Le site du mois

WEB-TV: MEURTRE, MARIAGE OU COHABITATION?
Francis Balle et Sophie Boukhari. Respectivement universitaire français, auteur du Dictionnaire des médias (Larousse, 1998) et de Médias et Sociétés (9e édition, Ed. Montchrestien, 1999); et journaliste au Courrier de l’UNESCO.
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La technologie numérique permet de faire diffuser la même vidéo indifféremment via Internet ou via la télévision.










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Internet est une technologie dite «pull»: elle suppose une attitude active de l’usager, qui va chercher les documents qu’il désire. En revanche…








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… la télévision est une technologie dite «push»: on la regarde passivement, en puisant dans la gamme limitée des programmes disponibles.










Le site du mois
www.unesco.org/netaid

Un nouveau site de l’UNESCO a été lancé début septembre en coopération avec Netaid, un programme qui utilise Internet pour lutter contre la pauvreté. Créé par le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), avec l’aide de l’entreprise privée Cisco Systems, Netaid a une capacité de 60 millions de connexions par heure. Il utilise le pouvoir des réseaux pour rassembler des gens du monde entier, qui souhaitent échanger des idées et partager des idéaux, faire don de biens et de services, ou tout simplement en savoir plus sur les causes de la pauvreté et les moyens de la combattre.
Sur son site, l’U
NESCO met en avant des projets communautaires et informels, qui misent sur les compétences des pauvres eux-mêmes et les encouragent à s’organiser.

Les frontières sont de plus en plus floues entre Internet et le petit écran. Comment la télévision survivra-t-elle dans le grand tourbillon de cette «convergence»?

Internet est-il l’avenir de la télévision, comme le proclament de nombreux acteurs du paysage audiovisuel mondial? Après avoir été le roi des médias dans la deuxième moitié du
XXe siècle, le petit écran, que l’on regarde passivement, de loin, affalé sur son canapé, s’effacera-t-il devant l’ordinateur, interactif, proche de soi, que l’on utilise en général penché en avant? Ou alors, grâce à la généralisation des dernières innovations technologiques, vont-ils converger pour produire une nouvelle génération de produits hybrides (qui ne ressembleront ni la télé ni à l’ordinateur que l’on connaît) et de services audiovisuels, plus ou moins coûteux et interactifs? Imaginez par exemple un écran qui présenterait des images où l’on pourrait activer tous les points, à tout instant. En regardant Titanic, on pointerait grâce à une télécommande à infrarouge, comme avec une souris d’ordinateur, sur la figure de Leonard DiCaprio pour obtenir sa biographie sur le web ou lui envoyer un courrier électronique; on cliquerait sur ses chaussures pour téléacheter les mêmes ou sur l’épave du Titanic pour télécharger, moyennant finances, d’autres vidéos concernant le célèbre paquebot.

Bataille entre deux pôles
On n’en est pas là. Et bien malin, aujourd’hui, qui vous dira exactement de quoi accoucheront, à terme, les liaisons tumultueuses entre Internet et la télévision. Il est en revanche indéniable que les frontières se brouillent entre les deux médias. Après s’être jaugés comme des frères ennemis, les deux mondes de l’informatique et de l’audiovisuel ont compris qu’ils avaient besoin l’un de l’autre et pouvaient tirer profit de leur «convergence» technologique: grâce à la révolution numérique, n’importe quels textes, graphiques, sons et images peuvent être traduits dans un même langage informatique, et utilisés indifféremment sur le Net ou par la télévision (devenue numérique).
D’où les grandes manœuvres que l’on observe actuellement dans l’industrie qui se développe au carrefour de l’audiovisuel, de l’informatique et des télécommunications. Une véritable bataille oppose notamment deux énormes pôles. D’un côté, le leader mondial des services en ligne, AOL, s’est allié avec Phillips et DirecTV (premier opérateur américain de télévision numérique par satellite) pour tenter de gagner la course à l’audience du xxie siècle. En face, AT&T, premier groupe de télécommunications du monde et premier opérateur américain du câble (qui donne aussi l’accès à l’Internet à haut débit) fait équipe avec Microsoft, qui cherche à imposer ses logiciels sur les réseaux et dans les nouveaux décodeurs qui équipent les téléviseurs numériques.
Les raisons qui poussent les deux mondes de l’Internet et du petit écran à se rapprocher ne manquent pas. Internet accapare une part croissante de l’audience de la télévision, menaçant ses recettes publicitaires. Plusieurs études récentes menées aux Etats-Unis montrent que la consommation de télé (en moyenne, quatre heures par jour, contre trois en Europe) a baissé depuis la généralisation du web chez les moins de 30 ans. Le mouvement devrait s’amplifier quand les jeunes Américains auront accès à l’Internet à haut débit (dont seuls 700 000 foyers sont encore équipés).
Quant aux industriels du Net (fournisseurs de services, éditeurs de logiciels, etc.), ils veulent transformer les téléspectateurs en internautes pour élargir leur marché: les taux de pénétration de l’ordinateur ne sont en effet nulle part comparables à ceux du petit écran. Dans les pays développés, ces derniers se situent autour de 95% des foyers, contre seulement de 20% à 35% pour les ordinateurs, qui effraient toujours de nombreuses personnes: ils sont plus difficiles à manier et restent assimilés au monde du travail.

Télévision numérique: le Net chez tout le monde
Ainsi, à l’aube de l’an 2000, le web s’enrichit toujours plus de sons, d’images vidéo et de programmes de télévision. Dans un mouvement symétrique, les télévisions, en devenant numériques, se mettent à offrir des services interactifs et l’accès à Internet.
Depuis le lancement de WebTV aux Etats-Unis en 1996, et son rachat par Microsoft en 1997, les initiatives se multiplient pour que les téléspectateurs puissent accéder au Net depuis leur petit écran. Cette possibilité a d’abord été offerte grâce à la mise au point de boitiers reliant le téléviseur à la prise téléphonique. Avec la généralisation de la télévision numérique, des superdécodeurs permettront à l’avenir aux téléspectateurs d’accéder — par le câble, le satellite ou les ondes hertziennes — non seulement à une multitudes de chaînes (souvent payantes), mais aussi à la Toile et à d’autres services interactifs offerts dans les bouquets numériques: météo personnalisée, journal local, banques de données permettant d’enrichir un programme, galerie marchande, banque à domicile, etc. Selon de récentes études, le parc mondial de décodeurs interactifs atteindra 61 millions d’unités dès 2003.
Un consensus semble se dessiner pour estimer que le réseau des réseaux ne deviendra un média vraiment populaire que s’il arrive dans les foyers par la petite lucarne. Selon une récente étude publiée en Angleterre, 70% des nouveaux internautes y accéderont ainsi. Il y a de fortes chances pour que la même logique prévale dans les pays en développement. En Inde, le fournisseur de service Satyam Infoway vient d’ailleurs de lancer un boîtier permettant aux téléspectateurs de passer sur le Net. Au Royaume-Uni, la quasi-totalité de la population devrait avoir accès à la télévision numérique d’ici à quelques années. Chris Smith, le secrétaire à la Culture, a déclaré en septembre 1999 que son gouvernement voulait faire entrer Internet chez Monsieur tout le monde.
Du coup, et c’est d’ailleurs l’objectif, le commerce électronique devrait décoller: le téléspectateur lambda recevra par exemple, en haut de son écran, un bandeau publicitaire annonçant une superpromotion pour une marque de jeans. Il n’aura qu’à cliquer dessus avec sa télécommande pour accéder au site web de la marque en question et téléacheter le produit.
En dehors de cette fonction proprement commerciale et par le même procédé, Internet offrira aux téléspectateurs sa gamme infinie de services en ligne d’information, de formation et de divertissement. Loin de tuer le petit écran dans les années qui viennent, il lui donnera au contraire un second souffle, en le faisant entrer, bien plus encore que le câble ou le satellite, dans l’ère de la diversité et de l’abondance.

Le boom des «webchannels»
Tandis qu’Internet passe à la télé, un double mouvement s’accélère également dans l’autre sens. D’une part, le Net s’ouvre aux chaînes de télévision existantes et d’autre part, à des «webchannels» — des chaînes exclusivement créées pour lui. Ce boom de la télévision sur Internet peut surprendre étant donnée la qualité exécrable des images. Dans l’état actuel des choses, y faire circuler de la vidéo revient un peu à vouloir faire passer un éléphant par le chas d’une aiguille. Le débit sur le réseau téléphonique est beaucoup trop faible et très irrégulier: la qualité de la réception varie selon l’encombrement des «tuyaux» et le nombre de personnes connectées. Les images se succèdent à un rythme de quatre ou cinq par seconde (soit cinq fois moins vite que sur une télévision classique), la taille de l’image ne dépasse pas 25 cm2, la saturation du trafic provoque des interruptions fréquentes et soudaines de la diffusion. Mais les chaînes de télévision, des plus petites aux grands «networks», savent que dans les 10 prochaines années, d’importantes innovations vont changer la donne: accélération du débit, images 3D, plein écran, etc.
Selon les responsables de Comfm — un portail (site d’entrée sur le web) français qui présente les produits audiovisuels en ligne —, plus de 100 chaînes de télévision diffusaient, à la mi-1999, des programmes en direct et en continu via Internet. De plus, des centaines de chaînes généralistes et thématiques proposent des archives audiovisuelles en accès gratuit ou payant.
Diffuser de la télé sur le Net, c’est bien sûr atteindre un public mondial, à bien moindre frais que via le câble ou le satellite. De surcroît, dans l’environnement de plus en plus concurrentiel créé par l’explosion de l’offre audiovisuelle, les télévisions comptent se servir de la Toile pour devenir plus attractives. Pendant un match de foot, le «webspectateur» peut, par exemple, consulter la biographie des joueurs ou l’histoire des équipes en lice, en cliquant dans une barre de menu qui court le long de l’écran. Ou il peut approfondir un sujet pendant le journal télévisé, en allant chercher sur le Net de l’information complémentaire et des vidéos disponibles à la demande. Reste à savoir si cette offre pléthorique ne dépasse pas le seuil de saturation du spectateur moyen.
Les chaînes télévisées en ligne, en dépit des tâtonnements actuels, rêvent aussi de devenir des portails à succès. Leurs programmes serviraient à attirer les consommateurs, qui seraient orientés vers des galeries marchandes virtuelles. Elles y distribueraient non seulement des cassettes vidéos, jeux, CD, etc., mais également tous types de produits, du vêtement au fromage. Certains gros networks espèrent enfin regagner sur le réseau une partie de l’audience qu’ils sont condamnés à perdre — au profit de l’offre télévisuelle concurrente et d’Internet. Ils se lancent dans la création de sites qui complètent leurs programmes télévisés, sans les menacer. Pour la première fois, fin septembre 1999, un grand network américain, ABC, a ainsi lancé, en direct, un journal télévisé interactif «web-only». Diffusé exclusivement sur le Net à 12h30, il vise à capter une nouvelle audience, celle des employés de bureaux prenant leur pause-déjeuner.

Un pari sur le fractionnement de l’audience
Une télévision d’un genre totalement nouveau — les webchannels — est par ailleurs en train de voir le jour: une myriade de petites chaînes d’entreprise, militantes, ou très spécialisées (dans la médecine, la cuisine, etc.). Avantage non négligeable: leurs coûts de production et de diffusion sont dérisoires. Pour de nombreux créateurs de ces chaînes du web, la télévision de masse n’a qu’un avenir limité. Eux parient sur le fractionnement de plus en plus grand de l’audience: initié par le câble et le satellite, ce phénomène ne fera que se renforcer à l’ère du numérique, favorisant l’émergence de télévisions communautaires. En regardant ces chaînes hyperthématiques, les webspectateurs peuvent consulter d’autres documents sur le thème traité ou «bavarder» (chat) avec des personnes connectées au même site.
Plus de 40 millions de personnes (soit environ un quart des internautes) sont déjà équipées de logiciels de réception de fichiers audio et/ou vidéo, pour accéder à tous ces sites; et le leader mondial des portails audiovisuels, Broadcast.com (récemment racheté par Yahoo!), enregistre un demi-million de visiteurs par jour.
Et demain? La convergence TV/web ira-t-elle jusqu’à provoquer la disparition progressive de notre chère télévision? Cette hypothèse semble peu probable, tant les deux modes de communications sont distincts (le Net répond aux besoins de l’individu quand la télé obéit à une logique de masse) et les publics différents (l’internaute est actif et le téléspectateur passif).
Il y a donc fort à parier que la télévision restera la télévision, qu’on la regarde sur un type d’écran ou un autre: il y aura toujours un public pour aimer ingurgiter la succession des programmes proposée par sa chaîne préférée. Et la télévision de masse aura toujours sa place pour retransmettre de grands événements médiatiques fédérateurs, comme l’enterrement de Lady D ou la finale de la Coupe du monde de football.

Le Courrier de l'UNESCO