Une capitale renaît

BERLIN ÉTAIT UNE ÎLE

Photos de Ute Mahler, photographe allemande, agence Ostkreuz, Berlin. Texte de Thierry Bruehl, metteur en scène allemand de 31 ans.
Fini le calme d’un Berlin-Ouest villageois et d’un Berlin-Est qui semblait mort. Une grande métropole se construit sur les ruines du mur.

Berlin était une île. En 1988, j’ai quitté Cologne et je me suis installé à Berlin-Ouest. Le mur n’était pas encore tombé. Pour atteindre la ville, on traversait la République démocratique allemande que tout bon Allemand de l’Ouest, né après la guerre, connaissait moins bien que la France, l’Espagne ou la Belgique.
Atteindre Berlin ressemblait à la traversée d’un tunnel. Elle était déjà la plus grande ville de la République fédérale, mais s’en distinguait toutefois nettement. Quelque chose d’archaïque émanait de ce «melting-pot» de combattants de la guerre froide, de soixante-huitards attardés, d’étudiants engagés et d’artistes désillusionnés. Largement subventionnés par l’Etat parce que Berlin était la vitrine de l’Occident, ils avaient les moyens de mener une existence agréable. Les cafés contribuaient à façonner l’image de la ville; ils proposaient des petits-déjeuners jusqu’à 18 heures et ils étaient bien fréquentés. Comparée à des métropoles comme Londres ou Paris, Berlin était paisible, calme, presque villageoise.

Visages fermés et bistrots vides
Seules les visites dans la partie est de la ville troublaient cette quiétude intime. Le contraste ne pouvait être plus grand: après avoir passé les sévères contrôles douaniers et changé la somme d’argent obligatoire, on traversait le rideau de fer mais on se retrouvait, en principe, dans la même ville. Les gens semblaient presque tous semblables, le visage fermé. Les bistrots étaient presque toujours vides. Dès la fin des représentations théâtrales, et au plus tard à 23 heures, la capitale de la RDA était morte, ou du moins le paraissait. Mais ce n’était qu’apparence, comme la suite l’a démontré.
Voilà pour le passé. Nous sommes en août 1999, le mur est tombé il y a presque 10 ans, l’Allemagne est réunifiée, Berlin forme une seule et unique ville, redevenue entre-temps la capitale de la République fédérale. Le Bundestag (parlement) et le gouvernement ont quitté Bonn et sont venus s’installer ici cet été. Je vis depuis sept ans à Berlin-Est, dans le quartier Mitte, à la limite de la Prenzlauer Berg. La curiosité m’a attiré ici, le désir de découvrir une autre ville à l’intérieur de la mienne. On a réalisé la chance de pouvoir réorganiser une friche dont les propriétaires n’étaient pas clairement identifiés. Hangars, usines et salles de danse vides ont été transformées par des jeunes en associations d’artistes, en lieux de théâtre et autres scènes. Ils s’y sont établis de façon ostentatoire et ont ainsi permis un déplacement des scènes des arts vivants de l’Ouest vers l’Est. En se promenant, on continue de découvrir des lieux qui ont changé de fonctions, des lieux tels qu’il n’en existe, à mon sens, dans nulle autre ville.
Au centre-ville, à quelque 500 mètres au nord du Reichstag, le long de la Chaussestrasse, des jeunes ont charrié du sable pour construire un terrain de beach-volleyball, à l’emplacement de l’ancien stade de la Weltjugend («Jeunesse du monde»), rasé. Juste à côté — et cela ne passe pas inaperçu au cœur de la cité, près d’immeubles de bureaux et de centres commerciaux —, s’étend un immense terrain d’apprentissage du golf, destiné aux étudiants en sport et aux amateurs. Il ne s’agit pas de réaliser des profits. Le seul objectif visé est de permettre la pratique du volley-ball et du golf en plein centre-ville. Le conseil municipal s’est-il inquiété que cet espace, après le déménagement du gouvernement, du Bundestag et de leurs administrations, pourrait devenir l’un des terrains à bâtir les plus convoités des investisseurs?

Contemplation sereine
Il en va tout autrement à 500 mètres au sud du Reichstag. Juste après la chute du mur et sans réfléchir un seul instant, le Sénat de Berlin a vendu la place de Postdam à Daimler Benz et Sony. Durant ces dernières années, ce secteur, qui a été le plus gros chantier d’Europe, est devenu un quartier commercial artificiel, avec ses nouvelles rues bordées d’immeubles. Devant de tels changements, vécus et éprouvés, on se dit que c’en est fait du calme insulaire de l’Ouest et de celui de l’Est avant la chute du mur.
Entre ces deux secteurs, au beau milieu, se trouve le seul endroit d’où l’on peut se livrer à une contemplation sereine de la ville: depuis la nouvelle terrasse et la coupole du bâtiment rénové du Reichstag, on embrasse d’un seul coup d’œil, à bonne distance, cette ville en pleine révolution. Si l’on se tourne vers l’Ouest, au-delà du grand parc de la ville, le Tiergarten, il semble que peu de choses aient changé: une soirée d’été commence et, en différents points de la ville, on voit des volutes de fumée monter dans le ciel. Elles proviennent des innombrables barbecues des Berlinois, le plus souvent ceux des grandes familles turques qui compensent ainsi l’absence de jardin. Si on traversait le Tiergarten, on serait surpris par une autre particularité berlinoise: on y croise souvent des gens qui se font bronzer nus, bien qu’on soit aussi en plein cœur de la ville!
Si l’on se tourne vers l’Est, on aperçoit encore une forêt de grues en mouvement. Lorsqu’ils ne sont pas classés monuments historiques, les vieux édifices du temps de la RDA, qu’il s’agisse d’hôtels des années 60 ou du ministère des Affaires étrangères, sont rasés pour céder la place à du neuf.
La redistribution des propriétés en ex-RDA, qui consiste la plupart du temps
à vendre terrains et immeubles à des investisseurs privés, a provoqué une véritable hystérie de la rénovation. Dans chaque rue de Berlin-Est ou presque, on ne fait que deviner les façades des immeubles à travers les échafaudages. Dans celle où je vis, on rénove les immeubles les uns après les autres, on repeint les façades dans des tons pastels de plus en plus clairs, on ajoute des balcons et, bien souvent, on aménage un appartement supplémentaire sous les combles. Et les loyers augmentent.
Le soir, pour se reposer du bruit des travaux, on se réjouit d’aller dans ces havres que constituent les lieux alternatifs que j’ai évoqués, transformés tout en ayant gardé leurs particularités, comme l’Acud. Il s’agit d’un immeuble jadis squatté du quartier Mitte, à l’écart des rues passantes, à deux pas de chez moi. Il abrite tout un cosmos, tout un monde. De longues affiches transparentes brillent le long de l’immeuble, sur plusieurs étages, et annoncent la variété de l’offre culturelle. Sous le toit, on s’assoit dans de vieux sièges de voiture ou de cinéma (récupérés) et on visionne des films rarement projetés. A l’étage inférieur se trouve une petite galerie; en dessous, une salle de concert et un restaurant africain. La cour intérieure est occupée par des troupes de théâtres à petits budgets: elles ont créé un lieu où se produire qui, par son caractère de scène improvisée, rappelle le Globe-Theater. La vie quotidienne se déroule dans ce genre d’endroits. C’est ici que se reflètent les événements et les métamorphoses de la nouvelle ville. Ce sont des îles au sein de ce qui est devenu une grande métropole et qui, voilà seulement 10 ans, était elle-même une île.

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Jardins ouvriers du quartier Ostkreuze («carrefour de l’Est»): une famille sur le toit de son cabanon.



photo Une chaîne de télévision organise chaque année, durant un week-end, un immense «petit-déjeuner» festif devant le stade olympique, de 10 heures jusqu’à 2 heures du matin, le lendemain. Ce long Frühstück coûte une dizaine de Deutsch Mark (une trentaine de francs français).





photo Musique devant un souvenir: une partie de l’ancien mur de Berlin, décorée par des artistes.

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La place de Postdam, esplanade livrée aux grues, symbolise le nouveau Berlin. Des touristes casqués suivent une visite guidée sur le chantier de la société Sony.

photo Dans le quartier Mitte («centre»), qui mérite à nouveau son nom: il était en grande partie en Allemagne de l’Est avant la chute du mur. Dans la cour de l’immeuble Acud, nouveau lieu culturel alternatif, le théâtre bat son plein.



Une capitale renaît

Berlin
Berlin

Pour une ville européenne, Berlin est relativement jeune: on la mentionne pour la première fois en 1234. Située à la croisée de voies médiévales, elle devint la résidence de la puissante dynastie des Hohenzollern, qui régna durant plus de 500 ans. L’immense capitale que le chancelier Gerhard Schroeder a qualifiée de «république de Berlin» en y prenant ses fonctions le 23 août 1999, s’étend sur 800 km2, à 80 km de la frontière polonaise.
Lors du «déménagement du siècle», au cours du même été, le Parlement, les ministères et 12 000 fonctionnaires ont été transférés de Bonn, avec 120 000 meubles et 38 000 mètres de dossiers, transportés pour l’essentiel par le rail. Les documents «confidentiel défense» et les œuvres d’art ont pris la route. Des symboles du passé demeurent: le ministère des Finances occupe le bâtiment d’où Herman Goering, le chef de la Luftwaffe, dirigea la guerre aérienne, et le ministère du Travail est logé dans l’ex-quartier général du maître de la propagande nazie, Joseph Goebbels…
Renouer avec son ancien statut équivaut à une renaissance pour Berlin, qui fut au cœur du mouvement allemand des Lumières au xviiie siècle. Elle était alors capitale du royaume de Prusse, avant de devenir celle de l’Empire allemand en 1871. La ville fut l’un des grands centres culturels et scientifiques de l’Europe des années 20, où s’illustrèrent Bertolt Brecht, Walter Gropius et Albert Einstein notamment. Mais cette décennie fut aussi marquée par une très forte montée du chômage et de l’inflation, qui facilitèrent l’ascension d’Hitler. En 1945, la ville ravagée fut divisée en quatre zones d’occupation, puis, en 1949, entre Berlin-Est et Berlin-Ouest. Le mur fut bâti en août 1961. En 1987, quand les Berlinois célébrèrent, de part et d’autre du mur, le 750e anniversaire de la ville, rares étaient ceux qui auraient pu prédire que l’Allemagne serait réunifiée deux ans plus tard.
En 1991, le Bundestag choisit Berlin comme capitale à une courte majorité de 18 voix. C’est aujourd’hui une ville dont on parle au superlatif, avec trois opéras, 160 musées et un complexe cinématographique ultramoderne, qui sera prêt pour le prochain festival du film de Berlin en février 2000. Elle compte sur son nouveau statut pour stimuler son économie et devenir un pivot: on y construit la plus grande gare d’Europe.