
23 septembre 1997, dans la banlieue
d’Alger: cette femme vient de perdre plusieurs de ses proches dans le massacre de
Bentalha. C’est la célèbre «pieta d’Alger», qui fit la
une de la presse mondiale.

Le 4 juin 1989, lors du mouvement
étudiant à Beijing, un jeune homme bloque à lui seul une colonne
de chars.

Une petite fille de 10 ans, Kim
Phuc, fuit les bombardements au napalm, qui a entièrement brûlé
ses vêtements. Cette photo, prise en 1972, a fait beaucoup pour que les Américains
mesurent toute l’horreur de la guerre du Vietnam.
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Photojournalisme:
mode d’emploi
L’activité dite «photojournalistique»
se décline en trois régimes. Le premier, le plus ancien, repose sur
des opérateurs solitaires et indépendants, qui conçoivent et
réalisent des «sujets» qu’ils vont ensuite proposer pour publication
à différents supports, périodiques le plus souvent, parfois
quotidiens. A moins que ces supports ne leur passent commande, en fonction de leur
spécialité ou de leur talent.
Le deuxième regroupe un certain nombre de ces opérateurs en «agences».
La plus ancienne et la plus prestigieuse est certainement Magnum, fondée en
1947, la seule qui soit une coopérative de photographes. La plus célèbre
est l’agence Gamma, fondée en 1967 par Raymond Depardon et ses associés.
Elles furent suivie par les agences Sygma et Sipa-Presse. Toutes ont leur siège
à Paris. Le principe de rémunération, et donc de travail, change
radicalement: l’agence et le photographe, après concertation avec la rédaction
avant chaque mission, se partagent le plus souvent à moitié tant les
frais de reportage que les bénéfices potentiels, cette fois payés
par les journaux sous forme de droits de reproduction négociés au cas
par cas. Ils conservent des droits d’auteur sur tous leurs clichés. C’est
la loi du «50-50» [i.e. pour cent ], qui a révolutionné
la pratique du grand reportage.
Enfin, il existe un troisième régime, celui des agences (la française
Agence France-Presse, l’américaine Associated Press, la britannique Reuters)
dites «télégraphiques» du fait de leur origine, il y a
160 ans. Les médias souscrivent auprès des agences des abonnements
forfaitaires, l’utilisation des clichés étant ensuite sans limite,
comme pour leurs dépêches. Leurs photographes sont salariés,
quasi anonymes comme la plupart des agenciers. Ils encaissent des émoluments
fixes et définitifs, quel que soit le volume de vente de leurs clichés,
immédiate ou à long terme. Plus récemment, les agences internationales
dites «magazine» (Gamma, Sygma et Sipa-Presse) ont également salarié
une partie de leurs photographes.
Le chiffre d’affaires de chacune de ces trois premières agences internationales
«magazine» tourne annuellement autour de 100 millions de francs.
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Le site du mois
www.unfpa.org
Le 12 octobre 1999, la population de la planète
devrait franchir le cap des six milliards d’individus. Ce tournant est l’un des thèmes
des pages web du Fonds des Nations unies pour la population (FNUAP), la
plus importante organisation internationale visant à fournir une assistance
aux pays en développement en matière de population. Ses missions comprennent
aussi la promotion de la planification familiale, de l’accès au soins de santé
et de l’égalité des sexes. Le FNUAP, qui fête ses 30 ans, avertit que la prochaine
décennie sera cruciale: la population mondiale pourrait atteindre 8 ou 12
milliards, en fonction notamment des programmes sociaux et des décisions qui
seront prises dans les toutes prochaines années.
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Inflation
des reportages photo, déflation de leur valeur, omnipotence de la télévision:
le photojournalisme a-t-il dit son dernier mot?
La célèbre photographie de la pieta d’Alger (ci-contre)
est probablement la dernière image fixe à avoir fait «le tour
du monde». Ce jour-là, le 23 septembre 1997, le photographe Hocine de
l’Agence France-Presse était seul: aucun autre opérateur ni cameraman
avec lui. On ne saurait en dire autant d’une autre image, célèbrissime
et presqu’aussi récente, celle d’un jeune homme qui, à lui seul, bloquait
une colonne de chars, le 4 juin 1989, lors du mouvement des étudiants chinois
(ci-dessous).
Il y a entre ces deux instantanés de force pourtant égale une différence
fondamentale: le premier, pris par un simple photographe de presse au service d’une
agence, a l’avantage d’être unique. En revanche, le contestataire chinois a
été fixé à l’identique par trois photographes de trois
grandes agences (Associated Press, Magnum et Sipa-Presse), auxquels s’ajoute une
caméra de la chaîne de télévision britannique indépendante
ITN.
Le cliché
unique
Quelle importance, dira-t-on,
puisque tous deux ont eu finalement autant d’impact? Certes, mais un cliché
unique (appelé scoop) a l’avantage de pouvoir être mis aux enchères
entre différents supports dans le monde entier, et de s’y négocier
à des montants pouvant atteindre des centaines de milliers de francs. Ce qui
n’est pas le cas d’une photographie dont il existe un ou plusieurs doublons. Si l’auteur
de la pieta d’Alger n’avait pas été salarié d’une agence qui
elle-même sert ses clients au forfait et non à la pièce (voir encadré), tous deux auraient engrangé pour cette
seule image des sommes considérables.
Existe-t-il aujourd’hui des clichés uniques? Qui s’apparentent à ceux
ayant, par leur impact et leur notoriété, leur composition, leur valeur
d’instantané, leur élévation, concentré en un même
objet «esthétique» informations et symboles? On peut en douter.
Alors qu’en 1967, le Français Raymond Depardon et le Britannique Don McCullin
étaient seuls au Biafra1, c’est par charters militaro-humanitaires entiers
que débarquèrent en 1994, au Rwanda, plusieurs centaines de photographes.
Adieu le cliché unique... Pis, en retard de trois mois sur le génocide
commis à partir du 6 avril, tous ces envoyés spéciaux n’ont
pu recueillir, dans une triste similitude, que les images des conséquences
du drame: l’exode, les épidémies, ce qu’en anglais on nomme aftermath
(l’après-coup, et non l’événement proprement dit).
Un stock exponentiel
L’invention officielle de la
photographie remonte à 1839. Depuis, des images s’additionnent à d’autres
images. Tout cela fabrique un stock exponentiel. Il est donc de plus en plus difficile
de produire, nonobstant le talent des opérateurs, une image qui ne soit pas
le clone d’une image antérieure. D’où une funeste concomitance: l’inflation
des images journalistiques s’accompagne d’une déflation de leur prix, du fait
de la loi de l’offre et de la demande.
En outre, une photographie – donc une image muette, incomplètement voire pas
du tout légendée – a-t-elle un sens en soi? Imaginons, saisi par l’objectif,
un cavalier qui cingle sa monture: fuit-il lâchement l’ennemi ou bien le charge-t-il
avec bravoure? Toute l’affaire dépend, bien sûr, du texte qui l’accompagne
et du crédit qu’on lui porte. On sait aujourd’hui, par exemple, que les photographies
du Vel’ d’Hiv’, longtemps proposées comme contemporaines de la sinistre rafle2,
ne représentent qu’un simple meeting deux ans plus tard. Et que dire de cet
instantané, commenté par le philosophe français Régis
Debray dans son livre L’Œil naïf3, où l’on voit un attroupement de badauds
parisiens considérer nonchalamment un autobus à plate-forme – une scène
banale en somme –, sauf que cet autobus bondé transportait des juifs vers
le camp de Drancy?
Telle est l’une des faiblesses majeures du photojournalisme, et plus généralement
de la photographie. «L’image à l’ère de sa reproductibilité
technique», selon la formule du philosophe allemand Walter Benjamin, ne dit
que ceci: «Je suis une image, et rien d’autre». Malgré ce handicap,
quelques instantanés ont fait basculer l’opinion et ont changé le cours
de l’histoire. On pense évidemment à la petite fille nue fuyant le
village de Trang Bang bombardé par erreur au napalm par l’aviation sud-vietnamienne
le 8 juin 1972 (photo du Vietnamien Nick Ut, agence AP, page suivante). Ou, quatre
ans plus tôt, à l’assassinat à bout portant d’un «suspect»
par Nguyen Loan, chef de la police de Saïgon (photo de l’Américain Eddie
Adams, agence AP)4. Ou encore au cadavre de ce soldat américain
traîné nu dans les rues de Mogadiscio, qui a humilié les Etats-Unis
et amené leur opinion publique à rejeter l’engagement de leurs troupes
en Somalie.
Telle est la faiblesse du photojournalisme, telle fut aussi sa force: déclencher
en une fraction de seconde, pourvu que les magazines et quotidiens du monde entier
s’en saisissent et le relaient, un tremblement de terre dans l’opinion. Mais, de
ce point de vue primordial, la télévision l’a remplacé. Même
si sur le petit écran l’image est souvent moins bonne que nombre d’instantanés
illustres, elle y ajoute des compléments de poids: le son, le commentaire,
éventuellement le «direct», qui emportent autrement mieux l’adhésion
et la conclusion.
La «télé-présence»
Du point de vue de l’esthétique,
la photographie n’a certes rien à envier au document télévisé.
Elle se laisse regarder et demeure, tandis que l’image télévisée
est éphémère. Mais, plus ou moins réussi, le reportage
télévisé est explicatif, pédagogique, didactique. Et
puisqu’à partir des années 60, presque tous les foyers se sont équipés
du petit écran, l’image télévisée conquiert une très
grande audience et donc une très grande force utilitaire. La photo n’a pour
elle que la beauté de son artisanat, le courage de ses opérateurs et
cette noblesse qui consiste à fixer l’instant, ni une seconde trop tôt,
ni une seconde trop tard.
La «télé-présence», selon l’expression du Français
Jean-Louis Weissberg5, a anéanti le règne des magazines
imprimés, y compris les plus prestigieux qui, sauf «coup» exceptionnel,
ne fabriquent plus l’opinion. Ce que Régis Debray nomme la «vidéosphère»
s’est définitivement emparé de l’actualité immédiate
pour ne plus laisser au photojournalisme que quelques travaux d’auteurs, qu’ils ont
d’ailleurs le plus grand mal à faire publier.
Est-ce à dire qu’on assiste à sa fin? Peut-être pas, mais la
métaphore sportive de «la dernière ligne droite» pourrait
bien s’y appliquer. Toutes les grandes agences dites «magazine», sinon
fondatrices, du moins rénovatrices de ce métier (Gamma, Sygma, Sipa-Presse;
encadré ci-contre) se sont essoufflées au point d’avoir
à déplacer leur pratique vers des secteurs qui ne correspondent pas
à leur vocation d’origine (illustration de livres, dictionnaires, encyclopédies,
etc.; exécution de commandes d’institutions publiques et parapubliques pour
illustrer leurs activités de communication; photos people sur les hauts et
les bas de la vie des gens célèbres; ou même purs et simples
travaux de laboratoire). Ainsi l’agence Sygma, juste avant son rachat il y a deux
ans, vivait à 60% de son département people, son activité news
n’atteignant pas même 10% de son chiffre d’affaires.
Ces agences se sont ainsi usées, sur le plan économique, au point de
devenir une proie tentante pour des capitaux extérieurs. Pour des groupes
financiers n’entretenant initialement aucun lien particulier avec la photo, acquérir
des parts d’une agence célèbre leur rapporte beaucoup plus, en terme
d’image, que ce que leur coûte cette acquisition à un prix bien faible
en regard de leurs moyens. Des capitaux bancaires ont ainsi pris des parts substantielles
de Gamma en 1997. Surtout, de gigantesques groupes, tel celui de Bill Gates avec
sa banque de données Corbis, essayent de faire main basse sur les fonds d’archives
photos: Corbis a ainsi acheté Sygma en juin 1999. Car, toutes les photos prises
par les photographes salariés de l’agence sont libres de tout droit d’auteur:
elles peuvent être reproduites à l’infini sans que leurs auteurs puissent
prétendre aux moindres royalties. Ces groupes peuvent donc puiser à
foison dans ces fonds pour illustrer à bas prix leurs activités multimedia
ou écouler ces clichés beaucoup moins chers sur le marché, même
s’ils sont datés.
Des artisans
qui font leur «boulot»
«Il est difficile aujourd’hui
de distinguer entre une photo d’actualité qui vient d’être prise à
grands frais, et une autre, beaucoup moins chère, extraite d’un fonds d’archives»,
explique Roger Thérond, ancien directeur de l’hebdomadaire français
Paris-Match. De fait, trop de photojournalisme tue le photojournalisme, comme trop
d’impôt tue l’impôt. Reste que, bien qu’on prédise sa mort depuis
bientôt 20 ans, la presse écrite continue d’exister, et qu’elle est
toujours, comme on dit, «illustrée». Alors?
Alors, il y aurait un juste retour des choses. En 1903, l’ingénieur français
Edouard Belin inventait une machine à laquelle il allait donner son nom, le
bélinographe. Elle permettait de transmettre une photo par téléphone,
comme aujourd’hui on envoie des fax. Le «belin» a permis à tous
les quotidiens de la planète de recevoir des photographies «en temps
réel». Pour ce faire, il a fallu construire des réseaux de communication
maîtrisés par des agences dites pour cette raison «télégraphiques»
(Agence France-Presse, Associated Press, Reuters). Maintenant pratiquement seules
dans le domaine de la photographie d’actualité, elles continuent à
couvrir intégralement, parallèlement aux networks de l’industrie télévisée,
les événements mondiaux. Leurs opérateurs, salariés,
n’ont aucune autre prétention que celle-là. Ces centaines d’artisans
quasi anonymes font, comme ils le disent eux-mêmes, tout simplement leur «boulot».
L’essentiel des journaux s’en satisferont. Quant au sort du photojournalisme au sens
pur, c’est-à-dire la construction d’«histoires» en images fixes,
il appartiendra désormais au talent d’une poignée d’artistes, des exceptions
consacrées.
1. NDLR : le conflit du Biafra a été
une tentative de sécession armée dans cette région du Nigeria.
IL a duré 30 mois (1967-1969).
2. NDLR: les 16 et 17 juillet 1942, plus de 12 000 juifs français furent
arrêtés et rassemblés au stade du Vélodrome d’Hiver (le
«Vel’ d’Hiv’»), à Paris, avant d’être emmenés, en
général, dans le camp de transit de Drancy, dans la banlieue parisienne,
puis déportés vers les camps de la mort.
3. Editions du Seuil, Paris, 1994.
4. Ces deux photographies ont chacune reçu le Prix Pulitzer, le plus prestigieux
aux Etats-Unis.
5. in Présence à distance, L’Harmattan, Paris, 1999.
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