Tradition et justice moderne: hiatus et compatibilités
Yash Ghai, professeur de droit à l’Université de Hong Kong.
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© Michal Batory, Paris










On risque de miner les institutions qui réglaient habituellement les litiges avant que celles de l’état de droit ne soient pleinement opérationnelles dans tout le pays











Il va sans dire que, pour être valide, une loi doit être assez claire pour qu’on puisse comprendre ce qu’elle prescrit.

Hugo L. Black,
sénateur américain et juge à la Cour suprême (1886-1971)

Le droit coutumier ne fait pas toujours bon ménage avec le concept de droits de l’homme, mais mieux vaut tenter de le rendre plus efficace plutôt que de chercher à l’abolir.

Persuadés qu’une réforme du droit contribuera à renforcer une démocratie naissante ainsi que le passage à l’économie de marché, de nombreux pays du Sud ont récemment embrassé la cause de l’état de droit. Mais, instaurer un état de droit est une entreprise de longue haleine. A plus court terme, faire de la loi la clef de voûte de l’organisation sociale et le cadre de toute politique est une entreprise coûteuse et pose des problèmes que, très souvent, les réformateurs ne voient pas.
La réforme du droit n’est pas forcément une réussite, elle n’est pas non plus toujours judicieuse. Les conditions socio-psychologiques nécessaires à l’état de droit n’existent peut-être pas partout. Il n’est pas facile de l’instaurer dans des sociétés qui associent l’idée même de pouvoir à une personne et non à une fonction. La notion de limitation des pouvoirs n’est pas assimilée d’emblée là où dominent des monarques, des chefs ou d’autres types de hiérarchie. Les sociétés essentiellement agraires, influencées par des idéologies traditionnelles, sont moins susceptibles que les sociétés majoritairement urbaines d’exiger des dirigeants responsables devant elles — un élément crucial de l’état de droit. Les réformes constitutionnelles dans l’Ethiopie impériale, par exemple, n’ont guère limité ni réglementé le pouvoir de l’Etat. Tous ces facteurs font que l’introduction d’un état de droit à l’occidentale peut non seulement échouer, mais même aller à l’encontre du but recherché: confier la régulation sociale à la loi a parfois certaines conséquences négatives.
Les débats actuels sur la réforme du droit oublient souvent la réalité de pays en grande partie «prémodernes». Qui dit modernité dit une certaine idée de la «rationalité», fondée sur deux postulats: on croit à la méthode scientifique et on est persuadé que la société peut être changée par effet de volonté. La loi elle-même est une création intentionnelle, au service d’une régulation précise et d’objectifs clairs. De ce point de vue, le rôle du droit officiel peut être bien différent dans les sociétés modernes intégrées économiquement et étroitement liées à l’appareil d’Etat, et dans celles qui restent dominées par des valeurs, des institutions et des pratiques coutumières.

La sorcellerie, parfois plus efficace que le droit…
Dans la plupart des Etats d’Asie et d’Afrique, les sociétés prémodernes ont leur propre système de gouvernement et de règlement des litiges. Les facteurs culturels ont au moins autant d’importance que l’économie. Les allégeances locales passent avant la fidélité au pouvoir central. Les pressions de la communauté ont plus d’influence sur les comportements sociaux que les sanctions de l’Etat. La justice rendue par des institutions locales, conformément aux attentes locales, est plus estimée que celle de l’état de droit (lorsqu’il existe) et de ses tribunaux.
Le droit coutumier et ses méthodes ne font pas toujours bon ménage avec les théories de promotion des droits de l’homme qui dominent actuellement dans la refonte des systèmes judiciaires publics (séparation des pouvoirs ou professionnalisation de la justice, par exemple). Incontestablement, la justice traditionnelle ou «informelle» pose problème, mais elle constitue une ressource importante. Nous devrions tenter de la rendre plus efficace au lieu de vouloir l’abolir. Elle pourrait servir de base à des formes de justice peu coûteuses, participatives et accessibles.
Une illustration claire du rôle du droit coutumier nous est offerte à travers la sorcellerie, en laquelle beaucoup de sociétés continuent de croire. La peur d’une punition par ensorcellement, pour avoir transgressé les règles, est peut être plus efficace qu’une loi ou un décret dans certains aspects de la vie collective. Un Code pénal risque de ne pas inspirer grand respect au sein d’une communauté qui a ses propres critères moraux et ne s’identifie pas à l’Etat. L’affaiblissement des structures traditionnelles par les lois modernes risque de saper les mécanismes communautaires qui aident à maintenir la cohésion sociale.
En conséquence, privilégier la loi aux dépens du droit coutumier peut avoir des effets tout à fait inattendus. On risque, par exemple, de miner les institutions qui réglaient habituellement les litiges avant que celles de l’état de droit ne soient pleinement opérationnelles dans tout le pays. Chacun sait que le mode traditionnel de résolution des différends a pour objectif le maintien de l’harmonie au sein de la communauté, et donc la réconciliation. Les méthodes modernes, qui se soucient davantage de punir, seront peut-être impuissantes à supprimer les causes profondes des conflits. En Papouasie-Nouvelle-Guinée, un très large consensus existe pour associer la montée de la criminalité et de la violence au déclin des sanctions traditionnelles.
Le mode de fonctionnement des institutions modernes peut rendre la justice inaccessible à une large majorité de la population. Localement, les tribunaux n’existeront peut-être pas. L’appareil judiciaire et les juristes nécessaires à son fonctionnement ont tendance à se concentrer dans les villes (au Mozambique, selon une étude récente, 5% seulement des avocats sont installés hors de Maputo, la capitale).

Financer la justice
De plus, la justice officielle coûte bien plus cher que la justice traditionnelle (les Etats occidentaux sont en train de le découvrir). Il faut payer les gros salaires et avantages en nature des juges, les honoraires des avocats de la défense, la construction de palais de justice et de centres de détention préventive. Pour qu’il y ait procès équitable, il faut aussi prévoir une aide judiciaire, au moins dans les affaires graves. Peu d’Etats en développement ont les ressources suffisantes pour ce faire, sauf à les mobiliser au détriment des besoins matériels de la population.
Ajouter un appareil judiciaire moderne à un système coutumier risque de nuire à ce dernier: les avocats peuvent user de leur pouvoir pour évincer du secteur ceux qui n’ont pas de formation complète en droit, et s’en assurer ainsi le monopole. Au Cambodge et au Mozambique, une profession de plus en plus organisée a bouté hors du système les défenseurs «parajudiciaires» qui rendaient jusque-là d’importants services juridiques, à l’issue d’une formation de six à douze mois (contre plusieurs années pour les avocats), ce qui a accru le coût de ces services et réduit l’accès à la représentation en justice.

Appauvrissement de beaucoup, enrichissement de quelques-uns
Le système judiciaire officiel se caractérise aussi par sa lenteur, due aux règles de la procédure mais aussi au manque d’avocats et de juges (voire de moyens de transport pour conduire jusqu’au tribunal les détenus en préventive). La police est rarement capable de travailler avec ce système, ni formée pour cela. Elle manque de compétences en matière d’enquêtes et d’argumentation juridique, d’où la longueur des détentions préventives ou le recours à des pressions qui deviennent parfois tortures, afin d’extorquer des aveux aux suspects.
La notion de procès équitable suppose au moins une possibilité d’appel. Lorsque s’accumulent les dossiers très en retard, il y a déni de justice. Pendant ce temps, le système traditionnel, qui apportait une solution rapide et efficace à ces affaires et assurait du même coup la stabilité des rapports sociaux, est marginalisé ou aboli. Les chefs traditionnels, qui ne s’encombrent pas de règles de procédure complexes ni de restrictions à la recevabilité des preuves, règlaient les différends sans tarder.
L’officialisation du système judiciaire et des professions judiciaires peut réduire la capacité de l’Etat lui-même à recourir à la justice. Un problème qu’illustrent, là aussi, le Cambodge et le Mozambique. Les avocats les plus talentueux de ces deux pays ont gravité vers le privé et de grandes sociétés, en raison des honoraires élevés qu’ils peuvent y obtenir. Comme l’Etat ne peut pas embaucher de juristes aussi compétents en raison de l’échelle officielle des salaires, il est énormément désavantagé quand il négocie avec une entreprise ou avec des investisseurs. Dans ces deux pays, un travail législatif considérable est effectué par des sociétés privées ou des avocats. En fait, ce sont eux et non l’Etat qui finissent par faire leur politique dans des domaines cruciaux d’intérêt public. Et les difficultés de l’Etat s’aggravent, puisque cet enchaînement conduit à intégrer davantage l’économie nationale dans le système mondialisé, ce qui rend d’autant plus nécessaire de disposer d’avocats spécialisés en droit international et comparé.
Ceci nous mène à un problème fondamental, inhérent à la réforme du droit dans de nombreuses sociétés prémodernes. Le postulat qui fonde l’actuelle stratégie du droit et que reflète l’aide étrangère à la démocratisation ou les conditions mises à d’autres formes d’aide, c’est qu’il y a unité d’objectifs entre la démocratie et le marché, que des institutions et des lois du même type les servent tous deux. Or, la loi qui sert le marché pourrait bien impulser une autre dynamique que la loi qui sert la démocratie. La loi conçue pour la démocratie vise à donner pouvoir et protection à tous, en particulier aux faibles; la loi conçue pour le marché vise à conférer le pouvoir aux riches et aux organisés. La propriété, outil juridique crucial pour le marché, réduit le champ des biens possédés collectivement, qu’elle transforme en biens privés.
Il en résulte l’appauvrissement de beaucoup et l’enrichissement de quelques-uns. La propriété, associée au contrat, autre outil juridique du marché, est devenue le grand moyen qui permet aux capitalistes de contrôler le travail et les ressources des pauvres. Cette situation a au moins deux effets négatifs sur la démocratie. D’une part, des politiques et des lois toujours plus nombreuses sont adoptées à la demande des Etats et du capital étrangers, ce qui réduit le champ du processus national de prise de décision démocratique. De plus en plus souvent, ces lois sont conçues par des intérêts privés, que ce soit dans le cadre des institutions économiques internationales ou directement, lorsque de grandes entreprises fixent les règles des joint ventures et des arbitrages.

Se dégager de toutes visions romantiques
De nombreux pays ont ainsi été fortement incités à légiférer sur les droits de propriété intellectuelle, notamment en matière de génie génétique, ce qui a permis l’appropriation étrangère de ressources naturelles. En Inde, cette législation s’est heurtée à la vive opposition des paysans et d’autres intérêts collectifs, mais l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et le gouvernement américain ont exercé de très fortes pressions sur l’Etat pour qu’il l’adopte. Ailleurs, des lois ou des décisions administratives ont anéanti des droits des travailleurs ou des acquis sociaux en matière d’éducation ou de santé, en dépit d’une hostilité considérable de l’opinion publique.
Deuxième effet négatif: le pouvoir politique échoit aux classes riches du pays, alliées au capital étranger. Ces mutations passent par la loi, souvent imposée: les exemples précédents l’ont montré, de même que les conditions dictées à la Corée du Sud, à la Thaïlande et à l’Indonésie par la Banque mondiale et le Fonds monétaire international en échange de leur aide dans la crise financière récente.
Il n’est certes pas de réponse facile au problème du changement. Le danger existe d’entretenir une vision romantique des systèmes traditionnels et d’oublier l’oppression qui s’exerce dans leurs inters-tices. Je voulais seulement, ici, mettre en garde contre la tendance opposée: une vision romantique des systèmes officiels. Et inciter à la prudence dans la stratégie du droit.

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