QUATRE DÉFIS POUR UN MONDE NOUVEAU

Federico Mayor
Federico Mayor





NDLR: La problématique
et les propositions esquissées dans l’éditorial ci-contre sont les thèmes que Federico Mayor développe dans l’ouvrage qui vient de paraître, sous le titre Un Monde nouveau
1.
Federico Mayor est directeur général de l’U
NESCO depuis 12 ans. Son deuxième mandat à la tête de l’organisation s’achèvera en novembre 1999. La nomination de son successeur est un point essentiel de l’ordre du jour de la prochaine Conférence générale (26 octobre-17 novembre 1999), organe souverain de l’UNESCO. Chaque Etat membre y dispose d’une voix.


1. Un Monde nouveau, Federico Mayor, avec la collaboration de Jérôme Bindé (Office d’analyse et de prévision de l’UNESCO), Editions Odile Jacob, Paris, 1999. Des traductions de cet ouvrage en anglais et en espagnol sont imminentes.

«Nous ne pouvons pas prévoir le futur, mais nous pouvons le préparer», affirme Ilya Prigogine, prix Nobel de chimie. L’avenir sera pour une large part ce que nous en ferons, même s’il est incertitude, bifurcation, création aléatoire, par définition mais aussi du fait des circonstances.
Deux bouleversements ont en effet profondément changé notre vision du monde. D’une part, la révolution scientifique nous a fait passer d’un âge de certitudes et de dogmatismes à un océan d’incertitudes et de doutes. Nous avions foi dans la prévisibilité de phénomènes gouvernés par une science sûre et dominatrice: le déterminisme cède le pas à une conception marquée du sceau de l’aléatoire. D’autre part, la troisième révolution industrielle, fondée sur l’âge de l’information et l’introduction accélérée des nouvelles technologies dans tous les secteurs de la vie humaine, est en train de changer le monde en un «monde mondial».
Paradoxalement, cette mondialisation, loin d’entraîner l’homogénéité — désirée ou dénoncée — de la société planétaire, soumet les sociétés à une logique de fractures. Une logique d’appariements sélectifs, de regroupements exclusifs, de séparation, de désagrégation et de désaffiliation. Le succès économique — très asymétrique — d’un système fondé sur la notion de liberté, mais qui a oublié l’égalité et la solidarité, est virtuellement un échec politique: il se double d’une faillite éthique et d’une absolue carence de finalités. La puissance de la mondialisation est vide de sens.
Face à ces fractures et à ce vide, le premier des quatre défis à relever est celui de la paix, un préalable pour venir à bout de tous les autres. Depuis la fin de la guerre froide, aux côtés des pays industrialisés, en développement et en transition, sont apparus les pays en guerre ou rescapés d’un conflit, où l’Etat s’est souvent dissous dans des génocides ou des massacres intercommunautaires.
Deuxième défi: le siècle qui vient verra-t-il croître une pauvreté sans exemple, dont les victimes côtoieraient une richesse sans précédent? Rappelons simplement que, selon le Pnud, la part du revenu des 20% des pays les plus riches, comparée à celle des 20% les plus pauvres est passée de 30 contre 1 en 1960 à 61 contre 1 en 1991 et à 82 contre 1 en 1995.
Le développement durable et la saine gestion de l’environnement planétaire représentent le troisième grand défi. Partout, l’homme aujourd’hui épuise la sève qui aurait nourri l’homme demain. Il faut trouver la voie d’un autre développement, plus économe, plus intelligent, plus solidaire. Il faut, puisque l’humanité a acquis la capacité technique de se suicider en tant qu’espèce, qu’elle apprenne «la maîtrise de la maîtrise», selon le mot du philosophe français Michel Serres.
Enfin, quatrième défi: «le syndrome du bateau ivre». Du fait de la mondialisation, bon nombre d’Etats paraissent avoir égaré cartes, compas, instruments de pilotage et jusqu’à la volonté de se fixer un horizon. Ils sont ballottés par les flots, comme si l’histoire était tombée aux mains de «maîtres anonymes» que nul ne maîtrise plus, qu’ils se nomment marchés financiers, cours des matières premières ou statistiques en tous genres.
Mais la conscience de ces problèmes s’est aiguisée et les solutions existent: l’espoir demeure. Pour peu que nous sachions redonner aux millions et millions de silencieux la possibilité d’exercer leur liberté de pensée et d’expression, alors nous verrons s’infléchir les décisions des puissants face au seul pouvoir qui compte: celui du peuple. La mondialisation ne doit par rester l’apanage des réseaux, des télécommunications, des ordinateurs, de la médiasphère et des marchés; elle doit reposer sur la consolidation d’un espace publique démocratique à l’échelle mondiale. C’est uniquement à cette condition que nous réussirons à humaniser la mondialisation, à en faire une promesse et un projet véritablement universels, à lui conférer un sens.
Voilà le cap que doit suivre le
XXIe siècle.