L’EXCEPTION AMÉRICAINE
Vicky Elliott, Journaliste au San Francisco Chronicle.

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Au Texas, les condamnés à mort exécutés ne peuvent pas avoir leur nom gravé sur leur tombe. Seul figure leur matricule.















S’opposer publiquement à la peine de mort aux Etats-Unis paraît relever du suicide politique, dans un climat toujours marqué par la droite chrétienne.

Le nombre d’exécutions augmente aux Etats-Unis: il y en a eu 68 en 1998, contre 11 en 1988. La peine capitale est en vigueur dans 38 des 51 Etats de l’Union, où 3 500 prisonniers attendent dans les couloirs de la mort. En plus de prononcer la peine capitale contre des délinquants mineurs au moment des faits, les Etats-Unis se distinguent aussi en appliquant cette sentence aux débiles mentaux.
Comment expliquer que quatre Américains sur cinq approuvent cette politique? Cet appui avait certes brièvement chuté (à 42%) au plus fort de la lutte pour les droits civiques, dans les années 60, mais, depuis que la Cour suprême a rétabli la peine de mort en 1976, après un moratoire d’une dizaine d’années, elle bénéficie d’un soutien presque monolithique. Il ne fléchit (à 60% environ) que si le sondage propose, en guise d’alternative, la prison sans libération conditionnelle.

Le Sud, ceinture de la mort
La peur du crime persiste et le climat reste à la répression. Les législateurs ne cessent d’allonger la liste des «circonstances aggravantes» qui, dans beaucoup d’Etats, est communiquée au jury lorsqu’il s’apprête à délibérer sur la sentence dans une affaire passible de mort. Baptisée «ceinture de la mort» (death belt), la région des Etats du Sud, avec leur passé de lynchage, pèse lourd dans les condamnations. En 1997, la moitié des exécutions a eu lieu au Texas. Mais la Californie, qui dépense plus pour ses prisons que pour ses universités, détient le record absolu du nombre de détenus attendant d’être exécutés. L’Etat de New York a rétabli la peine de mort, alors que son gouverneur, Mario Cuomo, était l’un des rares hommes politiques à oser préconiser publiquement de l’abolir. Et les autorités de l’Arizona ont fait savoir qu’elles allaient accélérer le rythme des exécutions.
Aux Etats-Unis, les rapports humains, bâtis sur un fond puritain, sont imprégnés d’une culture du port d’armes et le manichéisme du pionnier exigeant que le bandit soit pendu au crépuscule n’est pas loin. La forte influence de la droite chrétienne rend politiquement suicidaire toute critique ouverte de la peine de mort. Le droit de grâce réservé à l’exécutif la commuait souvent en prison à perpétuité dans les années 30 et 40, à la grande époque des gangsters. Ce droit est aujourd’hui rarement exercé. Juste après son élection à la présidence en 1992, le gouverneur Bill Clinton a approuvé la mise à mort d’un handicapé mental dans l’Arkansas. Cette même année, le gouverneur démocrate de Californie Gray Davis pouvait empêcher deux exécutions; il ne l’a pas fait.
Justice pénale et politique électorale se mêlent inextricablement. Les procureurs sont élus. Dans les Etats, les juges sont nommés, mais leur maintien dépend d’un vote aux élections législatives suivantes. Les juges fédéraux sont nommés à vie, mais leur confirmation fait l’objet d’âpres batailles au Congrès. L’opinion publique, elle, estime que les procédures sont trop longues et pointilleuses dans les affaires de condamnations à mort, d’autant qu’elles peuvent coûter 1,2 million de dollars à un Etat. Dans tout le pays d’ailleurs, les assemblées législatives ont restreint les possibilités de faire appel.
Parallèlement, le déséquilibre racial reste lourd. En 1984, la Cour suprême a pris un arrêt pour le corriger, dans la sélection des jurys. Mais, sur les 1 838 procureurs des Etats où elle est en vigueur, il n’y avait en mai 1999 que 22 Hispaniques et 22 Noirs. A peu près autant de Noirs que de Blancs sont assassinés, mais 81,8% des 500 condamnés qui ont été exécutés entre 1977 et 1998 l’ont été pour le meurtre d’un Blanc ou d’une Blanche. Si l’on écarte les affaires exceptionnelles comme les tueurs en série, la peine de mort frappe davantage, pour des crimes d’égale gravité, les Noirs pauvres qui ne peuvent s’offrir une défense correcte.
L’opinion est-elle en train d’évoluer? Une série d’erreurs judiciaires reconnues ainsi que l’annulation de plusieurs condamnations à mort ont créé un courant en faveur à la fois d’un nouveau moratoire sur les exécutions et d’un projet qui affecterait l’argent consacré actuellement à l’application de la peine de mort au soutien des familles des victimes. Il se pourrait aussi que, si un démocrate remporte les prochaines présidentielles et nomme à la Cour suprême deux nouveaux juges qui ne soient pas très conservateurs, l’équilibre actuel en son sein soit modifié.
En attendant, les prisonniers sont toujours plus nombreux dans le couloir de la mort. Un mineur, en Oklahoma, martèle: «Me condamner à mort […] c’est affirmer que ma vie n’a aucune valeur; que je ne peux m’amender, que je suis totalement irrécupérable.» Il est étrange qu’une nation croyant si fort en la perfectibilité de l’individu continue de supprimer tant de vies.