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Berlin était
une île. En 1988, j’ai quitté Cologne et je me suis installé
à Berlin-Ouest. Le mur n’était pas encore tombé. Pour atteindre
la ville, on traversait la République démocratique allemande que tout
bon Allemand de l’Ouest, né après la guerre, connaissait moins bien
que la France, l’Espagne ou la Belgique.
Atteindre Berlin ressemblait à la traversée d’un tunnel. Elle était
déjà la plus grande ville de la République fédérale,
mais s’en distinguait toutefois nettement. Quelque chose d’archaïque émanait
de ce «melting-pot» de combattants de la guerre froide, de soixante-huitards
attardés, d’étudiants engagés et d’artistes désillusionnés.
Largement subventionnés par l’Etat parce que Berlin était la vitrine
de l’Occident, ils avaient les moyens de mener une existence agréable. Les
cafés contribuaient à façonner l’image de la ville; ils proposaient
des petits-déjeuners jusqu’à 18 heures et ils étaient bien fréquentés.
Comparée à des métropoles comme Londres ou Paris, Berlin était
paisible, calme, presque villageoise.
Visages fermés et bistrots vides
Seules les visites dans la partie est de la ville troublaient cette quiétude
intime. Le contraste ne pouvait être plus grand: après avoir passé
les sévères contrôles douaniers et changé la somme d’argent
obligatoire, on traversait le rideau de fer mais on se retrouvait, en principe, dans
la même ville. Les gens semblaient presque tous semblables, le visage fermé.
Les bistrots étaient presque toujours vides. Dès la fin des représentations
théâtrales, et au plus tard à 23 heures, la capitale de la RDA
était morte, ou du moins le paraissait. Mais ce n’était qu’apparence,
comme la suite l’a démontré.
Voilà pour le passé. Nous sommes en août 1999, le mur est tombé
il y a presque 10 ans, l’Allemagne est réunifiée, Berlin forme une
seule et unique ville, redevenue entre-temps la capitale de la République
fédérale. Le Bundestag (parlement) et le gouvernement ont quitté
Bonn et sont venus s’installer ici cet été. Je vis depuis sept ans
à Berlin-Est, dans le quartier Mitte, à la limite de la Prenzlauer
Berg. La curiosité m’a attiré ici, le désir de découvrir
une autre ville à l’intérieur de la mienne. On a réalisé
la chance de pouvoir réorganiser une friche dont les propriétaires
n’étaient pas clairement identifiés. Hangars, usines et salles de danse
vides ont été transformées par des jeunes en associations d’artistes,
en lieux de théâtre et autres scènes. Ils s’y sont établis
de façon ostentatoire et ont ainsi permis un déplacement des scènes
des arts vivants de l’Ouest vers l’Est. En se promenant, on continue de découvrir
des lieux qui ont changé de fonctions, des lieux tels qu’il n’en existe, à
mon sens, dans nulle autre ville.
Au centre-ville, à quelque 500 mètres au nord du Reichstag, le long
de la Chaussestrasse, des jeunes ont charrié du sable pour construire un terrain
de beach-volleyball, à l’emplacement de l’ancien stade de la Weltjugend («Jeunesse
du monde»), rasé. Juste à côté — et cela ne passe
pas inaperçu au cœur de la cité, près d’immeubles de bureaux
et de centres commerciaux —, s’étend un immense terrain d’apprentissage du
golf, destiné aux étudiants en sport et aux amateurs. Il ne s’agit
pas de réaliser des profits. Le seul objectif visé est de permettre
la pratique du volley-ball et du golf en plein centre-ville. Le conseil municipal
s’est-il inquiété que cet espace, après le déménagement
du gouvernement, du Bundestag et de leurs administrations, pourrait devenir l’un
des terrains à bâtir les plus convoités des investisseurs?
Contemplation sereine
Il en va tout autrement
à 500 mètres au sud du Reichstag. Juste après la chute du mur
et sans réfléchir un seul instant, le Sénat de Berlin a vendu
la place de Postdam à Daimler Benz et Sony. Durant ces dernières années,
ce secteur, qui a été le plus gros chantier d’Europe, est devenu un
quartier commercial artificiel, avec ses nouvelles rues bordées d’immeubles.
Devant de tels changements, vécus et éprouvés, on se dit que
c’en est fait du calme insulaire de l’Ouest et de celui de l’Est avant la chute du
mur.
Entre ces deux secteurs, au beau milieu, se trouve le seul endroit d’où l’on
peut se livrer à une contemplation sereine de la ville: depuis la nouvelle
terrasse et la coupole du bâtiment rénové du Reichstag, on embrasse
d’un seul coup d’œil, à bonne distance, cette ville en pleine révolution.
Si l’on se tourne vers l’Ouest, au-delà du grand parc de la ville, le Tiergarten,
il semble que peu de choses aient changé: une soirée d’été
commence et, en différents points de la ville, on voit des volutes de fumée
monter dans le ciel. Elles proviennent des innombrables barbecues des Berlinois,
le plus souvent ceux des grandes familles turques qui compensent ainsi l’absence
de jardin. Si on traversait le Tiergarten, on serait surpris par une autre particularité
berlinoise: on y croise souvent des gens qui se font bronzer nus, bien qu’on soit
aussi en plein cœur de la ville!
Si l’on se tourne vers l’Est, on aperçoit encore une forêt de grues
en mouvement. Lorsqu’ils ne sont pas classés monuments historiques, les vieux
édifices du temps de la RDA, qu’il s’agisse d’hôtels des années
60 ou du ministère des Affaires étrangères, sont rasés
pour céder la place à du neuf.
La redistribution des propriétés en ex-RDA, qui consiste la plupart
du temps
à vendre terrains et immeubles à des investisseurs privés, a
provoqué une véritable hystérie de la rénovation. Dans
chaque rue de Berlin-Est ou presque, on ne fait que deviner les façades des
immeubles à travers les échafaudages. Dans celle où je vis,
on rénove les immeubles les uns après les autres, on repeint les façades
dans des tons pastels de plus en plus clairs, on ajoute des balcons et, bien souvent,
on aménage un appartement supplémentaire sous les combles. Et les loyers
augmentent.
Le soir, pour se reposer du bruit des travaux, on se réjouit d’aller dans
ces havres que constituent les lieux alternatifs que j’ai évoqués,
transformés tout en ayant gardé leurs particularités, comme
l’Acud. Il s’agit d’un immeuble jadis squatté du quartier Mitte, à
l’écart des rues passantes, à deux pas de chez moi. Il abrite tout
un cosmos, tout un monde. De longues affiches transparentes brillent le long de l’immeuble,
sur plusieurs étages, et annoncent la variété de l’offre culturelle.
Sous le toit, on s’assoit dans de vieux sièges de voiture ou de cinéma
(récupérés) et on visionne des films rarement projetés.
A l’étage inférieur se trouve une petite galerie; en dessous, une salle
de concert et un restaurant africain. La cour intérieure est occupée
par des troupes de théâtres à petits budgets: elles ont créé
un lieu où se produire qui, par son caractère de scène improvisée,
rappelle le Globe-Theater. La vie quotidienne se déroule dans ce genre d’endroits.
C’est ici que se reflètent les événements et les métamorphoses
de la nouvelle ville. Ce sont des îles au sein de ce qui est devenu une grande
métropole et qui, voilà seulement 10 ans, était elle-même
une île. |
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Une capitale renaît
Pour une ville européenne, Berlin est
relativement jeune: on la mentionne pour la première fois en 1234. Située
à la croisée de voies médiévales, elle devint la résidence
de la puissante dynastie des Hohenzollern, qui régna durant plus de 500 ans.
L’immense capitale que le chancelier Gerhard Schroeder a qualifiée de «république
de Berlin» en y prenant ses fonctions le 23 août 1999, s’étend
sur 800 km2, à 80 km de la frontière polonaise.
Lors du «déménagement du siècle», au cours du même
été, le Parlement, les ministères et 12 000 fonctionnaires ont
été transférés de Bonn, avec 120 000 meubles et 38 000
mètres de dossiers, transportés pour l’essentiel par le rail. Les documents
«confidentiel défense» et les œuvres d’art ont pris la route.
Des symboles du passé demeurent: le ministère des Finances occupe le
bâtiment d’où Herman Goering, le chef de la Luftwaffe, dirigea la guerre
aérienne, et le ministère du Travail est logé dans l’ex-quartier
général du maître de la propagande nazie, Joseph Goebbels…
Renouer avec son ancien statut équivaut à une renaissance pour Berlin,
qui fut au cœur du mouvement allemand des Lumières au xviiie siècle.
Elle était alors capitale du royaume de Prusse, avant de devenir celle de
l’Empire allemand en 1871. La ville fut l’un des grands centres culturels et scientifiques
de l’Europe des années 20, où s’illustrèrent Bertolt Brecht,
Walter Gropius et Albert Einstein notamment. Mais cette décennie fut aussi
marquée par une très forte montée du chômage et de l’inflation,
qui facilitèrent l’ascension d’Hitler. En 1945, la ville ravagée fut
divisée en quatre zones d’occupation, puis, en 1949, entre Berlin-Est et Berlin-Ouest.
Le mur fut bâti en août 1961. En 1987, quand les Berlinois célébrèrent,
de part et d’autre du mur, le 750e anniversaire de la ville, rares étaient
ceux qui auraient pu prédire que l’Allemagne serait réunifiée
deux ans plus tard.
En 1991, le Bundestag choisit Berlin comme capitale à une courte majorité
de 18 voix. C’est aujourd’hui une ville dont on parle au superlatif, avec trois opéras,
160 musées et un complexe cinématographique ultramoderne, qui sera
prêt pour le prochain festival du film de Berlin en février 2000. Elle
compte sur son nouveau statut pour stimuler son économie et devenir un pivot:
on y construit la plus grande gare d’Europe.
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