
Le Grand Caire étire ses tentacules jusqu’aux pieds des Pyramides.

Le Grand Caire étire ses tentacules jusqu’aux pieds des Pyramides. |
La défense
de trésors archéologiques a donné lieu à d’épiques
batailles au cœur des capitales libanaise et égyptienne. Avec plus ou moins
de succès.
Les efforts de préservation de Carthage-Sidi Bou Saïd sont
d’autant plus remarquables que les vestiges de deux autres capitales arabes gratifiées
d’un antique patrimoine, n’ont pas toujours connu la même félicité.
Au Caire, les Pyramides l’ont échappé belle. «Je ne pense pas
que quoi que ce soit puisse encore les menacer», déclare Zahi Hawwas,
l’énergique directeur de la région archéologique de Guizeh.
Mais en 1995, ce site du patrimoine mondial, qui abrite la dernière des sept
merveilles du monde encore visible, avait failli être coupé en deux
par le périphérique du Grand Caire, destiné à désengorger
cette mégapole d’une quinzaine de millions d’habitants. Suite à une
campagne orchestrée par l’UNESCO et relayée par la presse, le
président Hosni Moubarak avait tranché en faveur du patrimoine.
La «Ring Road» à huit voies n’a donc pas été asphaltée
sur les quatre kilomètres qui devaient enjamber le plateau de Guizeh. Mais
les remblais sont toujours là. Une aubaine pour les routiers, qui ont continué
à faire passer leurs camions par ce raccourci. «J’ai fait cesser ce
trafic début juin», s’emporte Zahi Hawwas, qui milite pour que l’Etat
fasse construire une nouvelle bretelle contournant le site.
«On a demandé que les remblais soient détruits mais cela n’a
pas été fait. Et je crains que le projet d’utiliser cette piste ne
soit pas totalement enterré», ajoute Saïd Zulficar, un ancien fonctionnaire
de l’UNESCO qui s’était battu contre la
«Ring Road», aujourd’hui secrétaire général de l’ONG
Patrimoine sans frontières. Par ailleurs, il déplore que dans une autre
partie du Caire, le site classé de Fustat — la ville initiale fondée
par les conquérants musulmans au viie siècle — soit victime d’une «urbanisation
effrénée»: «On a construit des HLM et un parc d’attraction
au beau milieu, alors qu’il n’a même pas été fouillé»,
dit-il.
«En Egypte, il y a des lois et une administration mais il y a aussi des gens
plus forts que les lois et beaucoup de spéculation», conclut Saïd
Zulficar, faisant allusion à la faiblesse du Conseil supérieur des
antiquités face aux grosses entreprises de construction, dirigées par
des hommes du sérail.
Un scénario que les Beyrouthins connaissent bien. Après la guerre,
les archéologues libanais avaient une occasion inespérée de
mettre en valeur les précieuses entrailles du centre-ville, mises à
nu par les bombes. Mais la zone «a été rasée à
coups de bulldozers et de dynamite pour laisser le champ libre à une énorme
opération d’aménagement urbain», rappelle l’architecte et urbaniste
libanais Jade Tabet. L’actionnaire principal de la société Solidere,
chargée de cet aménagement, n’était autre que Rafik Hariri,
le milliardaire aujourd’hui en disgrâce qui fut Premier ministre de 1993 à
1998. Ainsi, un plan d’urbanisme dessinant une sorte de Manhattan méditerranéenne
s’est imposé au cœur de la capitale libanaise, «avant même que
les archéologues aient pu commencer leur
travail», explique la très respectée Leïla Badre, conservatrice
du Musée de l’Université américaine de Beyrouth. «A partir
de là, les jeux
étaient faits, et mal faits: on avait compris que l’importance des vestiges
à conserver allait être minimisée.»
Ensuite, les fouilles menées sous l’impulsion de l’UNESCO,
de 1993 à 1995, ont permis de mettre au jour des vestiges de grande valeur,
en particulier le «tell ancien», site qui témoigne de l’origine
phénicienne de la ville. Un décret a même été publié
en 1996 afin que trois sites soient conservés in situ. Mais il n’a jamais
été suivi d’effets. «Si on ne prend pas des mesures rapidement,
les vestiges vont se détériorer», avertit Leïla Badre. Qui
peut s’en charger? Solidere ou la Direction générale des antiquités?
La première n’a plus le vent en poupe et, en avril 1999, la seconde a vu son
directeur et la moitié de ses collaborateurs jetés en prison pour détournement
de fonds...
«C’est un gâchis, estime Jade Tabet. Il aurait fallu dégager la
nouvelle logique urbaine du centre-ville à partir des sites capables de constituer
des pôles d’attraction. Mais essayez de faire rentrer dans la tête de
quelqu’un qui ne raisonne qu’en termes de cash-flow que l’archéologie peut
créer de la valeur ajoutée! Les aménageurs n’y voient que des
mètres carrés à construire en moins et du temps perdu. Résultat,
des vestiges ont été jetés à la mer, d’autres sont en
train de tomber en poussière et la “brillante” opération de Solidere
est en panne. C’est terrible d’avoir bradé ainsi l’histoire d’une ville
de 3 000 ans.»
Le Courrier de l'UNESCO
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