
Tunis

Les abords des ports puniques de Carthage sont une zone résidentielle
très prisée.
A partir de l’indépendance, en 1956, l’occupation progressive se transforme
en ruée. La population citadine gonfle, et une nouvelle bourgeoisie aiguise
ses appétits fonciers et immobiliers. Le béton avance comme une coulée
de lave |
Protégé
depuis une trentaine d’années, le site de l’antique cité tunisienne
est néanmoins toujours menacé. Un véritable plan de protection
doit voir le jour, et permettre de nouvelles fouilles.
Imaginez une agglomération passée en une quarantaine d’années
de 300 000 à près de deux millions d’habitants, qui pousse dans
toutes les directions ses tentacules et poursuit, partout où elle le peut,
une avancée qui semble irrésistible. Pour pouvoir s’étendre
encore, Tunis a même entrepris de combler une partie des lacs salés
qui l’entourent et d’édifier, sur les terres ainsi conquises, ses quartiers
du XXIe siècle.
Puis, soudain, après avoir passé, au nord de la capitale, le grand
port de la Goulette et le vieux faubourg du Kram, on tombe, aux abords de Carthage,
sur une vaste étendue vide d’habitations: des prés verdoyants en hiver
et jaunis en été, parsemés de fragments de murailles, d’amoncellements
de pierres et de morceaux de colonnes dont le marbre n’a pas encore perdu tout son
éclat. Vers la mer, les constructions redeviennent maîtres du terrain
et s’étendent en une immense cité-jardin, entrecoupée par les
ruines somptueuses de l’ancienne et prospère capitale de la province romaine
d’Afrique proconsulaire. Plus au Nord, jusqu’à l’antique Mégara, s’étendent
ses faubourgs, surplombés par le village perché de Sidi Bou Saïd,
dont les coupoles blanches se détachent depuis des siècles entre le
ciel et la mer.
Une
grande partie de la ville encore sous terre
Carthage, fondée
au IXe siècle avant l’ère chrétienne
par la légendaire reine Elyssa-Didon venue de Phénicie, devenue le
plus puissant empire maritime et marchand de Méditerranée jusqu’à
l’ascension de Rome, détruite en 146 avant J.-C. par cette dernière
avant de renaître de ses cendres sous la tutelle de la romanité, est
une cité tout à la fois mythique et bien réelle. La ville punique
n’existe qu’à l’état de vestiges. Les villes romaine puis byzantine
exhibent des restes moins modestes, laissant imaginer ce que fut l’une des plus vastes
métropoles de l’Antiquité. Mais une grande partie de la ville antique
est encore sous terre et risque — si l’on n’y prend garde — d’y rester enfouie à
jamais.
Il faut, pour prendre conscience des menaces qui pèsent sur l’ancienne Carthage,
monter au faîte de la colline de Byrsa, acropole punique puis forum romain,
occupée aujourd’hui par la basilique Saint-Louis construite au début
de l’époque coloniale, et par les bâtiments de l’ancien archevêché
transformés en musée. On domine, de là, la plaine de Tunis.
Tout l’espace est construit, ou presque, sur l’étroit cordon littoral qui
s’étend entre le lac et la mer. De denses quartiers populaires occupent le
sud de cette bande de terre pour céder le pas au nord, entre Carthage et la
ville balnéaire de La Marsa, à des banlieues résidentielles
cossues où tous les Tunisiens enrichis ou proches du pouvoir politique rêvent
d’avoir leur demeure.
Supplantée pendant plus d’un millénaire par Tunis, Carthage semble
être redevenue — depuis que Bourguiba, premier chef d’Etat de la Tunisie indépendante,
y installa le palais présidentiel — un lieu de pouvoir emblématique.
Des deux côtés, des cités les plus modestes jusqu’aux luxueuses
villas qui leur font face, la pression urbaine semble inexorable. L’agglomération
tunisoise n’a plus de place pour grandir et lorgne avec avidité sur les quelque
500 hectares interdits de construction prévus pour être un parc archéologique.
Car le site de Carthage est protégé depuis une trentaine d’années
et l’urbanisation y a été pratiquement stoppée. Cette dernière
avait commencé à la fin du siècle dernier, avec la construction
du chemin de fer Tunis-Goulette-Marsa. Sous le protectorat français, villas
et lotissements grignotent la zone. A partir de l’indépendance, en 1956, l’occupation
progressive se transforme en ruée. La population citadine gonfle sous le double
effet de la croissance démographique et de l’exode rural, et une nouvelle
bourgeoisie née à l’ombre de l’Etat aiguise ses appétits fonciers
et immobiliers. Le béton avance comme une coulée de lave.
Histoire
d’un sauvetage
Au début des
années 70 toutefois, on commence à prendre conscience dans le pays
comme à l’étranger que ce qui reste de Carthage risque de disparaître.
Le 19 mai 1972, le directeur général de l’UNESCO, René Maheu, lance une campagne
internationale pour la sauvegarde du site. En 1979, ce dernier est inscrit sur la
Liste du patrimoine mondial, et le sauvetage de la cité commence. Pendant
que s’affairent une dizaine d’équipes d’archéologues venant de plusieurs
pays, le gouvernement tunisien prend une série de mesures de protection qui
aboutissent, en 1985, à la promulgation d’un décret classant le site
de Carthage-Sidi Bou Saïd, soit une zone d’environ 600 hectares, dont la majeure
partie est déclarée non aedificandi.
Les défenseurs du patrimoine poussent un soupir de soulagement. Mais si, depuis
15 ans, le pire a été évité, d’autres menaces pèsent
encore. Depuis 1985, le combat se mène à plusieurs niveaux. Il doit,
d’une part, stopper l’urbanisation populaire sauvage et, d’autre part, limiter les
convoitises des couches aisées qui tentent par tous les moyens de construire,
et celles des hommes d’affaires rêvant de grandes opérations de lotissement
sur un espace dont le prix au mètre carré est le plus élevé
du pays. Les uns comme les autres comprennent mal l’arrêt programmé
de l’urbanisation. Pourquoi interdire une occupation, jugée nécessaire
ou juteuse, au nom d’un passé révolu qui n’émeut qu’une minorité
cultivée de Tunisiens?
C’est ainsi qu’au fil des années, six décrets de déclassement
ont réduit la superficie du futur parc archéologique prévu par
le décret de 1985. Deux parcelles ont été replacées en
zone urbaine et rapidement construites, tandis que des villas de luxe ont été
bâties en bordure des célèbres ports puniques. Plus loin, un
terrain a été cédé à l’Institut polytechnique
désireux de s’étendre. Enfin, une occupation populaire de fait, celle
de la cité Ellil en bordure de Carthage, a été entérinée.
Ces écorchures sont certes préoccupantes mais pas dramatiques, juge
un bon connaisseur du dossier, et jusqu’ici, le cœur du site a été
préservé.
Mais les pressions se font aujourd’hui si fortes qu’il convient de légiférer
plus énergiquement et surtout, estiment les spécialistes, de créer
enfin le parc archéologique de Carthage-Sidi Bou Saïd, dont seule l’installation
pourra éteindre les convoitises. Les choses avancent lentement. Dès
1991, un conseil ministériel restreint s’était penché, sous
la houlette du président Zine El Abidine Ben Ali, sur le dossier de Carthage,
et le chef de l’Etat a toujours nettement pris position en faveur de sa préservation.
Depuis, les responsables du dossier planchent sur la rédaction d’un Plan de
protection et de mise en valeur du parc de Carthage-Sidi Bou Saïd qui devrait
être beaucoup plus précis et contraignant que le décret de classement
de 1985. Il autorisera, en particulier, les expropriations pour cause d’utilité
publique sur toute l’étendue du site, permettant ainsi à l’Etat d’acquérir
les terrains, encore en majorité privés, qui le composent. Il interdira
les morcellements et les lotissements et parachèvera, après la promulgation
d’un Code du patrimoine en 1994, la législation protectrice dont s’est dotée
la Tunisie.
En mars 1999, une mission d’experts mandatés par l’UNESCO
s’est rendue à Tunis pour étudier les dispositions prévues par
le Plan et a jugé, dans son rapport, l’ensemble «utile et cohérent»,
signalant cependant qu’il «risque de provoquer une série de conflits,
notamment avec les propriétaires de terrains (...) mais également pour
d’autres raisons, y compris financières. L’Etat doit, pour obtenir la maîtrise
foncière, acheter de nombreux terrains, ce qui demande des investissemnts
importants». Tous les obstacles ne sont donc pas levés. Mais, si la
volonté politique ne faiblit pas, le décret portant création
du Plan de protection devrait voir le jour avant l’an 2000.
Pour donner du lustre à cette décision et lancer, dans la foulée,
une nouvelle campagne de fouilles, les autorités tunisiennes souhaitent organiser,
en janvier 2000, un colloque international autour de l’événement. Car,
en rendant la création du parc irréversible, la Tunisie sera le seul
pays méditerranéen à s’être offert le luxe de protéger
600 hectares au cœur de l’agglomération la plus importante du pays, et Tunis
sera la seule ville méditerranéenne à posséder un parc
d’une telle dimension et d’une telle richesse historique. Depuis 30 ans, des amoureux
de Carthage se battent pour que cette gageure devienne réalité. La
bataille, jusqu’ici, n’a pas été perdue, mais elle n’est pas encore
gagnée.
Le Courrier de l'UNESCO
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