«L’auteur de Pereira»

Bibliographie

ANTONIO TABUCCHI: DOUTER TOUJOURS, DÉNONCER PARFOIS
Propos recueillis par Asbel López, journaliste du Courrier de l’UNESCO
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Antonio Tabucchi








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«Le sel de toute civilisation est le mélange». Ici, à Berlin, des policiers éloignent des gitans roumains.







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«Il faut faire la différence entre des skin heads qui ne sont que brutalité et ceux qui théorisent et promeuvent la haine raciale.». Ci-dessus, des skin heads de la banlieue parisienne.





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Dans le village de Odo mau Atas au Timor-Oriental, chacun attend patiemment l’ouverture d’un bureau de vote, le jour du référendum sur l’indépendance, le 30 août 1999.











«L’auteur de Pereira»

Antonio Tabucchi a l’habitude d’écrire ses romans dans la touffeur des après-midi de juillet à Lisbonne, où il vit six mois de l’année. Mais durant l’été 1999, d’autres préoccupations l’ont tourmenté. Aucun de ses collègues du Parlement international des écrivains ne pouvait se rendre au Timor-Oriental pour rédiger, fin août, la chronique du référendum, étape historique dans la lutte du peuple timorais pour son indépendance. Il a hésité à se rendre dans cette île située à 700 kilomètres au large de l’Australie: il craignait de ne pas être de retour à temps pour apporter un témoignage capital dans le procès à Florence d’une famille de gitans.
Vivre à ce rythme n’a rien d’exceptionnel dans la vie de l’écrivain de 56 ans. Antonio Tabucchi attend l’événement toutes fenêtres ouvertes. Il sait que la découverte d’un livre, d’un tableau, d’un individu peut bouleverser toute une vie. La sienne a basculé dans un train, alors qu’il lisait Tabacaria du poète portugais Fernando Pessoa (1888-1935). Il partit étudier à Lisbonne et se fit adopter par ce pays qui fait désormais parti de son «bagage génétique». Avec María José de Lancastre, il a traduit en italien l’œuvre la plus importante de Pessoa. Cet écrivain lisboète lui a inspiré une pièce de théâtre et un essai. En 1992, il a publié Requiem, un roman écrit en portugais qui fut ensuite traduit par un ami en italien. Marié avec une lisboète, il est père «d’une fille qui est plus portugaise qu’italienne et d’un fils qui est plus italien que portugais».
Son village natal, Vecchiano, est tout proche de la tour inclinée de Pise en Toscane. Non loin de là, se trouve l’Université de Sienne, où il enseigne la littérature six mois par an. Le thème de son prochain cour est l’œuvre du poète brésilien Carlos Drummond de Andrade (1902–1987), qu’il a connu à Rio de Janeiro.
Il est chroniqueur en Italie pour le Corriere della Sera et en Espagne pour El País. Il a reçu, entre autres distinctions littéraires, le prix Médicis de la meilleure œuvre étrangère en 1987, le prix européen Jean Monnet en 1994 et le prix Nossack de l’académie Leibniz en 1999.
Au cours de la campagne électorale italienne de 1995, le protagoniste de son roman Pereira prétend est devenu un symbole pour l’opposition de gauche à Silvio Berlusconi, le magnat italien de la presse. De nombreux citoyens se sont sentis proches de ce journaliste portugais qui en 1938, en pleine dictature Salazar, a eu l’audace de commettre un acte de rébellion inédit. Aujourd’hui encore, Antonio Tabucchi est avant tout connu comme «l’auteur de Pereira».










La violence xénophobe est un choc frontal pour l’Europe. C’est celui contre lequel il me paraît essentiel qu’un intellectuel, un écrivain, s’exprime et s’oppose








Bibliographie

La plus grande partie de l’œuvre d’Antonio Tabucchi a été traduite en français. Parmi les principaux titres, parus essentiellement chez Christian Bourgois, au Seuil, et dans la collection 10-18, on peut citer Le Petit navire, La Tête perdue de Damasceno Monteiro, Rêves de rêves, La nostalgie, l’automobile et l’infini: lecture de Pessoa, Une Malle pleine de gens, Romans, Pereira prétend, La Gastrite de Platon (Mille et une nuit -1997), L’Ange noir, Récits complets, Piazza d’Italia, Les Trois derniers jours de Fernando Pessoa, Requiem, Femme de Porto Pim et autres histoires, Le Jeu de l’envers, Petits Malentendus sans importance, Nocturne indien, Le Fil de l’horizon, Les cartes du désir (Idea Books - 1989), La tentation de Saint Antoine (A. Biro - 1989), Dialogues manqués.

Pour l’écrivain italien, le rôle de l’intellectuel est d’instiller le doute. Et de sonner l’alarme «quand la situation est grave».

Le personnage de votre roman le plus célèbre, Pereira prétend, est un vieux solitaire, veuf et introverti, qui est chargé des pages culturelles d’un quotidien. Pourquoi avoir choisi un antihéros?
J’ai toujours aimé les personnalités tourmentées et contradictoires. Plus on doute, mieux on se porte. Les gens qui doutent souvent ont quelquefois une vie plus pénible et épuisante, mais ils sont plus vivants; ce ne sont pas des machines. Je préfère l’insomnie à l’anesthésie. Je n’aime pas les personnages dont les vies sont pleines, satisfaisantes. Dans mes livres, je ne me mets jamais du côté du pouvoir, mais du côté de celui qui en a souffert. Mon premier roman, Piazza d’Italia, est une tentative de raconter une histoire qui n’a jamais été écrite, celle des vaincus de l’Histoire, en l’espèce les anarchistes toscans. Les vaincus, les paumés, ceux qui cherchent sont les uniques sujets de mes livres.

Que cherchent-ils?
Ils se cherchent eux-mêmes au travers des autres: je pense que c’est la meilleure façon de se trouver soi-même. C’est ce que cherche le protagoniste de Nocturne indien, qui part sur les traces d’un ami disparu en Inde. C’est aussi celle de Spino, le personnage principal du roman Le Fil de l’horizon, lorsqu’il essaie de redonner une identité à un cadavre anonyme. J’ignore si ces personnages parviennent à se trouver eux-mêmes, mais je suis convaincu que dans leurs parcours existentiels, ils n’ont pas d’autre choix que celui d’affronter l’image que les autres leur renvoient. Ils sont obligés de s’y regarder comme dans un miroir afin, peut-être, de parvenir à entrevoir quelque chose d’eux-mêmes.

En 1995, vous avez remporté un tel succès en Italie avec Pereira prétend qu’on a évoqué votre candidature au poste de sénateur. Ne regrettez-vous pas d’avoir décliné cette offre?
Non, je préfère poursuivre la vie que j’ai choisie. J’aime être professeur d’université. La littérature est ma vie, bien sûr. Mais d’un point de vue existentiel, être professeur me convient. La littérature n’est pas pour moi un travail quotidien. Elle appartient au domaine du désir, du rêve et de l’imagination. Je refuse de promouvoir ma propre image. Apparaître à la télévision ou fréquenter les cercles littéraires ne m’intéresse pas. Je vis retiré chez moi, entouré de ma famille et de mes amis. Des hommes politiques exercent leur profession beaucoup mieux que je ne pourrais le faire. Il me paraît plus intéressant de rester vigilant: ma fonction est de surveiller les politiciens, pas de prendre leur place.

Votre dernier roman, La Tête perdue de Damasceno Monteiro (1997), débute par l’assassinat d’un homme dans un commissariat, près de Lisbonne. Son corps décapité a été retrouvé dans un parc. Pourquoi avoir choisi un fait réel comme point de départ de votre récit?
J’étais au Portugal lorsque s’est produit ce fait divers d’une violence inouïe. Il m’a profondément choqué. Quand un crime va aussi loin dans l’horreur, il nous touche personnellement. On se sent à la fois scandalisé et coupable. Mon émotion, ma sensibilité et mon imagination d’écrivain ont été bouleversées par cette histoire. J’ai ici les rapports du Conseil de l’Europe de Strasbourg sur les droits de l’homme. Ses enquêteurs ont vérifié les conditions d’incarcération dans toute l’Europe; ils ont examiné les relations entre la police et les citoyens dans les commissariats, ces lieux de détention où vous et moi pourrions être conduits si nous commettions une infraction quelconque.

Vous avez utilisé ces documents pour écrire votre roman?
Bien sûr. Je voulais connaître la situation du Portugal en particulier, qui est plutôt préoccupante. Mais en lisant les autres documents, je me suis rendu compte qu’elle l’est aussi dans presque tous les pays européens, même dans ceux qui semblent les plus démocratiques. La démocratie est perfectible. Il faut la surveiller et demeurer vigilant. J’ai pensé qu’il me fallait dépasser le fait divers et en parler au travers d’un roman, qu’il revenait à la fiction de traiter cet acte de violence. En écrivant un roman, j’ai senti que mon émotion et mon indignation trouveraient une forme d’expression plus ample, parce que plus symbolique, et susceptible de toucher beaucoup de pays européens.

Quelle a été la réaction de l’opinion publique portugaise à la sortie de votre livre?
La presse ne m’a pas beaucoup sollicité. En général, les gens sont peu enclins à l’autocritique. Je peux comprendre que l’on trouve gênant qu’un écrivain étranger vienne sonder sa propre réalité. Mais lorsque l’auteur du crime, le sergent José Dos Santos, a finalement avoué et a été condamné à 17 ans de prison, les journaux portugais sont venus me trouver comme une sorte de Sibylle pour me demander comment j’avais pu prédire ce procès dans mon roman. J’étais alors à Istanbul. Quand je suis rentré à l’hôtel, des fax remplis de questions des journaux m’attendaient à la réception. Je n’ai pas grand mérite: lorsque l’on dispose de deux ou trois éléments, il ne faut pas être grand clerc pour parvenir à certaines conclusions. L’imagination et la littérature sont aussi une forme de savoir, mais intuitif. Un savoir qui a peu en commun avec la logique de Wittgenstein
1, comme je l’écris dans La Gastrite de Platon, mais un savoir tout de même, qui procède du doute et du soupçon.

La Gastrite de Platon reprend un débat qui vous a opposé à l’écrivain italien Umberto Eco. Où se situe votre désaccord avec lui?
Pour Eco, l’intellectuel est un organisateur culturel, c’est à lui qu’il revient de diriger une revue ou un musée. En d’autres termes, un administrateur. Je pense qu’il s’agit d’une vision mélancolique de l’intellectuel. Je revendique le droit de prendre position à l’occasion. S’il se passe quelque chose de grave dans le monde ou chez soi, notre devoir et de s’en inquiéter. Ne serait-ce que pour le signaler, le singulariser, le transmettre et sonner l’alarme: «Attention, voilà ce qui se passe dans ma maison, dans ma ville ou dans le monde qui est aussi ma maison.» Un intellectuel qui, à l’inverse, proclamerait: «Il se passe quelque chose de grave chez moi, mais je n’ai vraiment pas le temps de m’y intéresser parce que je prépare le catalogue de la prochaine exposition du musée municipal», serait un personnage bien insensible.

Quel est donc, selon vous, le rôle d’un intellectuel?
La fonction d’un homme politique est d’apaiser, de montrer que tout va bien grâce à sa seule présence. Mon rôle est d’inquiéter, s’instiller le doute. La faculté de douter est très importante chez l’homme. Si nous cessons de douter, nous sommes perdus! L’intellectuel peut par exemple douter d’une doctrine religieuse fondamentaliste où le doute n’a pas sa place. Il peut s’interroger sur un système politique figé et imposé ou encore sur une esthétique parfaite qui, ni l’un ni l’autre, n’admettent le doute. Les doutes sont comme des tâches sur une chemise impeccable. Moi, j’aime les chemises tâchées. Lorsqu’une chemise est trop propre, trop blanche, le doute est la première chose qui me vient à l’esprit. La fonction de l’intellectuel et de l’écrivain est de douter de la perfection. Les théologiens, les dictateurs ainsi que les tenants de la pensée totalitaire croient en la perfection.

Vous ne craignez pas de vous tromper?
Il y a des valeurs fondamentales sur lesquelles il est impossible de se tromper. Personne ne peut se tromper lorsqu’il invoque le commandement «Ne fait pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse à toi-même». C’est fondamental, cela appartient à la nature humaine. Je n’ai pas non plus de doutes sur la Déclaration universelle des droits de l’homme. Peut-être faudra-t-il en ajouter quelques autres, mais les droits de l’homme ne me font pas douter.

Les doutes commencent avec l’action politique. Par exemple, était-il légitime ou non d’intervenir militairement au Kosovo afin d’éviter les violations de ces droits?
Oui, bien sûr. Au cours de la guerre du Kosovo, les écrivains ont pu s’exprimer librement, ce qui a été une grande chance, à mon avis. Beaucoup d’auteurs, membres du Parlement international des écrivains (PIE) l’ont fait parce que nous avons créé un réseau de journaux, qui comprenait, entre autres, Libération en France, El País en Espagne ou le Corriere della Sera en Italie. Tous les jours, un écrivain prenait la parole. Il y a eu beaucoup de prises de positions contradictoires mais il me semble que, tout au long du conflit, l’opinion des écrivains s’est exprimée avec plus de liberté. Car, qui étaient les seuls à ne pas avoir douté une seconde? Les politiques et les militaires. Les écrivains, pour leur part, ne cessaient de douter. L’article que publiait un écrivain un jour était complètement différent, voire contredisait, celui qu’avait écrit son collègue la veille. Pour moi, c’est très important.

Mais les politiques doivent prendre des décisions. Il arrive un moment où il leur faut trancher.
Effectivement, mais même dans ces conditions, je préfère les politiques qui prêtent l’oreille aux doutes des autres et qui, eux-mêmes, se mettent à douter un peu. Il est très fécond que les politiques doutent: les options, en ce monde, sont nombreuses. Malheureusement, les hommes politiques européens sont plus préoccupés par les équilibres financiers que par les valeurs. Ils sont comme les intellectuels d’Umberto Eco: des administrateurs de la politique, des fonctionnaires.

Aujourd’hui, une des formes les plus inquiétantes de violence en Europe découle de la xénophobie. Que pensez-vous de ce phénomène?
La violence xénophobe est un choc frontal pour l’Europe. C’est celui contre lequel il me paraît essentiel qu’un intellectuel, un écrivain, s’exprime et s’oppose. Cette violence se déchaîne dans beaucoup de pays pour des raisons économiques et sociales: le chômage, l’immigration, les sans-papiers. Mais il faut bien faire la différence entre des skin heads, par exemple, qui ne sont que brutalité et ceux qui, par leurs déclarations, théorisent et promeuvent la haine raciale ou portent atteinte aux minorités. D’autant qu’ils s’expriment ouvertement et en toute impunité. Le Giornale della Toscana, le troisième quotidien italien, a publié en juin 1999 un article intitulé «Florence, une capitale mais des Gitans». Vous noterez la subtilité du «mais». L’éditorialiste y éreintait en termes insultants des journées d’études sur la culture gitane organisées par la Fondation Michelucci de Fiésole. Cinquante ans après qu’un demi-million de Gitans eurent été exterminés au cours de la Seconde Guerre mondiale, dont plusieurs milliers à Auschwitz, nous préparons à nouveau le génocide de cette minorité.

Pourquoi les Gitans sont-ils la cible privilégiée de ce type de violence?
La xénophobie s’exerce surtout contre des civilisations et des cultures qui sont plus fragiles parce qu’elles ne possèdent ni biens, ni moyens de subsistance, ni terres. Les populations nomades sont, pour cette raison, les cibles toutes désignées de l’agression. Parfois, il ne s’agit pas de violence physique mais d’une violence liée à des conditions de vie intolérables, infra-humaines, comme celles que subissent les Gitans installés aux alentours de Florence. Je l’ai dénoncée dans un reportage qui a été récemment publié en Italie
2 . Beaucoup de ces Gitans ont fui leurs pays, notamment à cause de la guerre en Yougoslavie, ils sont nomades par nécessité. Une société qui se considère elle-même comme civilisée ne peut traiter ainsi des êtres humains. C’est contraire à l’idée de culture, d’hospitalité, à l’essence même de notre civilisation dont les fondements sont la Grèce antique et l’humanisme européen.

Qu’avez-vous voulu dire en intitulant un de vos articles «L’Albanese sono io» («L’Albanais, c’est moi»)?
Le sel de toute civilisation est le mélange. Une civilisation repliée sur elle-même est stérile. Les civilisations qui fascinent le plus sont celles qui ont su mêler de nombreux ingrédients ou éléments. En tant qu’écrivain, j’ai toujours cultivé l’altérité. Un roman consiste d’abord à désirer être un autre, donc à créer un personnage. Ce désir d’altérité existe en chacun de nous, sans que pour autant nous cessions d’être nous-mêmes. Il me paraît fondamental de défendre aussi ce principe dans le monde réel.

Quel événement a marqué votre vie politique?
Je ne le sais pas très bien. Sans doute l’histoire de mon pays, mon enfance, mon grand-père, la Première Guerre mondiale. Mon intérêt pour les droits humains découle d’une attitude qui a marquée mon enfance: le pacifisme. Je suis né pendant la Seconde Guerre mondiale et l’invasion nazie de mon pays. Je me souviens parfaitement de ce que mon grand-père me disait des massacres de la Première Guerre mondiale, une des pires boucheries de l’humanité qu’on a d’ailleurs tendance à oublier. Cette «sensibilisation» contre la violence vient donc de mon enfance, de mon grand-père et de la tradition anarcho-libertaire et républicaine de ma Toscane natale.

Vous êtes un des fondateurs du Parlement international des écrivains. Comment cette organisation est-elle née?
En 1993, après l’assassinat de l’écrivain et poète algérien Tahar Djaout, nous avons lancé l’idée d’un Parlement international des écrivains avec 300 intellectuels du monde entier, dont, entre autres, Toni Morrison, Günter Grass et Octavio Paz. Nous voulions créer un organisme pour protéger, presque physiquement, les écrivains et les intellectuels menacés de mort, persécutés ou emprisonnés dans leur pays. Un an plus tard, nous avons constitué un conseil composé d’une cinquantaine de membres dont le premier président fut Salman Rushdie qui, pour son malheur, n’était pas seulement un symbole, mais la cible vivante de cette persécution. Aujourd’hui, notre président est l’écrivain nigérian Wole Soyinka. Nous avons un réseau d’une trentaine de villes-refuges qui mettent à la disposition des écrivains un endroit confortable où habiter et un peu d’argent pour vivre, participer aux activités culturelles de la ville et s’inscrire dans les bibliothèques, les écoles, les associations.

Existe-t-il des villes-refuges hors d’Europe?
Il y en a au Brésil et en Australie. Récemment, Mexico est devenue ville-refuge, renouant avec une tradition qui remonte aux années 20 et 30, lorsque la capitale mexicaine accueillait beaucoup d’intellectuels européens persécutés. Je m’y suis rendu en mars 1999 avec le secrétaire général du PIE, l’écrivain français Christian Salmon, pour formaliser avec les autorités mexicaines l’accueil de deux écrivains: le serbe Vladimir Arsenijevic et l’albano-kosovar Xhevdet Bajraj. Aujourd’hui, tous deux vivent dans un lieu administré par l’association des «amis du PIE»: la «Casa Citlapletec».

Quelle est à vos yeux l’action du PIE la plus importante?
Toutes ses actions me paraissent d’égale importance. Notre conception de l’écrivain est très large: elle va de Shakespeare au journaliste d’un quotidien perdu au fin fond de l’Afghanistan. Mais je me suis réjoui de voir que l’Italie, où la seule ville-refuge était Venise, en comptera bientôt trois autres en Toscane: Grosseto, Pontedera et Certaldo. La dernière me ravit car c’est la ville natale de Boccace, le grand romancier italien du Moyen-Age. Ce sont trois petites villes où les écrivains pourront se réunir plus facilement que dans une grande.

Pourquoi le PIE a-t-il lancé une action en faveur du référendum d’autodétermination du Timor-Oriental d’août 1999?
Lorsqu’une invasion étrangère a lieu, en l’occurrence celle de l’armée indonésienne, les écrivains, les intellectuels, les journaux sont les premières cibles de la répression. Le leader timorais Xanana Gusmão est à la fois poète et journaliste. Dès 1994, le Parlement a appuyé l’autodétermination du peuple timorais au nom des principes les plus élémentaires de justice et de civilisation. Plus récemment, nous avons demandé que le référendum puisse se dérouler sans fraude ni acte de violence de la part des milices anti-indépendantistes, complices du régime indonésien. Je crois que les Nations unies doivent exiger, faire pression pour qu’une puissance militaire comme l’Indonésie n’écrase pas le peuple de cette petite île. Je suis d’accord avec le prix Nobel de la paix José Ramos Horta lorsqu’il demande que l’on traite le Timor-Oriental comme le Kosovo. On a exigé le retrait des troupes serbes, on doit obtenir le retrait des troupes indonésiennes, même si l’opinion publique accorde plus d’importance à un pays européen qu’à une île de l’océan Indien. Tout simplement parce que tous les êtres humains ont le droit de vivre, même dans une île qui semble insignifiante aux yeux de l’opinion.


1. Ludwig Wittgenstein, philosophe britannique d’origine autrichienne (Vienne 1889, Cambridge 1951), est l’un des fondateurs de la philosophie analytique contemporaine. «Les limites de mon langage, écrit-il dans son Tractatus logico-philosophicus, constituent les limites de mon monde.» Dans La Gastrite de Platon, Antonio Tabucchi s’oppose à cette logique qu’il qualifie de «très sensée mais très limitée», parce qu’elle «ne permet de parler que de ce qui est connu».
2. Gli Zingari e il Rinascimento, Librerie Feltrinelli, avril 1999.

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