Pression des peuples et mondialisation
Yash Ghai and John Kohut, respectivement professeur de droit à l’Université de Hong Kong et rédacteur en chef du Courrier de l’UNESCO.

Nul n’a un devoir plus sacré d’obéir aux lois que ceux qui les font.

Sophocle, poète grec (496 avant J.C. - 406 avant J.C.)













La réforme du droit doit son élan à une pression croissante des peuples en sa faveur, au niveau national, ainsi qu’à la mondialisation

Instaurer ou renforcer l’état de droit: cette revendication est devenue exigence depuis l’effondrement de nombre de dictatures. La mondialisation la renforce indirectement.

Inimaginable il y a dix ans: dans les steppes de l’Asie centrale, on apprend aujourd’hui aux jeunes de pays qui subissaient, dans un passé récent, un régime stalinien, à défendre leurs droits en cas de contrôle de police. Au Bénin, après 17 ans de dictature, le plus humble citoyen peut directement saisir la nouvelle Cour constitutionnelle. Près du tiers des décisions qu’elle a prises concerne des violation des droits humains.
Cet engouement pour le principe (sinon toujours pour la pratique), de l’état de droit n’a rien de fortuit. Une large partie du monde a radicalement changé: de régimes autoritaires à parti unique et économie dirigée, elle est passée au multipartisme ou au marché, et souvent aux deux à la fois. L’état de droit — ce système où la loi, en théorie et en pratique, s’impose à tous et où tout le monde est traité sur un pied d’égalité — est perçu comme un outil pour réussir cette mutation.
La vague des transitions a commencé il y a 20 ans en Amérique latine, avec la chute des régimes militaires et l’instauration de la démocratie. Puis sont venus l’effondrement des régimes du bloc soviétique, une évolution vers un système politique plus démocratique et des réformes pour libéraliser l’économie. Simultanément, dans de nombreux pays d’Afrique et d’Asie, des mouvements de masse (Bénin, Indonésie) ou une évolution politique (Taïwan) ont amené des pouvoirs autoritaires et des dictatures à céder la place à des régimes plus participatifs et qui ont davantage de comptes à rendre aux citoyens.
La réforme du droit doit son élan à une pression croissante des peuples en sa faveur, au niveau national, ainsi qu’à la mondialisation. Ce mot-slogan n’évoque pas seulement les progrès de l’intégration économique et commerciale, mais aussi la diffusion de normes de comportement civil touchant aux droits essentiels des simples citoyens. Lorsqu’un Etat devient membre d’un regroupement ou d’une fédération politiques et économiques, une pression internationale s’exerce souvent sur lui pour l’amener à protéger les libertés fondamentales par l’autorité de la loi.
L’existence d’un corpus de lois n’est pas en soi une garantie — l’Allemagne nazie et l’Union soviétique stalinienne avaient des codes — mais un système judiciaire qui fonctionne équitablement est une pierre angulaire de la démocratie. «Je ne saurais concevoir la démocratie sans état de droit», assure Meir Leker, secrétaire général de l’Association internationale de sciences juridiques.
Il existe un consensus sur la nécessité d’un état de droit. Divers facteurs déterminent cependant le succès ou l’échec de son instauration. La tradition, d’abord: un juriste explique l’absence d’état de droit en Russie par l’influence de l’orthodoxie russe et par un demi-millénaire d’absolutisme ininterrompu. A l’inverse, quand un fort sentiment de liberté appartient à la tradition, il peut donner l’élan à l’établissement d’un état de droit après une ère de dictature. Les facteurs socio-économiques ensuite: en économie de marché, travailleurs, chefs d’entreprise et investisseurs demandent tous une protection. Vient enfin l’analyse wébérienne: les pouvoirs politiques, lorsqu’ils voient s’évanouir leur légitimité charismatique fondée sur des hauts faits — avoir dirigé une révolution, par exemple —, cherchent une légitimité ailleurs, et peuvent la trouver dans un mode de gouvernement efficace fondé sur la loi.
Dans les années 60 et 70, l’U
SAID1 et la Fondation Ford ont appuyé des programmes de réformes de la loi au Sud, centrés sur le développement économique et social plutôt que sur les progrès politiques. Ils ont largement échoué. Les gouvernements qui adoptaient les lois n’y étaient guère attachés. Ils allouaient rarement suffisamment de ressources pour les appliquer. La plupart des programmes surestimaient la capacité d’absorption par l’Etat d’innovations politiques et institutionnelles. Par exemple, les avocats, juges et administrateurs capables de comprendre et de faire fonctionner les lois nouvelles n’étaient pas assez nombreux, ou pas suffisamment formés. Par ailleurs, la persistance de la coutume et de ses usages était en général sous-estimée.
Les efforts en cours pour construire un état de droit posent des problèmes du même ordre. Ce dossier examine la dynamique qui est à l’œuvre dans cette entreprise.


1. Agence américaine d’aide au développement.

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