Le stigmate du sida

Jean Dussault, collaborateur du Réseau juridique canadien VIH/sida, Montréal.
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«La solidarité face à la douleur» en vedette dans ce manuel scolaire de la République dominicaine.









Je fais l’amour, je mange, je m’habille, je fais ce que tout le monde fait; entre eux et moi, est-ce qu’il y a une différence? Y a-t-il quelque chose en moi qui indique que je suis malade? Je ne suis un danger pour personne.

Arsène Tao,
Association Lumière action,
Abidjan (Côte-d’Ivoire)








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«Un ami qui a le sida reste un ami»: le jeune Zambien qui arbore ce slogan sur son tee-shirt participe aux clubs anti-sida présents dans tout le pays.









La discrimination vis-à-vis des malades est un obstacle majeur à la lutte contre l’épidémie: elle les pousse à s’isoler et entretient auprès des non-malades l’illusion d’être à l’abri. Il faut, là encore, éduquer.

Dans son village du Kwazulu-Natal, la province sud-africaine la plus durement touchée par l’épidémie, Gugu Dlamini est morte à cause du sida, mais ce n’est pas le virus qui l’a tuée. Accusée par sa communauté d’avoir attiré la honte sur son village en parlant publiquement de sa séropositivité, elle a été d’abord été frappée par un voisin qui lui a conseillé de se taire. Gugu s’est adressée à la police, qui n’a rien fait pour la protéger. La nuit suivante, des villageois ont attaqué sa maison, l’ont lapidée et rouée de coups. Elle n’a pas survécu à ce lynchage.
Si cette histoire a fait le tour du monde, d’autres, moins sanglantes, mais tout aussi révélatrices, restent dans l’ombre. Des enfants séropositifs subissent la vindicte de parents d’élèves qui font tout pour les exclure de la crèche, de l’école ou d’activités sportives. Des médecins et des dentistes refusent de soigner des malades du sida. Des projets d’aide communautaire se heurtent régulièrement au refus des habitants d’accueillir dans leurs quartiers ces nouveaux «pestiférés». Même morts, ils font peur: des pompes funèbres n’acceptent pas leurs dépouilles.
Les victimes de ces discriminations sont souvent démunies et isolées. Elles n’osent pas dénoncer ce qu’elles subissent, de crainte d’aggraver les choses. Les rares statistiques à leur sujet sont donc loin de refléter toute l’ampleur du phénomène. Les cas connus ne sont que la pointe de l’iceberg.

Des groupes déjà marginalisés
Souvent frappés d’ostracisme par la population, les malades subissent aussi parfois les mesures discriminatoires décrétées par les pouvoirs publics. Sous prétexte de prévention, des Etats adoptent des lois contraires à la Déclaration universelle des droits de l’homme. Les stratégies officielles de santé publique sont parfois elles-mêmes à la source de ces violations. Les exemples abondent. Des tests ont été rendus obligatoires pour des «populations cibles», comme les nouveaux-nés dans l’Etat de New York, les détenus dans au moins 18 Etats américains, ou les étrangers souhaitant effectuer un séjour de plus de 30 jours en Egypte, en Bulgarie ou en Géorgie. Dans plusieurs Etats américains, les médecins sont tenus de déclarer aux autorités les noms de leurs patients atteints par le VIH. En règle générale, les Etats-Unis refusent l’entrée des séropositifs sur leur territoire.
Dès 1992, Katarina Tomasevski, experte internationale en matière de droit de la personne, dénonçait, dans l’ouvrage collectif Ethics and Law in the Study of AIDS (L’éthique et la loi dans l’étude du sida, publié par l’Organisation panaméricaine de la santé) la violation, dans le contexte du sida, «de la plupart des libertés et des droits fondamentaux prescrits depuis plus de 40 ans». Les experts ont beau répéter qu’aucun motif de santé publique ne justifie des mesures limitant les droits des séropositifs, qu’elles sont généralement inefficaces, voire contreproductives, la discrimination persiste.
Alors que la plupart des maladies suscitent la compassion, le sida entraîne un phénomène inverse. Le stigmate du VIH est lié à de puissants symboles sociaux, sources de préjugés et d’intolérance envers des groupes qui ne sont pas forcément les mêmes d’un pays à l’autre, mais qui ont un dénominateur commun: ils étaient marginalisés avant même l’apparition du sida. Il s’agit des immigrants, des réfugiés, des détenus, des prostitués (hommes ou femmes), des populations autochtones, des utilisateurs de drogues par injection et des homosexuels. Il peut suffire d’appartenir à l’un de ces groupes dits «à risque» pour être considéré comme un «danger» et présumé coupable de propager la maladie. Les personnes qui leur viennent en aide sont souvent vues comme des «complices».
Le monde semble coupé en deux: d’un côté, les malades et ceux qui leur viennent en aide; de l’autre, ceux qui vivent dans l’illusion d’être à l’abri et ne se sentent pas concernés. Dans le premier groupe, certains évitent les services sanitaires ou sociaux, en raison de la stigmatisation dont ils sont l’objet ou de la discrimination qu’ils craignent de subir. Ceux qui ont le plus besoin d’aide, d’information et d’éducation sont ainsi poussés vers la clandestinité, ce qui accroît leur vulnérabilité. Certains ne font pas le test, préférant ignorer leur possible séropositivité. D’autres gardent le secret sur leur état ou le nient.
Les seconds, pratiquant la politique de l’autruche, ne sont pas pour autant épargnés par l’épidémie. Leurs réflexes d’autoprotection entretiennent leur ignorance et créent des mythes forgeant un faux sentiment de sécurité. Ils pensent que le VIH ne «sévit» que parmi les groupes «à risque», communautés hermétiques qu’ils ne fréquenteront jamais. Croire que le VIH respecte les frontières sociales les rend vulnérables à leur tour. A l’échelle institutionnelle, cette idéologie freine les programmes d’éducation contre la pandémie et facilite la diminution des fonds qui leur sont consacrés. Conséquences de l’épidémie, la stigmatisation et la discrimination qui en résultent deviennent ainsi les vecteurs de celle-ci.
Le regretté Jonathan Mann, directeur du Programme mondial de lutte contre le sida à l’Oms (Organisation mondiale de la santé) et du Centre François Bagnoud de l’Université Harvard, a milité pour que la question des droits de l’homme figure en bonne place sur l’agenda de la lutte contre le VIH. Expliquant que la protection des personnes malades ou infectées est essentielle pour des motifs d’ordre éthique, juridique et pragmatique, il a souligné qu’une collectivité ne peut réagir efficacement face au VIH/sida sans respecter le droit fondamental des individus de participer aux décisions les concernant.

Protéger les victimes
Bien que le stigmate du VIH/sida soit un corollaire de l’ignorance, informer la population sur le virus et les risques de contamination ne suffira pas pour l’éradiquer. A l’éducation préventive doit être associée une réelle éducation contre la discrimination. Or cette dernière est encore au stade embryonnaire.
A l’échelle internationale, des experts en santé publique, en droit et en éthique, ainsi que des représentants des communautés touchées par la maladie et des comités de réflexion, insistent depuis plusieurs années sur la nécessité de s’assurer que les politiques visant à ralentir la propagation du sida et à soigner les personnes touchées soient respectueuses de la dignité et des droits de ces personnes, atteintes ou risquant de l’être. Mais les recommandations des experts resteront lettres mortes si elles ne rencontrent pas une compréhension générale et suffisamment de volonté, notamment des décideurs politiques.
En 1998, le Haut Commissariat des Nations unies pour les droits de l’homme et l’Onusida ont publié à l’intention des Etats 12 directives internationales sur le VIH/sida et les droits de la personne. L’une d’entre elles prône la promulgation de lois qui assurent la protection des victimes de pratiques discriminatoires dans les secteurs public et privé, tout en garantissant le respect de la vie privée et de la confidentialité. Une autre s’attaque à l’une des sources du phénomène discriminatoire: elle appelle les Etats à «encourager une large diffusion continue de programmes novateurs d’éducation, de formation et d’information spécialement conçus pour modifier les attitudes de discrimination et de stigmatisation liées au VIH/sida, et y substituer la compréhension et l’acceptation».
L’écart actuel entre le volume de recommandations et la lenteur administrative est patent. Dans les campagnes sur le sida, le volet «discrimination» est souvent laissé pour compte. Le sujet est abordé dans de rares écoles. Quelques films, ça et là, dénoncent le stigmate, mais personne ne peut se féliciter d’une large campagne de sensibilisation ayant un réel impact sur la société.
Les grandes lignes de l’éducation contre la discrimination doivent être tracées dans chaque pays, en fonction de son contexte social et de l’évolution de l’épidémie. Après identification de ses cibles et de ses acteurs, il faudra passer à l’action et adopter des mesures susceptibles de créer un environnement plus convivial pour les personnes qui souffrent du sida, du rejet, de l’indifférence; pour leur famille et leurs amis ainsi que pour les intervenants dans la lutte contre l’épidémie. Sans oublier qu’il s’agit de lutter contre la maladie et non contre les malades.


1. Selon une étude publiée en 1996 par l’UNICEF-Mexique et les autorités de la ville de Mexico, 13 373 jeunes de moins de 18 ans vivent et/ou travaillent dans la rue dans la capitale mexicaine. Entre 1992 et 1995, le nombre de ces jeunes a augmenté de 20%, soit une hausse moyenne de plus de 6% par an.


http://www.aidslaw.ca

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