Une caste «inférieure»

ALPHABÉTISATION DES FEMMES: UN B.A.-BA A REVOIR

Anna Robinson-Pant, chercheuse à l’Université du Sussex, Royaume-Uni, lauréate du prix international 1999 de l’UNESCO pour la recherche sur l’alphabétisation.
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Alina, l’enseignante d’Arutar, aide Laxmi, Januka et Pydi à devenir aussi instruites que leur mari et leurs enfants. Anna Robinson-Pant les a saisies en pleine action.







«Qu’est-ce que je dois faire? Manger ou apprendre? Comment puis-je couper le riz, le faire sécher toute la journée, et puis venir étudier?»







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Souvent, les femmes de caste inférieure d’Arutar apprennent à écrire pour fortifier l’estime qu’elles ont d’elles-mêmes, plus que pour se rendre capables de tenir un livre de comptes.








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Sansara, la trésorière du collectif des femmes d’Arutar, avec deux de ses sept enfants.







Une caste «inférieure»

Dans ce récit , extrait de Sangalo, recueil publié par l’ONG Save the Children (Etats-Unis) à l’intention des nouveaux alphabétisés, Sushila Uparkoti, d’Arutar, explique sa situation de femme de caste inférieure.
«Les 36 castes du Népal sont comme les fleurs d’un jardin commun
1.» Les castes inférieures sont opprimées. Les femmes n’ont pas le droit d’aller dans des lieux comme les trous d’eau, les auberges, les temples. Nos pères et mères disaient que les études n’étaient pas pour notre caste. A quoi bon étudier? Impossible d’avoir un bon emploi, répétaient-ils. Quand ils voulaient écrire des lettres, ils devaient s’adresser aux castes supérieures, qui demandaient toute une matinée de travail pour une seule lettre. Nous étions très tourmentées par notre propre condition. Même au cours pour adultes, nous avons dû nous asseoir à l’écart de nos amies des castes supérieures.
Mais nous avons compris qu’une des raisons de notre infériorité était le manque d’instruction. Aujourd’hui, après avoir étudié au cours pour adultes, nous pouvons dire et écrire certaines des choses que nous pensons. Nos parents sont très contents que nous sachions lire et écrire des lettres. Ils ont commencé à envoyer nos jeunes frères et sœurs à l’école. Le nombre des élèves de caste inférieure y a augmenté. Il semble bien que c’est par manque d’instruction que nous avons été dominés et opprimés.


1. On doit cette formule célèbre au roi Prithvi Narayan Shah, qui a unifié le Népal au XVIIIe siècle.

Un regard critique sur deux expériences d’alphabétisation vécues avec des Népalaises révèle le décalage entre l’offre éducative et les demandes des alphabétisées.

«La boue du chemin nous faisait glisser. Laxmi a ôté ses sandales, en disant qu’un concombre vert comme elle ne devrait pas peiner autant. “C’est la faute de mes parents”, a-t-elle ajouté1.» Laxmi se rendait à un cours d’alphabétisation pour adultes organisé le soir dans son village d’Arutar (Ouest du Népal). Comme presque toutes les femmes d’âge mûr des environs, elle n’avait fréquenté aucune école étant jeune, alors que ses frères y étaient allés. «Concombre vert» est une allusion à une expression népalaise courante: «Pourquoi manger du concombre vert à l’heure de la mort?». Dans la région, consommer du concombre est à la fois un luxe et un défi, autant que s’alphabétiser à un âge avancé.

«Education» et «alphabétisation»
J’ai conversé avec Laxmi sur le mode amical, mais aussi dans le cadre de ma recherche sur les liens entre alphabétisation et développement. Pourquoi des femmes font-elles tant d’efforts pour apprendre à lire et à écrire? Que pensent-elles avoir obtenu grâce à ces cours? J’ai vécu huit mois à Arutar pour tenter de le comprendre. Huit mois où chacune, en fait, a beaucoup appris sur l’autre: Laxmi et ses amies étaient perplexes sur les raisons que pouvait avoir une Occidentale de vivre, avec son fils de quatre ans, dans un village situé à huit heures de marche de toute route!
Dans beaucoup de pays en développement, dont le Népal, où 14% seulement des femmes adultes savent lire et écrire, on présente souvent l’alphabétisation comme la voie d’accès à un travail rémunéré et à une meilleure hygiène. Administrateurs et stratèges des organisations d’aide au développement ne cessent de le répéter: les mères plus instruites ont des enfants moins nombreux, en meilleure santé et mieux éduqués; elles sont elles-mêmes plus «productives». Cependant, j’avais commencé à comprendre, au fil des ans, que les femmes qui suivaient et donnaient les cours d’alphabétisation ne partageaient pas toujours ces points de vue. Les institutions utilisent les mots «éducation» et «alphabétisation» de façon interchangeable, pour faire le lien entre le taux d’alphabétisation des femmes et des indicateurs de développement comme la mortalité infantile, la fécondité et la nutrition. Au niveau local, elles mesurent souvent le succès d’un cours à travers le pourcentage de femmes qui ont ensuite adhéré à des groupes d’épargne et de crédit, ou par le nombre de familles qui ont construit des latrines.
J’avais l’impression que les femmes qui assistaient aux cours, de même que les enseignantes, étaient moins persuadées des effets concrets de l’alphabétisation, et la distinguaient nettement de l’«éducation». Celle-ci, dispensée à l’école, permettrait à leurs enfants d’avoir un bon poste et un bon statut, mais la «classe des adultes» n’en était, à leurs yeux, qu’un piètre substitut. Je les ai entendues dire que le certificat remis à la fin du cours n’était d’aucune utilité pour trouver du travail: «C’est juste pour nous». En observant les classes, j’ai bien perçu cette tension entre ce que voulaient les femmes et le contenu des programmes. Beaucoup abandonnaient mais d’autres contestaient ouvertement ce que les organisations leur offraient. Elles rejetaient, en particulier, l’approche dite d’«alphabétisation fonctionnelle», avec ses messages et ses savoir-faire directement liés au développement.
Ce que j’ai vu différait radicalement d’un cliché si souvent repris: la femme pauvre du tiers monde qui apprend avec gratitude à lire des textes sur la façon d’améliorer la vie de sa famille. Ces femmes connaissaient déjà le planning familial et les règles de nutrition. Si elles ne s’en servaient pas, c’est parce qu’elles n’avaient aucun accès physique aux infrastructures médicales, ou parce qu’elles n’étaient pas d’accord avec ces idées nouvelles. Elles n’étaient pas venues au cours d’alphabétisation pour parler santé, exploitation forestière ou possibilités de crédit, mais pour apprendre à lire et à écrire. Parfois à des fins pratiques — tenir des comptes, écrire des lettres —, mais souvent, tout simplement, pour se sentir aussi instruites que leur mari et leurs enfants.

Une contestation ironique
C’est le désir d’exprimer le point de vue de ces femmes qui m’a incitée à approfondir la recherche. J’ai choisi de me concentrer sur deux programmes, dans des régions différentes du Népal. Le cours d’Arutar était proposé par une organisation internationale qui l’utilisait pour constituer parmi les femmes des groupes de micro-crédit; celui des environs de Katmandou (dans le district de Lalitpur), par une petite ONG locale qui avait élaboré ses propres polycopiés, liant alphabétisation et sensibilisation aux questions de santé.
Dans les deux cours, animés par une équipe locale, les leçons visaient à donner des conseils d’hygiène. J’ai vu plusieurs femmes âgées récuser ces messages et contester ironiquement l’image de la paysanne ignorante qui ressortait de ces récits: Nani [la formatrice] a expliqué qu’il y a un ver dans le «sag» (sorte d’épinard): si on le mange cru, on tombe malade. Hilarité générale: «Si on est aux champs pour récolter le riz du matin au soir et qu’on aperçoit un beau “sag”, qu’est-ce qu’on fait? On n’a pas le temps de le faire cuire! On le mange, et le ver avec.» Nani a parlé ensuite d’un autre ver, l’ankylostome: «Vous pouvez l’attraper si vous allez aux toilettes pieds nus.» Une femme a éclaté de rire et lancé: «Celui-là, il n’est pas dangereux pour nous: des toilettes, on n’en a pas! On va à la rivière.» Les plus âgées se sont mises à ricaner entre elles. Celle qui a plaisanté s’est tournée vers moi: «Qu’est-ce que je dois faire? Manger ou apprendre? Comment puis-je couper le riz, le faire sécher toute la journée, et puis venir étudier? J’ai mal aux bras, je suis complètement épuisée».
Formatrice expérimentée d’un certain âge, Nani savait gérer ces sarcasmes et exprimer sa sympathie aux femmes trop fatiguées pour suivre. Mais les jeunes animatrices, jugeant le style «débat» trop redoutable, préféraient faire psalmodier les lettres de l’alphabet. Il y avait un autre problème: la langue. Les leçons étaient écrites en népalais, en partie pour satisfaire les femmes jeunes qui voulaient apprendre à le parler couramment, considérant qu’il leur ouvrirait plus de portes que le newari, leur langue locale. Mais les plus âgées tenaient absolument à ce que les formatrices fassent cours en newari, si bien qu’en pratique on mélangeait les deux.

Des rapports plus hiérarchiques
A Arutar, la classe d’alphabétisation débouchait directement sur des activités collectives autour de l’épargne, du crédit et du travail rémunéré. Si les femmes reconnaissaient que l’agence de développement leur offrait une occasion rare d’obtenir un prêt, elles contestaient indirectement beaucoup de ces idées, jusqu’au lien supposé entre alphabétisation et revenu. Lors de mon entretien avec Sansara, trésorière du collectif des femmes d’Arutar (et mère de sept enfants), elle m’a dit que son rôle consistait à s’occuper du registre: Je lui ai demandé ce qu’il y avait dedans. Elle a répondu qu’elle n’en avait aucune idée. D’autres écrivent; elle n’est chargée que de l’apporter aux réunions. J’ai découvert par la suite que Sansara avait en tête tous les emprunts contractés par les membres, avec calendriers de remboursement et intérêts dûs, mais que ces détails n’étaient pas notés par écrit. Les adhérentes préféraient leurs procédures orales traditionnelles, ou comptaient sur des jeunes de leur famille. Néanmoins, l’organisation tenait beaucoup à ce qu’elles adoptent ces comptes tenus par écrit, même si, en réalité, ils étaient moins précis.
Tant à Arutar qu’à Lalitpur, les femmes incitaient l’enseignante à faire psalmodier des textes repris en chœur ou copier des mots, au lieu de pratiquer la méthode plus créative des débats à laquelle on l’avait formée. Même si elles contestaient son autorité en matière d’idées nouvelles, elles aspiraient à un rapport plus hiérarchique où elles l’appelaient «Mademoiselle», répondaient présentes, et imitaient le type d’enseignement qu’elles avaient vu dans les écoles locales. Alina, la formatrice d’Arutar, réagissait en traitant comme des écolières ces femmes bien plus âgées qu’elle.
Alina: Vous avez compris? J’en ai tellement parlé que je ne sais pas si vous avez compris. Demain, je ne veux aucun enfant ici! Et révisez à la maison.
Toutes les femmes rient: elles n’auront pas le temps.
Alina: Si vous ne pouvez pas apprendre, comment puis-je enseigner? Rentrez chez vous et étudiez dès que vous aurez un instant de libre.

Si beaucoup de femmes contestent les méthodes d’enseignement, la langue des cours ou leur contenu, leur présence dans ces classes suggère qu’elles voient malgré tout quelque chose à gagner à l’alphabétisation. Avec le temps, j’ai compris: ce qui les intéresse vraiment est moins tangible que la capacité à tenir une comptabilité écrite. Sansara, la trésorière, a voulu me montrer les pages du registre où les femmes avaient signé de leur nom. J’ai remarqué que, sur une autre, il n’y avait que des empreintes de pouce: c’étaient celles de leurs maris, qui avaient assisté un jour au cours à leur place. Que la femme puisse signer, au lieu de laisser une empreinte de pouce comme son mari, voilà qui indique que d’importants changements sont en cours.

Espaces privés
Curieusement, la plupart des hommes ne voient là aucune menace à leur autorité: ils considèrent simplement l’écriture comme une compétence qu’un membre de la famille doit avoir. Pour les femmes en revanche, signer de leur nom est la marque d’une identité nouvelle d’«alphabétisée». Quand j’ai assisté à la réunion annuelle des parents à l’école d’Arutar, j’ai constaté que les quelques femmes présentes étaient venues, notamment, pour affirmer publiquement cette identité en signant le registre.
A Arutar, j’ai pu observer que certaines femmes commençaient à utiliser l’écriture à leurs propres fins. Assise à côté de Misra, j’ai jeté un coup d’œil sur son cahier. Elle avait écrit quelque chose sur elle. Voyant que je regardais, elle l’a caché. Alina [ l’enseignante] lui a demandé ce qu’elle avait écrit. «Quelque chose que j’avais en tête», a-t-elle répondu. Mais elle a refusé de le montrer. Cela m’intéressa vivement: Misra, que son mari refusait de laisser venir régulièrement au cours, était peut-être en train de s’exprimer par l’écriture. Ecrire (et lire) pourrait bien offrir aux femmes un espace privé pour réfléchir sur leurs expériences vécues (
voir encadré).
Donc, qui doit déterminer le type de programme proposé, en fonction de quelles priorités? Le lien établi, par la méthode «fonctionnelle», entre alphabétisation et information sur la santé, la nutrition ou l’activité rémunérée semble essentiellement satifaire un besoin des institutions: assigner des résultats quantifiables aux cours d’alphabétisation. Mes expériences au Népal montrent que nous, les «développeurs», n’avons pas pris le temps de comprendre d’où partent les femmes et — plus important — où elles veulent aller. Elles ont déjà des connaissances sur l’alimentation et l’éducation des enfants. Il se pourrait qu’elles n’aient aucune envie d’apprendre à rédiger des ordres du jour ou à faire des comptes. Le désir d’écrire qu’on ressent en tant que femme de caste inférieure, ou de lire des livres religieux, est-il aussi justifiable que des objectifs plus concrets? Si les femmes veulent imiter le style d’enseignement des écoles traditionnelles du village, les organisations d’aide au développement doivent-elles soutenir ce choix?

Un stéréotype universel
L’exemple de ces cours au Népal montre que, si les femmes n’obtiennent pas le type d’alphabétisation qu’elles veulent, elles abandonnent ou font pression sur la formatrice pour qu’elle se concentre sur ce qui leur convient. Les institutions devraient répondre à ce défi en donnant aux femmes un contrôle plus direct sur les contenus et les méthodes. On pourrait commencer par une enquête sur leurs besoins et leurs préoccupations particulières. Toutes ne souhaitent pas écrire sur leur vie et certaines préfèrent peut-être, effectivement, apprendre à tenir des comptes. Les cours d’alphabétisation devraient s’appuyer sur les centres d’intérêt des femmes et sur la compréhension du contexte local, non sur un stéréotype universel de la «femme analphabète». L’éducation en matière de planning familial, par exemple, pourrait partir d’une approche plus critique, qui incite les femmes à analyser leurs problèmes et à trouver des moyens d’y faire face.
Les programmes commencent seulement à s’inspirer de méthodes préparatoires participatives. En termes de développement, les résultats seraient peut-être plus difficiles à évaluer. Mais en termes de confiance en soi et de changements dans les rapports sociaux, les femmes y gagneraient durablement, ce qui leur apporterait, en fin de compte, un mieux-être..


1. Les passages en italiques sont des extraits des notes prises par l’auteur sur place.