité de droit et de
traitement.
Quel rôle les mouvements pour la paix et pour les droits humains ont-ils
joué au Sri Lanka?
Ils ont tenté de créer un petit espace au sein d’une société
fortement militarisée. Ils travaillent en étroite collaboration avec
les médias, les universitaires et le secteur culturel, afin que les idées
de paix et de droits civiques gagnent du terrain. Nous espérons que ces groupes
d’influence auront le courage de s’exprimer.
En 1998 ont émergé deux fédérations d’organisations non
gouvernementales travaillant pour une solution négociée au conflit
ethnique. L’une est l’Alliance nationale pour la paix, qui compte des représentants
des communautés tamoule, musulmane et cinghalaise. L’autre est l’Alliance
interreligieuse, qui comprend des évêques catholiques et anglicans ainsi
que des moines bouddhistes. Ensemble, elles se sont rendues dans plusieurs régions
du nord et du centre en 1998 et se sont entretenues avec des militants tamouls.
Les deux alliances ont organisé un grand rassemblement à Colombo en
février 1999. Pour la première fois, des membres du clergé hindou,
chrétien et bouddhiste ont été réunis sur une même
tribune. Tous ont évoqué la nécessité de la paix. C’est
un pas très positif. On prend de plus en plus conscience qu’il faut négocier
avec les Tigres de libération de l’Ealam tamoul (voir encadré),
en vue de progresser vers un quelconque accord démocratique de paix et une
résolution du conflit ethnique au Sri Lanka. Ce rassemblement est un événement
important à un moment où les citoyens ordinaires ont si peur de s’exprimer.
Militer pour les droits humains dans un pays fortement militarisé n’est
pas une sinécure...
Quand je me suis engagée dans la défense des droits humains, il y a
20 ans, ce n’était pas facile. On vous considère comme un fauteur de
troubles, voire un traître. On est attaqué de toutes parts lorsqu’on
remet en question le rôle du gouvernement et des acteurs politiques qui bouleversent
les structures démocratiques et créent un environnement militariste.
Les militants des droits humains subissent des pressions extrêmement fortes
au Sri Lanka. Les violations sont commises de chaque côté et toutes
doivent être dénoncées. Notre travail consiste à former
des gens pour étayer ces violations en vue de les soumettre à la justice,
et à aider les victimes. Il est particulièrement difficile d’enquêter
dans le Nord et l’Est du pays et d’obtenir la permission de se rendre dans les zones
contrôlées par les militants tamouls. Les rapports sur les violations
y sont réalisés au péril de nos vies. La loi sur la prévention
du terrorisme nous interdit les contacts directs avec les militants tamouls, ce qui
accroît nos difficultés.
Au fil des années, nous avons mis sur pied un bon réseau de groupes
disséminés dans tout le pays — comités pour la paix, groupes
religieux, organisations communautaires et groupes de femmes —, qui nous informent
et nous apportent leur soutien. Des personnes vivant dans des zones de troubles nous
font aussi parvenir des informations. Si nécessaire, elles vont enquêter
dans les environs, en prenant parfois d’énormes risques.
Vous avez attiré l’attention de la communauté internationale sur
les disparitions. Quelles sont vos autres réussites?
A l’issue de 20 années d’engagement dans maintes campagnes, je considère
comme un succès le fait d’être acceptée par des réseaux
d’organisations de base qui sont aussi bien cinghalaises que tamoules. A mes yeux,
la distinction que m’ont accordée les Nations unies couronne symboliquement
toutes ces années de travail.
Notre groupe, INFORM, collabore avec beaucoup d’autres organisations
pour des actions communes. En 1997, nous avons pris part à une campagne visant
à dénoncer les soldats qui avaient violé et tué une écolière
tamoule, Krishanti Kumaraswamy, pendant qu’elle était sous leur garde. Partis
à sa recherche, sa mère, son frère et un voisin ont aussi été
assassinés. Nos demandes réitérées ont finalement amené
le gouvernement à entamer des procédures judiciaires contre les suspects.
Six des accusés ont été condamnés à mort en 1998.
Ce verdict a fait date: c’était la première fois que des militaires
étaient poursuivis et condamnés. Le mérite en revient à
toutes les organisations pour les droits humains.
Comment évaluez-vous les chances de réconciliation d’un pays en
proie à un conflit ethnique depuis 20 ans?
C’est une question difficile. En tant que militante pour les droits humains, je peux
affirmer que toutes les communautés du Sri Lanka peuvent cohabiter dans la
dignité et le respect. Pour y parvenir, leurs chefs devraient s’engager sur
une nouvelle voie, celle du pardon et de la réconciliation. Toutes les parties
ont commis des crimes atroces et cet état de fait devrait être reconnu
par tous. On devrait ensuite aller plus loin. Rien n’est possible si les gens se
complaisent dans le passé. Nous sommes sortis d’une période particulièrement
horrible de notre histoire. Au sein de toutes les communautés, les plus vieux
se souviennent d’une cohabitation heureuse, autrefois. Ce sont les jeunes générations
qui ont vécu la guerre, la séparation et la souffrance. Si on laisse
la situation se détériorer, le Sri Lanka ne retrouvera jamais la paix.
Nous savons tous que même si la guerre se terminait demain, la paix ne pourrait
régner si les hommes de toutes les communautés n’acceptent pas le passé,
ne pardonnent pas à chacun et ne recommencent pas à vivre ensemble.
Pour cela, il nous faut un nouveau cadre politique et démocratique, qui garantisse
les droits de chaque communauté.
1. Le Groupe de travail des Nations
unies sur les disparitions forcées ou involontaires affirme que plus de 12 000
Sri Lankais ont été portés disparus depuis 1980, après
avoir été retenus par les forces de sécurité. Seul l’Irak
compte plus de disparus, soit 16 384 personnes. Le gouvernement sri-lankais
évalue à environ 17 000 le nombre de disparus, que les associations
en faveur des droits humains estiment à plus de 42 000 personnes, au
cours des 20 dernières années.
Le Courrier de l'UNESCO
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