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Les lumières
s’éteignent. Le rideau se lève. Des images rayées, pleines de
grains de poussière, défilent sur l’écran taché. Les
haut-parleurs crépitent, quand le film – fragile bande de celluloïd –
se laisse entraîner dans le projecteur.
«Zone grise» au centre-ville
Nous sommes au cinéma
Thari, dans le centre de Johannesburg. Tout autour, il n’y a qu’îlots délabrés
et immeubles de bureaux vides. Howard, le projectionniste, règle son appareil
avant d’inviter le public à pénétrer dans un univers d’action,
de beauté, et d’idéaux probablement inatteignables dans la vie.
A cette heure-là, le centre-ville de Johannesburg est calme. Dans la «cité
de l’or» autrefois florissante, les salariés quittent leurs bureaux
entre six et huit heures du soir. Beaucoup partent vers les bidonvilles de la périphérie,
d’autres regagnent en voiture les banlieues chic et soigneusement gardées
du nord de la ville. La destination dépend de la couleur de la peau.
On ne voit plus guère les riches noctambules qui, au plus fort de l’apartheid,
descendaient à une heure tardive boire un verre dans la tour Carlton. Le centre-ville,
la nuit, est devenu une sorte de «zone grise», où règnent
le crime organisé, la prostitution, la drogue et la justice sommaire. Ceux
qui y restent n’ont aucun autre endroit où aller. Ce sont les enfants des
rues ou d’incorrigibles aventuriers qu’excitent ces lieux dénoncés
comme «les plus dangereux du monde».
Tous les enfants des rues sont noirs. Ils se sont généralement enfuis
d’un foyer pauvre où l’on abusait d’eux d’une façon ou d’une autre.
Dans la rue, ils apprennent l’art de la survie: il leur faut trouver un clan qui
leur convienne et se faire leur place dans une hiérarchie qui désigne
celui qui portera le pull-over pendant les nuits glacées. Même s’ils
grelottent, leur pire ennemi n’est pas le froid. C’est la solitude.
Un lieu sûr et chaud
Dans la journée, ils ont peut-être fait les poubelles, volé,
mendié. Beaucoup sniffent de la colle. Les refuges officiels pour enfants
des rues, parfois gérés par les Eglises, offrent des lits superposés
et une soupe populaire. Certaines nuits, de bons Samaritains distribuent des aliments.
Si presque tous les enfants ont passé un moment dans un de ces centres, ils
n’y restent jamais très longtemps. Certains, après y avoir satisfait
leurs besoins vitaux, prennent la direction du cinéma Thari, sur Market Street.
Bien qu’elle ait grand besoin d’être rénovée, cette salle est
devenue un lieu sûr et chaud, où les sans-abri peuvent trouver un toit.
Outre les enfants des rues, le Thari attire d’autres déshérités,
tombés dans les trous du très lâche filet de la protection sociale
sud-africaine. Le propriétaire n’est pas opposé à ce que sa
salle de spectacle serve de dortoir aux enfants perdus. Il ne pose qu’une seule condition,
mais il y tient: pas d’alcool et pas de drogue. Chaque nuit, 20 à 30 gosses
s’installent du mieux qu’ils peuvent sur la moquette élimée du Thari.
Un petit somme entre Terminator
et Air force One
«C’est dur, très dur de se faire accepter ici, observe un habitué,
mais quand on est admis, c’est comme une grande famille.» Il enchaîne
sur les dures réalités de la vie dehors, dans la ville, avec ses millions
d’habitants. Dedans, on peut se trouver une place au fil des rangées de sièges
délabrés, et regarder des films d’action de second ordre. Une nuit
où il a dormi dans la rue, on lui a volé ses chaussures pendant son
sommeil. Encore une bonne raison de payer deux rands (trois francs français)
pour piquer un petit somme entre Terminator et Air Force One.
Miklos Zenasi, 66 ans, est un autre spectateur régulier. Chaque soir, il arrive
à peu près à la même heure et gagne sa place favorite,
au premier rang. C’est là que, discrètement, il s’affale pour la nuit.
Miklos, que tout le monde ici appelle «le Vieux», admet sans peine qu’il
n’est plus la «forte tête» d’antan. Il a déserté
de l’armée hongroise, a fui le régime communiste et a fini en Afrique
du Sud après maints détours. Maintenant, il le reconnaît, il
est trop vieux pour l’aventure. Il ajoute, en montrant diverses parties de son corps,
qu’il n’est plus qu’un amas de plaies et de douleurs. Il se tait un moment. Puis
il confie que, ces dernières années, il a passé plus de nuits
face à ce grand écran qu’ailleurs.
Vers six heures du matin, quand Arnold Schwarzenegger en a fini avec son ultime ennemi,
la ville, dehors, commence à reprendre vie. Il est temps pour le cinéma
Thari d’expulser ses enfants vers le jour qui se lève. Peut-être les
retrouvera-t-il le soir même, lorsque Howard règlera son projecteur
pour d’autres rêves. |
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Le Courrier de l'UNESCO
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Un pays très
inégalitaire
Si son PNB par habitant (3 210 dollars) classe
l’Afrique du Sud (41 millions d’habitants, 1,2 million de km2)
parmi les pays intermédiaires, elle reste, cinq ans après la fin de
l’apartheid, l’une des sociétés les plus inégalitaires au monde.
Le niveau de vie d’un tiers de la population est celui des habitants des pays développés,
mais plus de la moitié vit dans les conditions propres au tiers monde. Parmi
cette majorité des Sud-Africains, quasi-exclusivement des Noirs, la moitié
a suivi un cycle complet d’éducation primaire, le quart des foyers a accès
à l’électricité et à l’eau courante, un tiers des enfants
souffre de malnutrition chronique. Le sous-emploi y est si marqué que le taux
national de chômage est l’un des plus élevés au monde.
Source: Banque mondiale
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Un œil discret
Le photographe sud-africain Thys Dullaart,
31 ans, qui travaille pour le quotidien Johannesburg Star, a remporté le prix
mondial de la photographie de presse 1999 (catégorie «vie quotidienne»)
pour son reportage sur les enfants des rues de Johannesburg, dont sont extraites
ces photos. Il a travaillé aussi discrètement qu’il a pu, avec un petit
appareil Leica très silencieux. Il cite le grand photographe français
Henri Cartier-Bresson, qu’il admire: «Qui veut prendre du poisson ne doit pas
agiter l’eau.» De même, qui veut prendre des photos dans un cinéma
ne doit pas troubler la séance.
«Vivre et travailler à Johannesburg m’a appris beaucoup sur les enfants
des rues, poursuit-il. Comme j’étais curieux de voir leurs réactions
à mes photos du cinéma Thari, je me suis arrangé pour que certains
des garçons figurant sur les clichés me retrouvent à l’exposition
mondiale annuelle de la photographie de presse. A ma grande surprise, ils ont préféré
commenter un reportage sur les enfants des rues en Roumanie. Leur première
réaction a été: “Mais c’est des Blancs!” La discussion qui a
suivi m’a donné l’impression que c’étaient eux qu’ils voyaient sur
ces photos venues de Roumanie…»
T.D.
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