Des condamnés exécutés dans 37 pays

PEINE DE MORT: L’ABOLITION PROGRESSE
Martine Jacot,journaliste au Courrier de l’UNESCO.
photo
Dessin du Français Roland Topor (1938-1997), publié par Amnesty International en 1982.










Des condamnés
exécutés dans 37 pays

Selon Amnesty International, des condamnés à mort ont été exécutés en 1998 dans les 37 pays ou territoires suivants: Afghanistan, Arabie Saoudite, Autorité palestinienne, Bahamas, Biélorussie, Chine, Congo, Cuba, Egypte, Emirats arabes unis, Etats-Unis, Ethiopie, Guatemala, Irak, Iran, Japon, Jordanie, Kirghistan, Koweït, Liban, Nigeria, Oman, Ouzbékistan, Pakistan, Russie, Rwanda, Saint-Christophe et Nevis, Sierra Leone, Singapour, Somalie, Soudan, Syrie, Taïwan, Thaïlande, Vietnam, Yémen, Zimbabwe.

Au niveau mondial, les Etats abolitionnistes sont dorénavant plus nombreux que ceux appliquant la peine de mort. Et 80% des exécutions ont lieu dans seulement quatre pays.

Dans le tumulte de l’actualité, un événement d’importance pour la cause des droits humains est presque passé inaperçu: le 2 juin 1999, le président Boris Yeltsin a commué en prison à perpétuité la peine de mort des 716 condamnés russes qui attendaient leur exécution. La sentence capitale est ainsi de facto abolie dans ce pays, conformément aux engagements que Moscou avait pris lors de son adhésion au Conseil de l’Europe1 en 1996. Cette année-là, la Russie avait exécuté 140 de ses prisonniers, un triste record presque mondial.
Commentant le décret présidentiel, le ministre russe de la Justice, Pavel Krasheninnikov, a estimé qu’il s’agissait d’«un jour historique» pour son pays. Au-delà, la décision de Moscou est susceptible d’inspirer d’anciennes républiques du bloc soviétique, désireuses d’entrer au sein du Conseil de l’Europe ou de ne pas risquer de s’en faire exclure.

Recul impressionnant de la peine capitale en un siècle
Cette instance est en effet la première à avoir signé, en 1983, un accord international contraignant, qui vise à abolir la peine de mort en temps de paix parmi ses membres. Ce texte (le protocole numéro six à la Convention européenne des droits de l’homme) est entré en vigueur en 1985. Et depuis la chute du mur de Berlin, 22 anciens ou nouveaux pays européens ont aboli la peine de mort, au moins pour les crimes de droit commun, les derniers étant, en 1999 et à ce jour, la Lettonie, Chypre et l’Irlande du Nord. En 1998, l’Azerbaïdjan, la Bulgarie, l’Estonie et la Lituanie avaient pris la même décision pour toutes les catégories de crimes. La même année, le Kirghistan et le Turkménistan ont chacun adopté un moratoire sur les exécutions.
L’Europe n’est pas le seul continent où la cause de l’abolition a gagné du terrain. D’après Amnesty International, le nombre de pays ayant totalement aboli la peine de mort a triplé au cours des 20 dernières années: de 19 en 1979, il est passé à 68 en avril 1999. A cette liste, il convient d’ajouter 14 pays dont les lois ne prévoient cette sentence que pour les crimes commis en temps de guerre, et 23 autres pays dits «abolitionnistes en pratique», parce qu’ils n’ont procédé à aucune exécution depuis au moins 10 ans. Ce total de 105 pays est à comparer aux 90 pays ou territoires qui ont, au contraire, enlevé la vie à au moins un de leurs condamnés durant la même période. La planète compte donc actuellement plus de nations abolitionnistes que de pays appliquant dans les faits la sentence capitale et ce «basculement» est récent: il s’est produit entre 1997 et 1998. A l’échelle du siècle écoulé, la progression est encore plus impressionnante puisqu’en 1899, seuls le Venezuela, le Costa Rica et la petite république de Saint-Marin (enclavée en Italie) avaient décidé de ne plus condamner à mort.
Ces progrès sont indubitablement liés au développement des mouvements en faveur des droits humains, tant au niveau local qu’international. D’une part, la peine de mort est de plus en plus souvent considérée comme un châtiment cruel et inhumain. Son caractère irréversible interpelle toujours les consciences dans les cas, de plus en plus médiatisés, où il s’est avéré que des innocents ont été victimes de procédures entachées d’arbitraire ou d’iniquité. D’autre part, les pressions internationales se sont multipliées. L’année 1999 marque ainsi le dixième anniversaire de l’adoption par l’Assemblée générale des Nations unies de son premier protocole en faveur de l’abolition de la peine de mort.

Les opinions publiques à la traîne
Beaucoup de pays abolitionnistes ont supprimé la sentence capitale dès qu’ils sont sortis de longues périodes de répression politique, comme pour mieux tourner la page. C’est le cas d’anciens pays de l’Est mais aussi de l’Afrique du Sud (en 1997) ou, auparavant, de pays du continent américain comme l’Argentine, le Brésil, le Pérou, le Nicaragua et le Salvador.
Ailleurs, l’intervention de dirigeants politiques courageux a été nécessaire pour passer outre à des opinions publiques restées en majorité acquises à la peine de mort. Ainsi, le gouvernement français et sa nouvelle majorité socialiste ont imposé en 1981 l’abolition à leurs concitoyens plus que récalcitrants: d’après les sondages, il a fallu attendre 1999, soit 18 années, pour que le courant s’inverse en France, pourtant «berceau des droits de l’homme», et qu’une majorité de personnes interrogées se prononce contre le principe de la peine de mort. Dans d’autres pays, le processus a parfois été très long. Ainsi, la Belgique ou la Grèce n’ont aboli la peine de mort qu’en 1996 et 1993 respectivement, plus de 20 années après avoir procédé à la dernière exécution.
Ces succès ne sauraient faire oublier que, selon Amnesty International, au moins 1 625 condamnés ont été victimes de ce châtiment en 1998 dans 37 pays. Quatre d’entre eux, d’après la même souce, totalisent à eux seuls 80% de ces exécutions: la Chine, la République démocratique du Congo, les Etats-Unis et l’Iran. En Chine, faute de données officielles, Amnesty International s’en remet à ses propres sources pour estimer qu’«au moins 1 067 personnes ont été exécutées en 1998 et au moins 1 657 condamnations à mort ont été prononcées cette même année». Dans ce pays, la fraude fiscale est passible de la sentence capitale depuis 1997, ce qui porte à une soixantaine le nombre d’infractions punies de mort. Selon Amnesty, «une centaine» de personnes ont été exécutées en République démocratique du Congo l’an passé et 66 en Iran. Aux Etats-Unis (
voir article page 39), la peine capitale a été appliquée à 68 condamnés, la plupart par injection létale.

Six pays infligent la mort à des mineurs
Trois d’entre eux avaient moins de 17 ans lorsque le crime pour lequel la justice les a condamnés avait été commis. Depuis 1990, seuls six pays ont continué d’infliger la peine de mort à des mineurs au moment des faits: les Etats-Unis, l’Iran, le Nigeria, le Pakistan, l’Arabie Saoudite et le Yémen. Dans ce dernier pays toutefois, un décret présidentiel vient de mettre fin à cette pratique. La Convention relative aux droits de l’enfant des Nations unies prohibe expressément la condamnation à mort de mineurs délinquants. Elle a été ratifiée par tous les Etats membres de l’ONU, à l’exception de la Somalie et... des Etats-Unis.
Considéré comme un autre «berceau des droits de l’homme», les Etats-Unis exerceraient-ils une influence néfaste auprès de certains de leurs voisins? A Port of Spain, capitale de Trinité-et-Tobago (Antilles), neuf condamnés à mort ont été pendus début juin 1999, alors qu’aucune exécution n’avait eu lieu dans cet archipel depuis 1994. Les Bahamas ont remis le gibet en service à deux reprises en 1998, après s’être abstenues pendant deux ans. La pendaison en Jamaïque, «oubliée» depuis 1988, risque fort de réapparaître, alors que 40 condamnés croupissent dans les couloirs de la mort et que plusieurs d’entre eux ont presque épuisé tous les recours légaux. Largement favorables au retour du châtiment suprême, les opinions et les gouvernements de ces îles se disent exaspérés par une criminalité galopante.

Le mythe de l’effet dissuasif
Le même argument a été avancé par les dirigeants des Philippines pour justifier le rétablissement de la peine de mort, en décembre 1993, et la première exécution organisée depuis, en février 1999. Ce pays avait pourtant été le premier d’Asie à abolir le châtiment suprême en 1987, après la chute de Ferdinand Marcos. L’actuel président, Joseph Estrada, a réitéré sa détermination à s’attaquer à la pauvreté, «terreau de la criminalité », mais sans envisager l’abolition. Environ 80% des Philippins, selon les derniers sondages, se déclarent partisans de la peine de mort. Au cours des six dernières années, 914 personnes ont été condamnées à mort aux Philippines.
Pourtant, aucune étude n’a jusqu’à présent pu mettre clairement en évidence un quelconque «effet dissuasif» de la peine capitale. Au contraire, le taux d’homicide a baissé dans plusieurs pays ayant aboli le châtiment suprême, comme par exemple le Canada, si proche des Etats-Unis. Amnesty International et d’autres organisations de défense des droits humains espèrent que ce dernier pays (parmi d’autres) abolira au moins la peine de mort pour les mineurs au moment des faits, les malades mentaux et les personnes âgées.



1. Créé en 1949, le Conseil de l’Europe, qui siège à Strasbourg (France) vise «le renforcement de la démocratie, des droits de l’homme et de l’Etat de droit» dans l’espace de ses pays membres. Ces derniers sont passés de 23 avant la chute du mur de Berlin, en 1989, à 40 aujourd’hui.


• Amnesty International, secrétariat international,
1 Easton Street, WC1XOW Londres,
tél: (44 171) 413 55 00, fax: (44 171) 956 11 57.
Internet:
http//www.amnesty.org
• Death Penalty Information Center:
http//www.essential.org/dpic
• L’actualité dans le domaine de la peine de mort:
http://iep.univ-lyon2.fr/PdM